Visite historique Béjaïa, âge d'or et de lumière : Les bougies du savoir

Elwatan; le Samedi 2 Avril 2011
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Point de contact entre le Maghreb et l’Europe, Béjaïa a entretenu des relations commerciales et diplomatiques avec Pise, Gênes, Majorque, Catalogne, Marseille, Venise. Lieu de dialogue inter-religieux, elle a réuni des savants musulmans et chrétiens. Centre d’enseignement supérieur, elle était connue pour ses institutions de renommée, telles que la Grande Mosquée, Madinat El’Ilm, l’Institut Sidi Touati, la Khizana Sultaniya. Et il a fallu attendre 2007 et notamment la manifestation «Alger, capitale de la culture arabe» pour que l’histoire de cette ville-lumière soit rendue publique grâce à l’exposition organisée par le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) en collaboration avec le Groupe d’études sur l’histoire des mathématiques à Bougie médiévale (Gehimab). Son objectif ?

«Célébrer la transmission et la diffusion du savoir à partir de cette cité et de sa région dont le prince Al Nasir fit, en 1067-1068, la grande capitale qui rayonna sur la Méditerranée». En 2008, un ouvrage rassemblant des articles et des textes illustrés qui présentent une version synthétique de l’exposition a été édité par le CNRPAH et il vient, cette année, d’être réédité. Ce livre pluridisciplinaire, publié en langues arabe et française, est structuré en deux parties. Il est enrichi de documents iconographiques et d’éléments bibliographiques précieux.
Les articles, qui constituent la première partie, traitent de l’histoire de Béjaïa à travers différentes temporalités. «L’abri sous-roche préhistorique d’Afalou Bou Rmel», de Slimane Hachi, directeur du CNRPAH, examine les sépultures de l’homme de Mechta-Afalou, de type Cro-Magnon, et les objets d’art figuratif en terre cuite découverts dans une nécropole située dans la cavité d’Afalou Bou Rmel, lors des fouilles de 1983-1993. L’analyse de cette découverte a mis au jour les habitus funéraires, culturels et sociaux de l’homme de Mechta-Afalou qui a occupé les territoires nord avant le XXe millénaire. Elle a ainsi permis de livrer des données relatives au domaine funéraire de la société ibéromaurusienne ; d’examiner les modes d’ensevelissement et d’inhumation ; de renseigner sur l’unité du groupe. Par ailleurs, ces figurines en terre cuite ont mis en évidence la maîtrise des techniques de représentation par l’homme de Mechta-Afalou et posent la question de l’ancienneté de la présence de l’art figuratif dans cette région. Le second article traite de la période des royaumes numides. Jean-Pierre Laporte y analyse les structures sociales berbères anciennes, dites lybiques, à travers les stèles du groupe de Kabylie, découvertes à Aïn El Hammam et dans la Vallée de la Soummam.

La stèle Abizar, qui est la plus emblématique, représente un homme sur un cheval, dessiné de profil, le buste de face, tenant dans sa main un bouclier et des javelines. Lors de sa découverte par S. Hachi dans la région de Aïn El Hammam, il a été difficile de la dater. Elle fut d’abord attribuée à l’art gréco-romain. Puis, l’Abbé Chabot situa son origine à la période postérieure à l’époque romaine. Il a fallu attendre la découverte d’une stèle à Toudja (région de Béjaïa) pour pouvoir dater ces stèles qui datent du IIIe-IIe siècle après J.C.
Ces dernières fournissent des informations importantes sur les modes de contrôle du territoire à l’époque romaine, les types de relations que les tribus entretenaient avec l’autorité centrale, la nature du rôle joué par les chefs lybiques dans les relations entre les populations autochtones et les autorités romaines...

Le troisième article, «Le Librator Nonius Datus et la construction de l’aqueduc de Saldae» traite de la période romaine. En 137 ap. J.C., Saldae, (Béjaïa), se dote d’un équipement d’utilité publique : l’aqueduc de Nonius Datus pour alimenter en eau la région de Béjaïa à partir de la source de Toudja. Axée essentiellement sur une approche archéologique, l’étude de Tahar Hamadache poursuit plusieurs objectifs de recherche : pallier le manque de documentation archéologique ; mettre en lumière les méthodes et les dispositifs techniques utilisés pour la tunnelisation des galeries souterraines ; mettre au jour les savoir-faire techniques de la période romaine en matière hydraulique ; identifier et décrire les techniques de construction ; recenser les erreurs de creusement...

