Victime d’une situation régionale instable : le Liban de nouveau dans la tourmente

Elwatan; le Mercredi 20 Novembre 2013
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De notre correspondant
à Beyrouth (Liban)

Les autorités libanaises font état d’au moins 23 morts et plus de 150 morts, un bilan qui pourrait vraisemblablement s’alourdir. Le Liban est, une fois encore, la victime collatérale d’une situation régionale instable. Ce matin, deux déflagrations d’intensité conséquente ont réveillé les Beyrouthins vers 9h30, heure locale. En effet, la localité de Jnah, dans la banlieue sud-est, qui abrite l’ambassade d’Iran à Beyrouth, a été la cible de deux explosions à proximité de la représentation diplomatique. Le ministre libanais de la Santé, Ali Hassan Khalil, a déploré 23 morts et 146 blessés avant d’ajouter qu’il s’agissait «probablement d’un bilan provisoire qui pourrait s’alourdir». 

L’ambassadeur d’Iran au Liban, Ghazanfar Roknabadi a pour sa part affirmé dans la matinée qu’aucune victime n’était à déplorer au sein de l’ambassade, alors même que les autorités libanaises affirmaient, en début de journée, qu’un fonctionnaire iranien, le conseiller culturel, était décédé. Une preuve du flou qui entoure encore ces attaques terroristes, même si la mort de ce dernier a fini par être confirmée par les deux parties en fin d’après-midi. L’ambassadeur a, dans un communiqué, tenu pour responsable «l’entité sioniste» avant d’ajouter que «l’attentat ne changerait rien aux relations avec le Liban». De plus, la route donnant accès à l’aéroport international Rafiq Hariri de Beyrouth, le seul aéroport du pays, est barrée dans la mesure où le site où l’attaque a été perpétrée est un passage obligé vers l’aérodrome. 

La société libanaise, pour sa part, est médusée par cette nouvelle attaque.  Amjad, employé de banque de 25 ans, confie : «C’est arrivé quand j’arrivais au travail et que je garais ma voiture. Je travaille non loin de Jnah et j’ai vu un nuage noir s’élever dans le ciel, tout de suite j’ai compris. C’est toujours frustrant ce genre d’attentats parce que ça pourrait être n’importe où. Il suffit d’être au mauvais endroit au mauvais moment… L’armée prend les mesures nécessaires mais on n’a jamais l’impression que c’est suffisant. La frustration prédomine.»

Renforcement sécuritaire

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir mis en place, au début de la semaine dernière, un large plan sur l’ensemble du territoire national libanais. L’armée s’est en effet déployée dans des localités réputées tendues depuis le conflit syrien à l’image de Tripoli, mais aussi dans la ville de Beyrouth. La présence militaire dans la capitale est en effet accrue ces derniers jours et il faut remonter à septembre dernier pour voir autant de militaires dans les rues, lorsque les menaces de frappes occidentales sur Damas faisaient craindre le pire à la Sureté générale libanaise. L’attentat d’hier a été revendiqué par un groupe islamiste, proche d’Al Qaîda, qui a affirmé être à l’origine des attaques à Beyrouth et qui félicite «les deux frères sunnites du Liban tombés en martyrs».

Une annonce qui risque de voir, une nouvelle fois, le Liban s’embraser sous les feux des tensions confessionnelles comme l’a sous-entendu l’ex-Premier ministre, Najib Mikati, en accusant «des ennemis du Liban de menacer la stabilité interne du pays». L’attaque intervient dans un contexte particulier. En effet, la semaine dernière, à l’occasion de l’Achoura, fête la plus importante du calendrier musulman chiite, le chef du parti chiite libanais, le puissant Hezbollah, Hassan Nasrallah, avait annoncé que le «Hezbollah continuera de lutter aux côtés de l’armée syrienne le temps qu’il faudra», alors même que le dossier syrien divise profondément les Libanais entre des sunnites plutôt favorables à l’opposition et des chiites davantage en faveur du maintien de Bachar Al Assad au pouvoir.

Tensions confessionnelles

Le Hezbollah n’a en effet jamais hésité à aider l’armée syrienne depuis le début du conflit, et ce, quitte à mettre la stabilité du pays en péril. D’ailleurs, l’armée syrienne a, hier, repris la localité stratégique de Qara avec l’aide de la branche armée du Hezbollah libanais. La mosaïque confessionnelle a déjà coûté une guerre civile et des centaines de milliers de victimes au Liban, entre 1975 et 1990 ; une occupation militaire syrienne entre 1990 et 2005. Les forces du 14 Mars, opposées au Hezbollah chiite, brandissent cet argument pour exhorter le «parti de Dieu» de se retirer de Syrie. Dans une conférence de presse, hier après-midi, Samir Geagea, chef des Forces libanaises, parti chrétien, a accusé le Hezbollah d’être «falsificateur» avant de le décrire comme «une organisation politico-militaire armée, illégitime et illégale».

De même, les forces du 14 Mars ont conditionné la tenue d’élections législatives au retrait des troupes du Hezbollah de Syrie, ce que Hassan Nasrallah a catégoriquement exclu, plongeant le pays dans une paralysie politique endémique. Le parti ne s’est d’ailleurs jamais caché, depuis sa création en 1982, d’être le bras droit de la République islamique d’Iran dans la région, elle-même d’obédience chiite. Le quartier de Bir Hassen, dans la localité de Jnah, où a eu lieu l’attentat, est par ailleurs connu pour être acquis au Hezbollah et pour abriter une large communauté chiite. Ainsi, l’attaque perpétrée apparaît comme une vengeance des sunnites sur l’action du groupe chiite armé libanais en Syrie contre une opposition elle-même sunnite.

Donne géopolitique

Néanmoins, la société libanaise semble tenter de contrecarrer ce qui paraît aller vers un conflit sunnites-chiites, comme l’affirme un jeune étudiant de 20 ans : «Le conflit a des allures confessionnelles, mais c’est en focalisant tout sur l’aspect religieux que l’on rend le conflit confessionnel. Ce que je veux dire, c’est que ce qui se passe actuellement répond beaucoup plus à des intérêts géopolitiques que religieux au fond.» Une analyse que partage un politologue libanais : «Il est dangereux de réfléchir seulement au prisme de la grille confessionnelle. Il est vrai que l’Iran soutient la Syrie grandement, mais ce n’est pas en vertu de la religion, seulement en vertu d’intérêts stratégiques selon lesquels la Syrie est le passage de choix pour le pétrole iranien même si celui-ci est sous embargo. La religion alaouite à laquelle appartient la famille Al Assad n’est reconnue comme forme de chiisme que depuis 1973 seulement.»

L’Iran est un soutien de Damas depuis le début de la guerre en Syrie et l’attaque de son ambassade dans un quartier chiite est un signal envoyé au pays ainsi qu’au parti libanais qu’elle soutient ouvertement. C’est pour cette raison que le président syrien Bachar Al Assad s’est empressé de «condamner avec la plus grande fermeté» les attentats de Beyrouth. Si le récent rapprochement entre l’Iran et les puissances occidentales fait craindre à certains une déstabilisation régionale en cas d’accord, Hassan Nasrallah, dans son discours de la semaine dernière, a affirmé que «le Hezbollah sortirait renforcé si un accord était trouvé entre l’Iran et l’Occident». L’attaque intervient la veille de la nouvelle rencontre, aujourd’hui, entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne, Chine), l’Allemagne et l’Iran pour tenter de trouver un accord concernant le dossier nucléaire iranien après l’échec des négociations des 9 et 10 novembre derniers.  
 

Categorie(s): international

Auteur(s): Amrane Mahfoud Medjani

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