Vu à la télé : à bout de souffle

Elwatan; le Jeudi 27 Decembre 2012
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La télé privée devra attendre encore un semestre au moins pour prétendre obtenir (ou conquérir) officiellement son statut. Si l’on se réfère aux prédictions du ministre de la Communication, la loi sur l’audiovisuel aura, en effet, toutes les chances d’être adoptée au cours de la première moitié de l’année prochaine et c’est elle qui donnera forcément une existence légale à toutes les chaînes «indépendantes» qui ont fait florès jusque-là. La perspective, après moult atermoiements, semble aujourd’hui tracée et les plus optimistes diront que l’on s’achemine enfin vers une issue heureuse qui a mis quand même beaucoup de temps à se dessiner.

L’ouverture donc tant espérée va devenir réalité…  Si évidemment tout marche comme le veut le Pouvoir politique, car à ne pas s’y méprendre, ouvrir le champ à la télévision privée pour partager l’espace satellitaire avec l’ENTV est une chose, le contrôler pour maintenir intacte l’influence de la télé d’Etat sur la société en est une autre. C’est, selon les spécialistes de la communication, la grande équation qui tarabuste l’esprit éminemment conservateur du gouvernement qu’il faudra résoudre d’ici l’adoption de la loi, équation qui devrait surfer sur tous les artifices possibles et imaginaires pour trouver une sorte de modus vivendi politico-télévisuel et mettre dans le même sac la liberté d’entreprendre et l’assujettissement indirect aux desiderata du système.

Peut-on, lorsqu’on est manager d’un projet aussi singulier que celui auquel appartient le monde de la télévision, lorsqu’on vient avec plein d’ambitions et des idées nouvelles pour transformer l’univers de notre télévision qui semble appartenir à un autre âge ; bref lorsqu’on reste persuadé que la meilleure manière de donner une autre vie au petit écran national, c’est de le rendre totalement autonome du sérail ; peut-on donc avec tous ces impératifs accepter aussi facilement une telle compromission, dont l’effet immédiat serait de vider la télé privée de sa substance cardinale, à savoir sa liberté d’expression sans laquelle rien ne pourrait la différencier de sa consœur publique.

A quoi servirait une télévision qui se proclame hors système si en même temps elle est condamnée à avoir un fil à la patte pour faire le jeu de ce système ? En l’espace d’une année dite charnière, en l’occurrence celle qui s’achève, force est de reconnaître que la plupart des sociétés de télévision qui se sont créées sur le tas avant même qu’on leur délivre le fameux document d’agrément, se sont vite aperçues de la grossièreté du piège dans lequel elles se sont elles-mêmes tendues. En voulant se montrer par trop conciliantes avec le Pouvoir, en voulant davantage privilégier la forme que le fond de leur contenu surtout politique, elles se sont retrouvées à faire presque de la figuration devant l’ENTV et ses dérivés alors qu’elles promettaient, par une programmation et un professionnalisme à toute épreuve, de transformer du tout au tout le visage de la Télévision algérienne avec comme objectif de saigner à blanc l’auditoire de ses concurrentes.

A défaut de pouvoir «crever l’écran» pour reprendre une expression consacrée, et dans la durée, elles se sont ,en fait, plus tôt que prévu, grillé les ailes. N’importe quel quidam qui s’est au départ laissé séduire par les nouveaux sigles qui ont envahi notre espace télévisuel, par l’entremise desquels il gardait l’espoir de pouvoir échapper à la médiocrité des chaînes étatiques, dira aujourd’hui sa grande déception devant la faible notoriété acquise par les télévisions privées. «En fin de compte, toutes ces télés, passé l’effet de surprise engagé par la nouveauté, ont, au bout d’une année d’activité à peine, montré leurs limites. Elles sont déjà à bout de souffle, alors qu’on les croyait pleines de vitalité, de fraîcheur, d’imagination et de consistance… Mieux, sur un plan plus général, elles n’ont pas apporté le Plus leur permettant de distancer les chaînes publiques qui ont, hélas, face à des émules aussi vulnérables, encore de beaux jours devant elles…», affirmera un téléspectateur qui pense que le problème, s’il est évidemment étroitement lié aux ressources financières, comporte également une ambiguïté politique dans certaines lignes éditoriales qui ne restent pas sans conséquences.

De toute évidence, le téléspectateur algérien reste difficile à conquérir avec un discours politique qui cherche à ménager le choux et la chèvre et qui évite de formuler la moindre opposition à l’encontre d’un Pouvoir pourtant loin d’être à l’abri de critiques. Mis à part donc le bref intervalle de Ramadhan pendant lequel nos chaînes privées ont quelque peu rivalisé avec un programme de divertissement qui a pu fidéliser un public, les quelques plateaux sportifs consacrés surtout au football, et les journaux télévisés qui ne sortent pas tellement des studios, ces dernières ont particulièrement péché par une vision étroite de l’information vue et diffusée par la Télévision. Ces difficultés à pouvoir donner une autre dimension au système de la communication sont apparentes à travers l’effet bricolage qui règne dans ces boîtes à images et qui est dépendant de l’aspect financier.

Aujourd’hui, toutes ces télés privées qui se sont lancées dans l’inconnue se trouvent presque dans l’asphyxie financière. Pour survivre elles demandent que l’Etat leur accorde des subventions tout en sachant qu’une contribution des pouvoirs publics dans le circuit télévisuel ne sera jamais innocente. De cause à effet, il y a comme une interdépendance qui s’installe naturellement, et cela les spécialistes diront que ce ne sera jamais bon pour l’avenir de la Télé nationale version indépendante !

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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