Tunisie : Après l’euphorie révolutionnaire, le vertige des lendemains incertains

Elwatan; le Jeudi 31 Mars 2011
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Tunis.
de notre envoyé spécial

 

Zine Al Haribine Ben Ali (Ben Ali, le fuyard), quolibet sentencieux parmi d’autres par lequel les Tunisois se vengent de l’ancien maître de Carthage, leur ancien bourreau. «Ethaoura tounssia» est sur toutes les lèvres. Disséquée, analysée, vantée, et parfois même vilipendée, la «révolution tunisienne» est portée au firmament, fonde le nouvel orgueil et la fierté nationale. Dans les bars-cafés transformés en QG de partis politiques, dans les médias publics et privés, la «révolution» est servie sous toutes ses coutures, encensée à satiété, et consommée avec boulimie.


Des débats houleux, sur la laïcité, la nouvelle Constitution, le nouveau code électoral, les élections (de la Constituante) du 24 juillet prochain, la nature du régime : parlementaire ou présidentiel… occupent l’espace public de plus en plus gagné par l’effervescence. On débat aussi de la composante et prérogatives de l’Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la dette tunisienne (14,4 milliards de dollars) et les biens détournés par les clans Ben Ali/Trabelsi. Pas un jour ne passe sans qu’il ne charrie ici son lot de manifestations publiques. Les sempiternelles «Iatissamate» (manifestations) agacent commerçants, taximen, hôteliers… et les nostalgiques de l’ordre policier de Ben Ali. Juges, communaux, avocats, enseignants, hospitalo-universitaires, chômeurs diplômés (plus de 100 000 universitaires sans emploi) travailleurs des régies privés de transports, rapatriés de Libye (Plus de 50 000 Tunisiens travaillent en Libye), étudiants, etc. Tous les corps de métiers sont pris de convulsions, battent le pavé dans l’espoir d’améliorer un pouvoir d’achat, un rattrapage salarial. La cité administrative de La Casbah mitoyenne à l’avenue Habib Bourguiba, l’Hôtel de ville, l’esplanade du Théâtre communal, «edakhilia», le bâtiment du ministère de l’Intérieur aux allures de bunker – et où se trouvent les bureaux des polices politiques – entouré de fils barbelés et gardé par les blindés de l’armée, sont pris d’assaut quotidiennement par des centaines de manifestants.


La révolution permanente


«Thour thour ya chaâb, alla bakia edictatour» (peuple, révolte-toi encore et encore contre les restes de la dictature), scandent des Tunisiens.
«C’est une révolution permanente», s’égosille Nizar Amami, syndicaliste PTT et porte-parole de la Ligue de la gauche ouvrière. Très influent au sein de la centrale UGTT et cheville ouvrière du «Front du 14 janvier», le premier conseil de la révolution tunisienne formé d’une dizaines de partis et associations corporatistes et organisations de la société civile, le groupuscule trotskiste est sur tous les fronts.  Des cercles de débats passionnés et passionnants se forment presque toutes les après-midi le long de l’avenue principale et durent jusqu’au milieu de la nuit. Des noria de militants, sympathisants de tous les courants politiques : Baâth, nationalistes nassériens, «khouanjia» (les Frères) BCBG de Nahda, ou les salafistes hard du mouvement Tahrir – interdit –, jusqu’aux mouvements hétéroclites de la gauche et de l’extrême gauche radicale qui s’essaient à l’exercice nouveau de la politique. Une cinquantaine de formations politiques – sur plus de 105 demandes déposées au niveau du ministère de l’Intérieur – dispose désormais d’un agrément en bonne et due forme.