Dans le quatrième article intitulé «La hidjaba d’Ibn Khaldun et son séjour dans la ville et sa région»,Xavier Ballestin examine l’influence de l’expérience de Béjaïa dans la formation de la pensée postérieure d’Ibn Khaldun. Lorsqu’il vivait à Bigaya, il était hagib (chambellan) de l’Emir Ab’Abd Allah Muhammad b. Abi Bakr. Il enseignait également à la mosquée de la Citadelle (gami al-qasaba) et prononçait la khutba (prêche) du vendredi. L’Emir, qui était en conflit avec l’Emir Abal’Abbas de Quassantina, avait mauvaise réputation dans sa ville car il était sévère. Lorsqu’il fut assassiné, Ibn Khaldun quitta Bigaya. Selon X.

Ballestin, la référence à Bigaya apparaît dans Al Muqaddima, lorsque Ibn Khaldun donne un avis sur la ville, ses atouts et sa position géographique. Il existe également d’autres aspects dans son œuvre où l’influence de son séjour à Béjaïa est évidente. Mais la référence à cette ville semble être absente. Après Béjaïa, Ibn Khaldun va refuser toutes les offres pour participer aux affaires d’Etat. Cet épisode va néanmoins lui permettre de réfléchir sur les affaires de la dawla dans les Etats du Magrib. Et c’est à partir de l’expérience de sa higgaba à Bigaya qu’il se consacrera à l’écriture de la Muqaddima et du Kitab al ’ibar. Dans le cinquième article, «M'hammad Al Zawawi : Fils de Béjaïa, saint manqué ?», Jonathan G. Katz examine les raisons de l’échec de Muhammad Al Zawawi, soufi et faqih, qui a déclaré avoir vu dans un rêve le prophète Mohammed, pour la première fois, au Ramadhan 851 (novembre 1447). Il aurait parlé plusieurs fois au Prophète. Ces conversations ont été consignées dans un journal intitulé «Tuhfat al-nazir wa-nuzhat al-manazir» sous forme d’une collection de 109 visions.

Muhammad Al Zawawi n’a inspiré aucune tariqa. Il était «un wali sans partisans». Et de son vivant, il n’eut aucune reconnaissance. Est-ce à cause de ses idées ? De sa personnalité ? Ce saint raté, à qui on refusait d’attribuer le titre de «wali Allah» était-il d’avant-garde ? Telles sont les questions auxquelles l’auteur tente de répondre à travers cette étude.
Le sixième article, consacré à l’histoire sociale et religieuse de la région de Béjaïa, traite de la période transitoire avant la conquête coloniale, soit de la fin du XVIIIe début du XIXe siècles. Tilman Hannemann tente d’évaluer le rôle et la contribution de la Tariqa Rahmaniya dans la réorganisation de l’Islam mystique entre 1750 et 1850, et la transformation du paysage religieux dans la région de Kabylie.

Le fondateur de la Tariqa en Kabylie, Muhammad Ben Abderrahman, s’est initié à l’Islam mystique en 1750. Il adhère à la Bakriya, courant du soufisme, branche du Caire et s’investit auprès du Shaykh Muhammad ben Salim al-fini ou al-ifnawi (m. 1181-1767). Après avoir passé six années à Dar Fur, au Soudan, il est envoyé dans son pays natal, le Djurdjura, pour poursuivre sa mission de propagation de la Tariqa qui rencontre un grand succès grâce aux réseaux religieux et économiques. Selon l’auteur, plusieurs facteurs ont facilité l’établissement de la Rahmaniya en Kabylie, favorisant un renouveau confrérique : l’accessibilité de la doctrine de la Tariqa ; l’utilisation de la langue vernaculaire et de la poésie kabyle pour propager la politique religieuse et les conceptions mystiques et l’érudition classique en matière de fiqh. La Rahmaniya a imprégné la société de ses enseignements car les adeptes ont réussi à répandre un sentiment général dans la société que «le savoir islamique n’était pas seulement l’affaire d’une élite, mais qu’il restait fondamentalement accessible à tout le monde».                                                                      
 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Nadia Agsous

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