ATTITUDES: Douleurs alpines

Lesoir; le Samedi 9 Mai 2015
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Par Naïma Yachir
naiyach@yahoo.fr
On ne sent plus nos os ni nos muscles. Les parois du Djurdjura central
qui culminent à plus de 2000 m d’altitude éclairées par la pleine lune
nous enveloppent. On s’arrête pour avaler quelques gorgées d’eau. On
reprend vite notre marche car on est très loin derrière le groupe. On ne
parle plus, incapables de prononcer un mot. Nous regardons derrière nous
sans arriver à imaginer qu’on a pu escalader les montagnes cahoteuses,
marcher sur les nombreuses et vastes étendues de neige encore dure en ce
mois de mai pour arriver enfin au lac Goulmime, à travers cols et
cèdres. L’étang, perché à 1700 m au milieu d’une prairie verdoyante où
paissent des vaches, nous fascine. Les grenouilles reinettes nous
offrent un concert hors pair. Un plaisir pour les yeux ! Mais il faut
vite retourner au village avant la tombée de la nuit.
Les dénivelés guettent nos chevilles. Un mauvais pas et on est cuits.
Nos genoux nous lâchent. La douleur est intense. On ne peut plus
avancer, mais il faut continuer et ne pas perdre une minute car les
dernières lueurs du jour commencent à se dissiper. Nos pas se font de
plus en plus lents. Nos pieds surveillent les petits blocs qui jonchent
le sol. Nous n’avons pas intérêt à déraper, sinon c’est la glissade
assurée. Nos gorges s’assèchent. Nous n’arrivons plus à avaler notre
salive. Nous buvons à répétition quelques gorgées d’eau de source. Une
soif mélangée à la peur de se retrouver perdus la nuit dans cette
immensité de roches. En progressant péniblement, nous quittons le
sentier pour une longue piste. Nos godasses s’enfoncent dans une boue
gorgée d’eau qui dégouline de partout, et parfois nous ne pouvons pas
l’éviter. Mais au point où on en est, on n’en a cure. Cette fois la
douleur est à son comble. Les larmes emplissent nos yeux. On s’affale
sur la terre. Notre corps est comme anesthésié. La petite Dounia, 8 ans,
demande à son papa de la déchausser. Elle regarde sa cloque.
- Papa, j’ai trop mal.
- Ne t’inquiète pas, bientôt nous verrons les lumières du village.
Nos doigts sont enflés. Ils ont subi comme par solidarité avec le reste
de notre corps le traumatisme de la marche. C’est tout simplement le
résultat d’une sédentarité de 20 ans. Pauvres citadins que nous sommes !

-Cela vaut, et de loin, de nombreuses séances de fitness en salle, dira
Asma, chirurgienne de son état.
Nous éteignons nos lampes frontales car la pleine lune éclaire nos pas.
Les chacals et les hiboux que nous ne voyons pas rompent le silence,
rappelant le monde sauvage.
- Papa, où est le goudron, je ne le vois pas, dit Dounia désespérée.
Elle rêve d’un lit douillet où elle dormira du sommeil du juste.
- Il n’es pas loin.
Nous slalomons sur la piste et le chemin nous paraît interminable.
Louiza et Farouk sont déjà loin devant nous, accompagnés d’un berger et
de son chien.
Après plusieurs détours, sur le flanc d’une paroi nous apparaissent
enfin quelques lumières de la vallée. Nous avons envie de crier de joie.
Là, et comme par magie, nos souffrances se sont sensiblement atténuées.
Les jambes, «qui ne répondent plus à mon cerveau» comme vient de le
souligner Dounia, se sont réveillées.
Il est 23h. Heureux et confiants, nous avalons le dernier kilomètre qui
nous sépare des habitations, après 16 heures de randonnée.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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