Souk Dubaï d’El Eulma (Sétif) : Une mesure controversée…

Elwatan; le Dimanche 4 Octobre 2015
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Ouvert en 1995, le souk Dubaï d’El Eulma, deuxième agglomération de la wilaya de Sétif — un carrefour commercial de premier plan — prend de la dimension deux ans après. Implanté sur plusieurs hectares, le souk de plus de 5000 locaux commerciaux détenus par des opérateurs des quatre coins du pays, brasse quotidiennement des milliards de dinars. La facturation est quasi absente en ces lieux où tout se vend et s’achète sans chèque.

Plus de 99,99% des transactions commerciales se font donc en espèces. Parler de la fiscalité, des charges sociales et patronales, de l’affiliation des  travailleurs  à la sécurité sociale sont des sujets tabous. Véritable capharnaüm où exercent des centaines de commerçants non identifiés au registre du commerce — certains d’entre eux activent avec l’identité d’une tierce personne : une vieille dame, un malade mental ou un illettré — alors que 1000 autres font, nous dit-on,  dans l’import-import.Une dizaine d’entre eux disposent, selon certaines indiscrétions, d’un siège social en Chine et à Dubaï, un autre paradis fiscal.

Approchés pour connaître leur avis à propos de la mesure initiée par le gouvernement visant à introduire l’incommensurable masse d’argent de l’informel dans le circuit des banques, les commerçants du souk Dubaï où les vendeurs à la sauvette imposent encore et toujours  leur loi, retiennent pour nombre d’entre eux leur langue. D’autres se montrent  agressifs et menaçants : «Au lieu de se pencher sérieusement sur les gigantesques capitaux exportés le plus normalement du monde par de gros bonnets, ayant de surcroît un pied ici et un autre là-bas, on vient importuner des gens qui ont trimé toute leur vie.

On ne peut pas faire confiance à un système préconisant une chose aujourd’hui et son contraire le lendemain. On ne donnera aucun centime aux banques. On est bien comme ça. L’Etat, qui continue à faire dans le populisme, n’a qu’à empocher ses créances détenues par ces fantomatiques entreprises de jeunes n’ayant pas payé leurs crédits», tonnent sèchement des commerçants. «Niet, notre argent restera là où il a été placé. Un gouvernement sérieux aurait dû penser à la mise en œuvre d’une telle mesure durant les années fastes…», fulminent nos interlocuteurs.

Ne voyant pas d’un mauvais œil la démarche gouvernementale,  une poignée de commerçants ne manquant ni d’arguments ni de propositions ont préféré éclairer nos lanternes sous le sceau de l’anonymat, tout comme certains opérateurs économiques de la capitale des Hauts-Plateaux, où des milliards de dinars circulent en dehors des circuits légaux. «Sans garanties légales, on ne va pas se jeter dans la gueule du loup aussi facilement. Pour adhérer à la mesure initiée par les pouvoirs publics, les gens  demandent des garanties. Un texte législatif  peut être le cadre idoine. Ayant fait son temps, le discours politique doit céder la place à des textes. Un décret plus explicite devant renforcer et complèter les dispositions de la loi de finances complémentaire  2015 est en mesure de rassurer les gens pas du tout convaincus.

N’ayant plus confiance, les gens ont peur qu’on vienne un jour les interroger sur la provenance de leur argent. D’autant plus qu’il s’agit de grosses fortunes. Il ne faut pas non plus se leurrer, la bancarisation de plus de 1000 milliards de dinars est une immense entreprise nécessitant du temps et une large concertation. Elle ne peut obtenir les résultats escomptés sans un tapage médiatique et une colossale campagne d’explication et de sensibilisation envers les milliers d’opérateurs exigeant  plus d’assurances et une loi claire et inviolable», martèlent des marchands de meubles.

Nos interlocuteurs vont plus loin : «Il ne faut pas avoir peur des mots, l’opération placée sous le sceau de la mise en conformité fiscale volontaire (MCVFV) n’est ni plus ni moins qu’un blanchiment d’argent. Avec une taxe de 7%, l’Etat fait, qu’on le veuille ou non, du proxénétisme ! Pour 100 000 000 DA (10 milliards de centimes) déposés, l’Etat perçoit 7 millions de dinars (700 millions de centimes). C’est beaucoup, d’autant plus que les tiroirs du dernier des opérateurs regorge de plus d’un milliard de dinars (100 milliards de centimes, l’équivalent de 10 millions d’euros).

Ce n’est pas de la sorte qu’on encourage les gens à mettre un terme à l’informel. Afin de donner une  chance  à l’opération, il aurait été préférable d’opter pour une taxe de 0 à 2%. C’est une manière de rassurer et de canaliser une partie de l’argent de l’informel.» «Au lieu de pénaliser les commençants ou les industriels obligés le plus souvent  de vendre leurs produits sans facturation, les initiateurs de la mesure auraient dû inviter les opérateurs affichant de tout temps de faibles chiffres d’affaires, à augmenter le capital de leur société.

Avec un taux de 7%, on préfère garder notre fric au frigo. Une telle taxation est un frein.  Les pouvoirs publics qui doivent ouvrir le débat sont interpellés pour qu’ils revoient leur copie. En gardant cette mouture, l’opération est vouée à un cuisant échec. On doit savoir qu’avec 100 millions de dinars on peut s’offrir une bonne entreprise en Europe, où l’on déroule un tapis rouge au créateur d’emplois et de richesses.»

Spécialisés dans l’habillement, les produits d’entretien, la vaisselle, l’électroménager, le froid, l’électronique et les produits prohibés, tels les pétards et fumigènes, d’autres négociants, ne mâchent pas leurs mots : «L’argent de l’informel ne se trouve pas uniquement à El Eulma, Hamiz, Sétif, BBA, Aïn M’lila et Aïn Fakroun, mais dans ces cabinets où un bien immobilier de 150 millions de dinars est déclaré à 50 millions (5 milliards de centimes), les 100 millions restants sont payés en espèces. Pour de telles transactions ayant porté de graves préjudices au Trésor, l’Etat ferme l’œil. Lequel Etat n’a toujours  pas  permis au citoyen de lui faire confiance.

Cette suspicion perdure depuis 1962. Nos éminences grises ont attendu la période des congés (juillet-août) pour pondre dans la précipitation une mesure ne faisant pas l’unanimité. Comment voulez-vous qu’on adhère à la démarche d’un ministère des Finances qui a connu en quelques mois  trois ministres ?» éclatent des marchands de la ville de Aïn Fouara. «Sans garanties constitutionnelles, on ne marche pas.

Car le climat politique national et celui des affaires n’inspirent plus confiance. Au lieu de brandir la menace d’un redressement fiscal à l’encontre de tout opérateur n’ayant pas souscrit à la MCFV, il doit apprendre à écouter, car il a trop parlé sans rien dire», concluent nos interlocuteurs, n’omettant pas  de jeter un  pavé dans la mare : «Avec une telle approche, l’Etat fait dans le deux poids deux mesures. Soumis à diverses charges,  le producteur est contraint de verser à l’Etat 17% de TVA. Exonéré de toute charge, le ‘‘professionnel’’ ne paye que 7%...»    
 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Kamel Beniaiche

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