Un geste d’apaisement pour les martyrs sans tombe

Elwatan; le Jeudi 20 Decembre 2012
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Pour ma part, enfant de la guerre, ayant perdu mon père, ma mère (victime civile) et mon oncle paternel, je considère que ce débat est nécessaire mais réglé sur le fond par la formidable résistance du peuple algérien qui a amené les autorités françaises à la résipiscence en signant les Accords d’Evian.

S’asseoir avec les représentants de la résistance algérienne et accepter leurs revendications, dont la principale – l’accession de l’Algérie à la souveraineté internationale – est l’acte expiatoire des autorités françaises par rapport à une guerre injustement et horriblement menée contre le peuple algérien. Cet acte fondateur est issu de la rencontre entre l’opiniâtreté du GPRA, d’une part, et la lucidité du général de Gaulle, d’autre part. Cette guerre n’aurait jamais dû dépasser l’année 1956 n’eût été l’aveuglement du parti colonialiste, arc-bouté sur ses certitudes et ses réflexes de domination qui n’ont jamais cessé depuis l’envahissement de l’Algérie. Depuis, beaucoup de morts sont venus enrichir macabrement cet aveuglement si contraire à la marche de l’histoire. Le temps des colonies était bel et bien révolu depuis le 8 Mai 1945.
Aujourd’hui, la page doit être tournée pour aller dans le sens de l’apaisement.

Des mots et des gestes des autorités françaises doivent être émis en direction du peuple algérien. Parmi ces gestes, je voudrais signaler que des corps de célèbres résistants ont disparu et ils doivent être restitués à leurs familles. Je rappelle que la pratique de l’enterrement clandestin a eu cours en Algérie. Il en est ainsi d’Amirouche et de Si Haoues, enterrés secrètement à Bou Saâda avant d’être ensevelis au carré des Martyrs, en 1984, dans des conditions pour le moins ubuesques. Les dépouilles mortelles de Bouguerra M’hamed et de mon père, Mira Abderrahmane, respectivement chefs de la Wilaya IV (Algérois) et de la Wilaya III (Kabylie), disparus le 5 mai 1959 pour le premier et le 6 novembre 1959 pour le second, n’ont jamais été retrouvées malgré des recherches en plusieurs directions.

Concernant mon père, dont je maîtrise mieux le sujet puisque j’ai mené à titre personnel des recherches, il est inconcevable que toute dernière trace archivistique fasse seulement état de «l’enlèvement de son corps le 7 novembre 1957 à 10h au centre de tri d’Akbou», sans autre précision. Nous savons que son corps a été exposé dans son village – Taghalat – devant tous les habitants du douar d’Aït Mellikèche avant d’être repris à l’intérieur d’un hélicoptère pour une destination inconnue. L’engin volant a pris la direction du Sud. A-t-il pris le chemin de Aïn Arnat, base de l’Alat (aviation légère de l’armée de terre) ? Nul ne peut le dire sans le concours des militaires français.

Ceux qui officiaient à Akbou, encore vivants – le capitaine Treguer (aujourd’hui colonel à la retraite), qui a commandé l’opération qui a tué mon père, le chef du 2e bureau et son adjoint (le commandant Blanchard et le capitaine Jimenez, aujourd’hui à la retraite également) – m’ont tous signifié, par intermédiaires, qu’ils ne savent rien de l’endroit où peut se trouver la dépouille mortelle de mon père. Pour le premier, l’affaire Mira s’arrête au moment du transfèrement du corps du lieu de décès (Ayth Anane, sud du col de Chellata) à Akbou, en fin d’après-midi du 6 novembre 1959 ; pour les deux autres, toute trace de Mira Abderrahmane disparaît le 7 novembre à 10h, au centre de tri d’Akbou.

Qui a pris la relève entre Taghalat et la destination inconnue, soit entre 10h30 et 12h, en fin de matinée du 7 novembre 1957 ? L’opération de l’exposition du corps, qui relève de l’action psychologique, est normalement de ressort du 5e bureau. Il est donc aisé de retrouver les traces archivistiques de ce corps militaire si la volonté politique existe.
Cette volonté s’est déjà exprimée, à titre individuel, par l’entremise d’officiers et militaires français qui n’ont pas ménagé leur peine pour renouer le fil du commandement et retrouver les personnes citées plus haut, des prisonniers français de l’ALN, libérés par mon père en mai 1959, et de l’ambassade de France à Alger, qui m’a établi un double du dossier de Mira Abderrahmane se trouvant au fort de Vincennes (Archives de l’armée de terre). Ce sont ces gestes humanistes afin que les martyrs sans tombe trouvent leur quiétude et que leurs familles fassent définitivement leur deuil qui mettra sûrement la réconciliation des mémoires et l’apaisement individuel et collectif entre nos deux communautés. Pourtant, tout concourt à des retrouvailles si nécessaires entre nos deux nations.
 

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Tarik Mira. Fils de Abderrahmane et député honoraire

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