APRÈS 74 ANS DE MÉTIER: Le doyen des artisans tire sa révérence

Lesoir; le Samedi 22 Decembre 2012
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«En face d'une œuvre d'art, il importe de se taire comme en présence d'un prince : attendre de savoir s'il faut parler et ce qu'il faut dire, et ne jamais prendre la parole le premier. Faute de quoi, on risquerait fort de n'entendre que sa propre voix», est-on tenté de dire pour reprendre Arthur Schopenhauer.
C’est le cas des chefs d’œuvre du maître artisan dans l’ébénisterie d’art, Abdelkader Bentchoubane, qui vient de nous quitter à l’âge de 89 ans. Le doyen des artisans «casbadjis » qui élisait profession à la rue Benachère (la souiquia pour les nostalgiques), l’espace de 74 ans, ne voulut mettre le valet sur le maillet que suite à une maladie qui a fini par avoir raison de lui. Malgré le poids des ans, l’octogénaire tenait à sa passion, taquinant les essences de bois au milieu de la patine du temps, jusqu’à son dernier souffle. Il ne voulait pas quitter le navire, la Casbah, et son atelier était synonyme de foyer culturel tant les hommes de théâtre et de lettres, les artistes peintres, les enseignants, les musiciens et les hommes de culte défilaient dans son espace qui servait aussi, lors de la guerre de Libération, de point de transit pour le courrier de la Zone Autonome. Lorsqu’on pénétrait dans son atelier, le temps semblait suspendu, nous disait un de ses amis. Mais que reste-t-il de cette douce souvenance sinon quelque réminiscence volée au terme d’une discussion que nous avons eu l’occasion de partager avec cet artisan et ancien élève de l’école Echabiba où il suivait son cursus scolaire dans les années 1930 sous la férule de Abderrahmane El Djillali, Al Khalifa et Djellouli entre autres. La Casbah d’Alger, il la voyait comme une cité où les corps de métiers, disposés en enfilade dans ses ruelles, participaient à créer une ambiance où il faisait bon vivre. «Contrairement à nos voisins de l’Est ou de l’Ouest dont les métiers d’art et d’artisanat constituent la cheville ouvrière du tourisme, chez nous, à Alger ou dans d’autres villes du pays, l’artisanat est réduit à la portion congrue», disait-il souvent sur un ton amer. Témoin : le quartier des artisans, ce miroir aux alouettes situé au Bois-des- Arcades. Un ensemble qui brasse du vent, un lieu qui se morfond dans la mesure où il ne reste que deux ou trois artisans. La raison ? Le désintéressement des jeunes plus soucieux du gain immédiat, combiné à une politique moins stimulante dans la promotion de ce corps de métiers. A notre interrogation de connaître les raisons qui ont fait que ces métiers d’art dépérissent, notre interlocuteur nous répondait, il y a quelques jours, de manière péremptoire et non sans un pincement au cœur : «Dois-je vous dire que les gens ne préfèrent plus s’investir dans ce type d’activité qui n’assure pas de gain immédiat.» Et de poursuivre en martelant : «Ils n’en ont cure de l’artisanat et des métiers d’art qui représentent le patrimoine et l’identité d’un pays.» En effet, bien que l’artisanat demeure une manne sûre pour le tourisme et, partant, pour le pays, il n’en demeure pas moins, rappelait- il à notre adresse, que «la chose n’est plus appréciée à sa juste valeur». Abdelkader Bentchoubane fait partie de ces hommes sages, pieux et discrets dont on ne se rend compte, vraiment, de leur valeur que le jour où ils ne sont plus parmi nous…
Kader B.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Kader B.

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