Vu à la télé : La colère «bleue»

Elwatan; le Jeudi 16 Octobre 2014
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En plus du climat politique, économique et… médiatique délétère dans lequel nous vivons, on a de l’inédit : La police dans la rue ! Les hommes en uniforme bleu sont en colère et ont tenu à le clamer haut et fort devant la population, celle-là même qu’ils prenaient plaisir à bastonner quand elle battait le pavé pour manifester son mécontentement. L’image paraît paradoxale, voire surréaliste, de voir les forces de l’ordre de l’autre côté de la barrière, mais elle traduit en fait le profond malaise existentiel qui affecte notre société depuis déjà quelques années, et qui s’est dramatiquement aggravé depuis qu’un clan bien connu s’est emparé du pouvoir.

Si les défenseurs des institutions se mettent à interpeller les hautes instances dirigeantes, c’est que l’action de désobéissance qu’ils mènent se suffit à elle-même pour démontrer qu’il y a de sérieuses fissures dans les rouages de l’Etat, un problème de cohérence dans la gouvernance qui est plus profond qu’on l’imagine puisqu’il a infailliblement des prolongements politiques qui causent beaucoup de souci aux gens du sérail.

L’ampleur de la contestation, qui s’est répandue comme une traînée de poudre dans toute l’Algérie, donne, faut-il le souligner, une idée précise du niveau de désespérance atteint par une corporation qui, visiblement, au delà de ses exigences purement matérielles, ne veut plus, par ses prises de position, servir de rempart à un régime finissant. Demander la tête du patron de la police et la constitution d’un syndicat libre dépasse l’entendement en matière de contestation corporatiste et illustre bien un phénomène de débordement extra muros à partir d’un organe de répression réputé pour sa fermeté et son sens de la discipline vis-à-vis du système.

Une chose est sûre : le mouvement policier a fait bouger les lignes, surtout que, dans cette partie de bras de fer avec le pouvoir, il a réussi à s’attirer une sympathie populaire très mal perçue au sommet. Pourtant, comme les citoyens qui envahissent la chaussée pour dénoncer l’injustice dont ils sont victimes et réclamer leurs droits à une vie décente, les policiers n’ont fait que se mobiliser en masse pour crier leur ras-le-bol et dire à l’opinion publique qu’ils ont, eux aussi, des revendications sociales et professionnelles à faire parvenir aux dirigeants.

Et si à leur tour ils ont recours à ce type d’action, c’est qu’en Algérie, la manifestation de rue, avec tout ce qu’elle comporte comme risques de casse ou de dérapage, reste la solution ultime pour se faire entendre. A tout le moins passer le message, en attendant que les autorités réagissent pour régler les problèmes les plus urgents. A l’instar de tous ces Algériens qui interpellent les pouvoirs publics, ils comprennent, aujourd’hui mieux qu’hier, la difficulté de faire entendre sa voix quand on a raison et les grandes douleurs internes qu’on ressent lorsqu’on est l’objet du mépris le plus total. Il fallait par conséquent se mettre dans la peau du citoyen ordinaire pour briser le mur du silence oppressant avec cette garantie cependant de n’avoir en face aucun risque de… bastonnade.

Les flics l’ont fait. En défilant sans leur armement et sans matraque dans un ordre impeccable pour montrer qu’ils ne sont pas venus créer… le désordre, ils ont demandé en gros l’accès au logement, l’amélioration des conditions de travail, la révision des salaires ou les promotions professionnelles, des exigences qui relèvent de l’ordinaire et qui ont rapidement trouvé des oreilles attentives s’agissant d’un corps aussi précieux pour la défense du régime. Mais le hic qui a provoqué la tempête, c’est qu’ils sont allés un peu trop loin sur un terrain où on ne les attendait pas : en posant sur la table de manière aussi franche le départ du boss de la police et en affichant ouvertement sa détermination à vouloir, à l’avenir, gérer ses affaires à travers un syndicat autonome, le mouvement bleu a, aux yeux des gardiens du temple, outrepassé ses limites sectorielles.

Il se place sur une confrontation politique qui peut avoir de dangereuses ramifications, dont celle de déstabiliser le régime est la plus crainte. Si Hamel, qui a déjà été très contesté dans les troubles que connaît la région du M’zab, est personnellement visé, c’est la preuve que dans l’univers de la police, l’autoritarisme bien pensant qui a régné jusque-là est en train d’être remis en cause, étant entendu que l’actuel responsable, intouchable par son appartenance au clan présidentiel, ne fait plus l’unanimité à l’intérieur de la maison. Au delà de son action jugée improductive par ses pairs, rendue en tout cas très caduque par les événements fratricides de Ghardaïa, il représente un pion important sur l’échiquier par lequel doit impérativement intervenir la voie d’un changement salvateur dont on ne maîtrise pas encore les contours.

Les observateurs avisés qui suivent de près la scène politique algérienne craignent qu’il y ait, derrière ce mouvement, une forme de manipulation «positive» pour affaiblir le régime et le contraindre à s’ouvrir aux appels à la raison, qui dépasse la simple fronde corporatiste. Rien ne dit que cette thèse tienne la route, mais en cédant sur le syndicat, le Pouvoir a préféré le bon sens pour éviter le pire… laissant entendre probablement que l’avenir du premier flic demeure plus que jamais incertain. Pour se maintenir, le régime ne recule devant aucun sacrifice. Les policiers l’ont-ils acculé dans ses derniers retranchements ? La rapidité avec laquelle il a voulu circonscrire le feu prouve sa vulnérabilité et son désarroi.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Abderezak Merad

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