Slimane Habès. Chorégraphe et metteur en scène : «La sixième roue de la charrette»

Elwatan; le Samedi 3 Octobre 2015
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- Pourquoi Sophonisbe ?

L’idée m’est venue quand j’étais au Ballet national, en 2013, pendant la préparation de mon spectacle chorégraphique «Algérie, ma liberté». J’avais été séduit par la relation entre Massinissa, Sophonisbe et Syphax et surtout par cet acte suprême d’anéantissement de la part de Sophonisbe.

- Le texte ou le synopsis ?

Dans mon projet, j’ai axé sur trois tableaux phare avec chacun plusieurs scènes, en somme les grandes lignes. Le détail, c’est l’écriture scénique qui l’induit. Celle-ci, en chorégraphie, a la particularité de s’écrire scéniquement à partir d’un canevas. Ce qui ne veut pas dire qu’on est dans l’improvisation totale mais plutôt dans la créativité que suscitent les associations d’images au fur et à mesure du montage du spectacle. Avec ce type d’écriture, je fais des découvertes inattendues dans le détail de l’évolution des situations.

- Votre équipe n’est pas constituée de danseurs professionnels…

C’est pour cela qu’ils ont alternativement une semaine de formation centrée autour des compétences techniques en fonction des performances attendues d’eux et une autre semaine pour mettre en œuvre cet acquis. Ils ont chaque jour un cours classique et un autre contemporain, les deux suivis d’un atelier. Pour le classique, je suis secondé par Naïmi Kouider, et pour le contemporain par Khadidja Guemiri.

- C’est donc un spectacle-école que vous montez là ?

Non, je ne me limite pas à cela. Je suis de nature perfectionniste, parce que je pense d’abord à donner du plaisir au public. En conséquence, je veux que mes danseurs soient d’un bon niveau. Ensuite, je ne veux pas faire les choses par rapport aux capacités acquises en formation, car l’outil technique nous permet juste d’être à l’aise dans nos mouvements. Je veux qu’ils dépassent cela et qu’ils puissent véritablement s’exprimer. C’est à ce prix que le chorégraphe peut aller plus loin avec eux dans ses recherches.

- Quels sont les tableaux-phares de ce spectacle ?

Bien sûr la mort de Sophonisbe, l’arrivée de Massinissa à Cirta et le départ à la bataille de Syphax. Le tout autour de duos. Il y a un raoui (ndlr : conteur ou narrateur) qui intervient épisodiquement pour lier les événements, pour que le public ne se perde pas entre ce qui est de l’ordre des faits historiques, de l’imaginaire et de l’indicible.

- En 1996, vous avez été du premier spectacle de théâtre musical algérien, «Nouba fil Andalous», d’après Fuenteovejuna de Lope de Vega. Là, la chorégraphie est dans le registre classique et la somptuosité. La même année, toujours avec Fouzia Aït El Hadj, changement de ton dans Rihlat hob. La chorégraphie est trépidante, le décor réduit à sa plus simple expression. Mais le raoui qui chante une Algérie de tous les superlatifs est frontalement contredit par le discours de la chorégraphie qui l’accompagne tout le long du spectacle…

Cela s’est fait d’un commun accord avec Fouzia. Parce que le texte du défunt Omar Bernaoui renvoie à une Algérie fantasmée, celle des années soixante-dix, alors que nous étions en 1996, dans une Algérie de la désillusion, au bout d’un voyage devenu de désamour.

- Dans Noun puis Falso avec Azzedine Abbar, votre chorégraphie est quelque peu autre, enfourchant le spectaculaire et l’expression d’une émotion forte, sinon brute…

J’adore ce qui est brut sur scène. C’est expressif, une brutalité dans laquelle on injecte une certaine dose de douceur…

- Dans Ghabrat lefhama monté par Hassan Assous, le geste chorégraphique est moins important que l’expression chez les danseurs…

C’est comme dans Noun, où à part un duo, on est dans la gestuelle de tous les jours. Et puis, je n’avais pas de danseurs mais des comédiens. J’ai travaillé avec eux sur ce qu’ils pouvaient me donner. D’ailleurs, au TR Sidi Bel Abbès, j’ai toujours eu affaire à des comédiens et non à des danseurs.

- Qu’est-ce qui a aidé au succès des spectacles théâtraux auxquels vous avez contribué, par exemple au théâtre régional de Sidi Bel Abbès ?

A Sidi Bel Abbès, cela a été pratiquement de la création collective, mais pas au sens où on l’entend habituellement, car chacun était à son poste et intervenait à partir de celui-ci.

Cela a été une formidable expérience avec le trio Azzedine Abbar (à la mise en scène), Abderrahmane Zaaboubi (à la scénographie) et Hassen Assous (metteur en scène et directeur du théâtre). La réussite a tenu à une complicité incroyable entre les staffs technique et artistique avec des échanges tels que le niveau ne pouvait que s’en ressentir. A ce propos, permettez-moi de démentir un mensonge circulant par médisance.

On me fait dire que je me serais attribué le mérite des autres. Jamais ! J’ai toujours respecté le staff et les metteurs en scène. Je me mets à leur service et à celui de l’œuvre. D’ailleurs, je passe énormément de temps avec le metteur en scène. Je ne le lâche pas jusqu’à la générale pour être en totale congruence avec lui. Peut-être, me pointe-t-on parce que je pense qu’en tout, comme en chorégraphie, l’idée commence petite et grandit par l’apport des autres ?

- Justement, qu’en est-il de la chorégraphie en Algérie ?

C’est la sixième roue de la charrette…

- Et pourquoi pas la cinquième ?

On serait alors mieux loti. Vous savez, le métier de danseur, c’est une machine qu’on fabrique au bout de six à huit ans ! Or, c’est simple, il n’y a plus de formation de danseurs depuis 1987. On n’a que des danseurs hip-hop formés sur le tas mais eux n’ont pas la culture de la scène. Je ne dis pas que ce ne sont pas des danseurs. Ils ont leur truc, leur monde, avec une danse basée sur le travail physique, l’acrobatique. Je pense que la base classique est importante pour former des danseurs. Le Ballet national ? C’est une étiquette, une coquille vide.

- En définitive, la chorégraphie existe en Algérie par et pour le théâtre… Vous-même êtes plus connu par vos contributions au théâtre que par vos spectacles chorégraphiques…

C’est vrai ! Le théâtre m’a ouvert ses portes et j’en ai profité pour y imposer la chorégraphie et pour qu’on la perçoive différemment. Mais cela a si bien réussi qu’il s’est formé tellement d’apprentis chorégraphes au théâtre. Ce qui est bizarre, c’est que ces pseudo-chorégraphes n’ont aucun atome crochu avec le théâtre tant l’art chorégraphique est un monde différent du théâtre. La moindre des choses pour y contribuer, c’est de disposer d’une culture théâtrale.

Personnellement, quand j’étais en formation à Bordj El Kiffan, en tant que danseur, bien que ce n’était pas ma spécialité, j’ai été distribué dans nombre de pièces et appris en outre bien des choses sur cet art par mes lectures et mes relations. C’est ce qui m’a permis de ne pas faire n’importe quoi quant j’ai été sollicité par des hommes de théâtre.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Mohamed Kali

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