Visite du juge Trévidic en Algérie : Le monastère de Tibhirine sous haute surveillance

Elwatan; le Lundi 13 Octobre 2014
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Même l’accès au monastère de Tibhirine est interdit à la presse. Le secret de l’instruction est présenté comme argument pour justifier ce qui n’est que de la rétention d’information. Le ministre de la Justice s’est refusé à toute réponse, hier, malgré l’insistance des journalistes. Des sources, dont l’AFP, avancent que les juges français  devraient rester une semaine en Algérie. Dix-huit ans après, l’affaire des moines n’est pas encore délestée de son caractère énigmatique.

Entouré de haies verdoyantes, niché dans l’écrin d’interminables vergers, surplombant une paisible vallée, le monastère des moines trappistes de Tibhirine semble pourtant porter encore le deuil de ses sept moines assassinés en 1996. Le chemin qui monte de la ville de Médéa vers les vergers de Tibhirine est de toute quiétude et sérénité aujourd’hui. Le souvenir des années noires de la terreur n’est pas visible, mais il erre comme une lourde présence dans les rues et les demeures.

Une présence apposant son empreinte sur la vie comme pour lutter contre l’oubli. Nous nous laissons guider par ce chemin agréable, loin d’être un calvaire, pour accéder à ce lieu autrefois symbole de vie fraternelle entre des religieux français et des populations algériennes accueillantes.

La vallée s’ouvre à nos yeux comme pour annoncer la présence immuable de ce cadre malgré les errements dangereux d’hier. Un barrage de la gendarmerie stoppe net notre ascension et provoque une cassure dans l’imaginaire paisible qui nous faisait avancer. Un gendarme, debout au milieu de la chaussée, nous fait signe d’arrêter notre véhicule. Nous nous exécutons, pensant que la formalité se limitera à un simple contrôle de routine. Ce ne fut pas le cas.

Des questions en invitent d’autres et notre identité de journalistes suscite l’intérêt du gendarme, qui fait signe à son collègue de le rejoindre. Il lance du haut de la petite crête qui lui servait de guérite : «Chkoune hadou ?» (qui sont-ils ?) Le gendarme, vraisemblablement son subordonné, lui répond : «Le journal El Watan.» Il dévale du haut de sa crête en demandant à son collègue de ne pas nous laisser aller plus loin. Arrivé à notre niveau, les questions fusent comme dans un commissariat. «Vos papiers ! D’où venezvous ? Etes-vous Algériens ? Vous travaillez pour quel média ? Où allez-vous ?...»

Ce barrage non fixe a été installé à l’occasion de la mystérieuse visite du juge français Marc Trévidic, venu assister à l’exhumation et l’autopsie des têtes des moines de Tibhirine. Pas de trace du juge ni de délégation officielle, mais le gendarme n’hésite pas à nous retenir et nous empêcher de travailler.

«Vous ne pouvez pas aller plus loin, les instructions sont formelles», nous dit-il, l’air content d’exécuter un ridicule ordre empêchant des reporters de photographier un monastère ou de simplement discuter avec les riverains. Ordre a donc été donné d’empêcher les journalistes algériens de parler à d’autres Algériens dans leur propre pays. Devant notre insistance et sentant la tension monter, le chef de brigade est appelé à la rescousse.

Il confirme les instructions honteuses d’un autre âge : «Je ne saurais vous dire pourquoi c’est ainsi, mais nous avons reçu des instructions que nous exécutons sans discuter», nous explique-t-il, en constatant notre étonnement et nos objections. Il pousse le zèle jusqu’à demander la filiation de chacun de nous. Les pratiques du temps du parti unique sont loin d’être révolues. Le chef de brigade affirme que ses supérieurs ont exigé des laissez-passer dûment signés par le ministre de la Communication pour que les journalistes puissent accéder sur les lieux et travailler. Rien que ça ! Les ministères de la République deviennent des chapelles de la censure et la force publique une barrière à la liberté d’expression.

Dix-huit ans après leur assassinat, les fantômes des moines hantent encore l’esprit de bureaucrates zélés qui ont tété à la mamelle du culte du secret et de la censure. «Nous vous autorisons juste à faire un petit tour et jeter un coup d’oeil de loin, mais pas de photo, pas de vidéo, pas de reportage», affirme le brigadier en chef avant de prendre place dans son véhicule pour nous suivre au pas et nous surveiller. De quoi a-t-on peur dans cette affaire ? Que diront les tristes murs du monastère ou bien les riverains amis des moines, plus que ne diront les têtes qui seront soumises à l’autopsie par des scientifiques algériens et français ? L’affaire de Tibhirine continuera de perturber la quiétude de ces vergers tant que le culte du secret l’emportera sur la transparence.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nadjia Bouaricha

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