Toudja et Béjaïa, histoire d’eaux

Elwatan; le Vendredi 21 Mai 2010
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Aux alentours immédiats de Béjaïa, deux montagnes dominent, avec cet aspect caractéristique qui rappelle le Djurdjura de Haute Kabylie. La plus connue, Gouraya, la mère des Béjaouies, à 680 mètres d’altitude, et l’Aghbalou, 1317 mètres, au pied duquel se niche Toudja et sa célèbre source. Entre Béjaïa et Toudja, une histoire d’eau si vieille qu’un musée lui a été dédié. Visite à Toudja, au premier musée de l’eau d’Algérie.
Si Toudja est montagneuse, elle est comme une outre pleine d’eau. Mais si Béjaïa est au bord de la mer, elle est sèche comme une cale à quai. Séparés par 25 kilomètres de roches et de terres en pente, Toudja et Béjaïa sont liées par l’eau depuis la nuit des temps. La source Aïnceur de l’Aghbalou, plus connue sous le nom de source de Toujda, a de tout temps été utilisée en partie pour alimenter la grosse Béjaïa, affalée plus bas sur son port. Les Romains déjà connaissaient cette eau légère, riche en minéraux et oligo-éléments, et avaient repéré cette source à haut débit, qui débite encore près de 4000 litres/minute. «2000 ans que ça dure», ironise Salah, commerçant de Toudja et non buveur d’eau, soulevant le fait que Béjaïa pompe son eau depuis longtemps, «et elle n’a toujours pas payé», ajoute-t-il. Depuis des siècles, au niveau de la source, une longue canalisation qui dévale les montagnes est destinée à la ville de Béjaïa, qui pompe par tradition ancestrale 1/5e de l’eau, les 4/5e restants étant destinés par le biais d’autres tuyaux à Toudja, à l’agriculture, ainsi qu’aux villages de l’ouest et de l’est. C’est dans un vieux bâtiment rénové du centre de Toudja que la source Aïnceur est protégée dans une enceinte qui ferme à clé, au-dessous de laquelle circule l’eau. Au premier étage de ce bâtiment d’époque française, une antenne du RCD, et au second, la cellule du FFS. Nous sommes bien en Kabylie, quelque part dans ses majestueuses montagnes calcaires, réservoirs géologiques naturels pour l’eau. Fait nouveau, au niveau de la source, un beau tuyau est destiné à l’usine d’embouteillage située à une dizaine de kilomètres en contre-bas du village, sur la route de Oued Ghir.

Exploit technique

Il y a bien longtemps, une société nationale, l’Edipal, gérait cette source, puis l’entreprise a fermé et la société privée Epest a récupéré le tuyau pour produire 70 000 bouteilles/jour en plastique de l’eau de Toudja. D’ailleurs, à quelques mètres de la source de l’autre côté de la rue, dans l’épicerie à l’intérieur de laquelle passe la rigole du précieux liquide à l’air libre, on vend de la Toudja en bouteille, alors qu’il n’y a théoriquement qu’à se baisser pour remplir ses poches et ses bouteilles vides. «Non, l’usage de cette eau est très réglementé», explique Azzedine, chez qui l’usage est de prendre un thé dans son café situé à quelques mètres plus bas. Un thé à l’eau de Toudja bien sûr, rehaussé d’une préparation maison à base de clous de girofle, coriandre et étoile de lune : «Depuis des siècles, l’eau à Toudja est répartie de manière précise, avec des heures et des priorités, les jardins puis la population.» Et les épiceries ? C’est nouveau mais toute cette tradition est à l’origine du musée de l’eau, à quelques pas, installé sur 400 m2 à l’emplacement de l’ancien Souk El Fellah. Akham Ouaman, «la maison de l’eau», a été inaugurée le 20 mars dernier, à la veille de la Journée mondiale de l’eau, célébrée le 22 mars de chaque année. Grâce à l’association Gehimab, l’APC de Toudja et l’APW de Béjaïa, le musée renferme une exposition permanente dédiée à l’eau et son usage dans la région de Toudja, ainsi qu’aux savoir-faire locaux dans ce domaine. Une partie du musée est réservée à la construction de l’aqueduc romain, «le monument le plus monumental de la wilaya de Béjaïa» pour le Professeur Aïssani, président de l’association Gehimab. Cet ouvrage de 16 kilomètres enjambe des collines à Tihnaïne pour faire passer ensuite l’eau par le tunnel de Lahbel, exploit technique qui a consisté à trouer la montagne sur 428 mètres pour faire circuler le précieux liquide. «Cet aqueduc est connu à l’échelle mondiale parce que l’on sait comme il a été construit», explique encore le professeur Aïssani, qui tente actuellement de classer ce monument comme patrimoine national et mondial puisqu’il en reste des traces comme à Ifrène, quelque kilomètres plus bas sur la route de Béjaïa, la grosse ville où l’eau atterrissait dans les grandes citernes romaines près du Bordj Moussa, au cœur de l’antique Saldae. Dans la vieille ville, là exactement où actuellement il n’y a pas d’eau dans les robinets.

Bejaïa, au pays de la soif

Toute la ville de Béjaïa est percée par des travaux. Des trous dans les rues, des rues fermées et des chantiers dans le sous-sol. La raison ? Dernière promesse en date, la ville qui souffre du manque d’eau doit être raccordée en juin prochain au barrage de Tichi Haf, dans la vallée de la Soummam, et régler enfin son problème, elle qui n’a pas eu droit, comme Alger, Oran ou même Ténès, à une usine de dessalement d’eau de mer. En attendant le barrage de Tichy Haf, affublé du titre peu glorieux de plus vieux projet hydrique puisque lancé en août 1998, les coupures sont quotidiennes. Dans la ville, l’eau n’arrive qu’en fin de journée pour être coupée tôt le matin. Et Toudja n’assure plus, la conduite que suivait en son temps quotidiennement, à pied et sur une vingtaine de kilomètres le Toudji Mohamed Saïd Bouaman (littéralement «Saïd de l’eau») n’est plus qu’un vestige. Même si à Toudja, la vie de ses 13 000 habitants est toujours rythmée par l’eau. Village prospère depuis des siècles grâce à son agriculture et son arboriculture, domaine féminin tout comme l’eau et ses moulins étagés le long de son parcours. Mais paye-t-on l’eau à Toudja ? «Non, on a bien essayé de placer quelques compteurs mais personne ne veut payer puisqu’elle appartient à Toudja», explique Khali Hamid, figure locale qui habite sur le tracé de l’eau. Même si la loi fondamentale du pays explique que le sous-sol et toutes ses ressources naturelles, l’eau y compris, appartient à l’Etat. A titre d’exemple, l’exploitant embouteilleur de la source de Toudja ne reverse que 5% de son chiffre d’affaires, et encore, aux Domaines, c’est-à-dire la wilaya. Ce n’est pas grave, annonce Khali Hamid, «à terme, les initiateurs du musée de l’eau comptent développer l’idée et attirer des touristes en élaborant une route de l’eau» qui intégrera le site romain de Tiklat, près d’El Kseur, l’antique source phénicienne des Aiguades et d’autres sites liés à l’eau. Et bien sûr, une fête de l’eau, dont la programmation n’est pas encore définie. Mais une fête où l’on ne sera pas obligé de ne boire que de l’eau.

Categorie(s): découvrir

Auteur(s): Chawki Amari

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