L’inflation démocratique  


«Une inflation de projets politiques. Un supermarché à idées et programmes dans lequel se perdent les Tunisiens trop longtemps sevrés d’expression libre», fait observer Moufida Belghith du conseil de l’Ordre des avocats. «Avant la chute de Ben Ali, nombre de mes amis n’osaient même pas me serrer la main en public. Maintenant, ils le font volontiers, un peu comme pour demander pardon», disait amusé Kamel Comba.
A l’instar de centaines d’opposants aux régimes de Bourguiba et Ben Ali, Kamel est passé plusieurs fois par la case prison. De ces endroits «lugubres, noirs et froids» dont regorgeait le régime de Zaba et Bourguiba. Et pas n’importe laquelle : la sinistre prison de Tunis de Gorjani où l’ex-militant clandestin de la gauche radicale et membre fondateur des Patriotes démocrates à l’université (Wadaj) a été embastillé une première fois en 1982, puis en 1985. «Ma mère en est morte de chagrin», ajoute-t-il d’une voix éraillée. Nombre de ces partis qui activaient dans la clandestinité n’ont effectué leur première sortie publique que la semaine dernière. Au cinéma Mondial ou à l’espace El Teatro pour les plus modestes financièrement, le Palais des congrès pour les plus nantis.


Une pléthore de personnages politiques sort de l’ombre, un foisonnement de partis microscopiques nés de la chape de plomb qui n’est plus, de la parole libre. Libre à telle enseigne qu’elle nourri chez certains Tunisiens de l’agacement, de la peur, des appréhensions. «C’est un saut dans le vide et sans parachute», décrit le cinéaste Mohamed Adjbouni. «La révolution tunisienne n’a rien de douce ni de romantique, ajoute-t-il. Ce sont les médias français qui nous ont collé cette appellation absurde de révolution du Jasmin. Mais avaient-ils seulement croisé une seule fois les couronnes de jasmin ? Je me le demande encore !». Peu de touristes se hasardent encore en Tunisie et ce en dépit des offres alléchantes et racoleuses des tour-operators. Et pour cause ! Les braquages, rixes, vols… sont légion – 10 000 prisonniers de droit commun s’étaient évadés des bagnes tunisiens pendant les événements de janvier – écornant la réputation lisse et doucereuse de la capitale tunisienne, jadis mecque des bourses moyennes européennes.

La ville sent assurément moins la rose et le jasmin d’antan. On grille les feux rouges, chose quasi inimaginable il y a à peine 40 jours ; stationnement sauvage de véhicules, ramassage défaillant des ordures ménagères… et à l’image des villes d’Algérie, une armée de vendeurs à la sauvette squattent en toute quiétude les grands boulevards.
Le blocage de centaines de municipalités, dont les «élus» RCD ont soit démissionné et/ou se sont volatilisés dans la nature, a installé la ville dans un état de non- gestion. La police et la garde nationale qui suscitent encore la méfiance des Tunisiens se sont mis en mode veille ou presque.
L’intervention mercredi dernier des «hakem», les policiers, pour déloger des manifestants qui se sont rassemblés à La Casbah étaient à deux doigts de raviver les tensions.  


Le come-back du RCD


L’euphorie et le triomphalisme révolutionnaires ont cédé peu à peu la place au vertige des lendemains incertains. La peur de l’inconnu. La peur du «retour» du RCD, l’ancien parti au pouvoir, officiellement dissous, mais qui sous d’autres sigles revient au devant de la scène. Le nouveau Parti national, notamment, à sa tête un ancien ministre de l’Intérieur de Ben Ali. «Le RCD est une bombe à fragmentation. Mille et un éclats peuvent encore nous atteindre», déclarait, dimanche lors d’un meeting, le leader du Congrès pour la République, le neurologue Moncef Merzouki.


La crainte, dit Mustafa Ben Ahmed, syndicaliste et membre de l’exécutif de l’UGTT, est que la Tunisie devienne le nouveau laboratoire de l’internationale islamiste ou du grand capital. Tout est ouvert sur tout dans la conjoncture où nous sommes, y compris une guerre civile, car il suffit de quelques camions d’armes qui entrent par les frontières pour… . «En définitive, si l’insécurité persiste, la situation économique se détériorera davantage, cela ne fera qu’inciter l’armée et sa junte militaire, qui est en train de se former, à l’intervention directe ou indirecte pour la prise du pouvoir. C’est un scénario auquel se prépare sérieusement la nouvelle élite militaire et c’est d’autant plus plausible qu’il rejoint une demande populaire certes pas expressément formulée, mais qu’elle appelle de ses vœux.»

Categorie(s): reportage

Auteur(s): Mohand Aziri

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