ATTITUDES : Il est mort el-berrah

Lesoir; le Samedi 8 Decembre 2012
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Par Naïma Yachir
naiyach@yahoo.fr
Grand et mince, ce septuagénaire, dit ammi Ahmed, sillonnait artères
et venelles de la ville de Boufarik pour annoncer les décès. El-berrah
n’avait pas besoin de porte-voix, il traversait les quartiers, les lieux
de regroupement, traînant sa bicyclette pour annoncer la mort. C’est à lui qu’on faisait appel pour communiquer la mauvaise nouvelle, et c’est grâce à lui que les familles prenaient connaissance du triste évènement et assistaient en nombre important à l’enterrement. Il était précis et concis dans son annonce : il répétait le nom du défunt ou de la défunte, sa filiation, son domicile, le jour de l’enterrement, à la prière du dhor ou elasr, ainsi que le nom de la mosquée pour son dernier recueillement. Les passants qui le croisaient dans sa mission affichaient instinctivement une mine triste en demandant au Tout-Puissant d’accorder Sa Miséricorde à celui ou celle qui a quitté ce monde. Cet unique berrah, qui incarnait la discrétion, a vécu humble. Grand solitaire, on ne lui connaissait aucun ami, ni épouse, ni enfant, sauf un frère malade. Pauvre et en missionnaire, il accomplissait avec beaucoup de sérieux sa tâche. Sans domicile fixe, les derniers jours précédant sa mort, il déménagera du marché et choisira un banc public à proximité d’une mosquée pour s’y reposer et se détendre. Insomniaque, une heure ou deux heures de sommeil lui suffisaient ; le reste de la nuit, il la passait à lire des versets coraniques et de la littérature arabe. C’était un passionné de lecture. Une passion, qui, dit-on, remonte au temps où il vendait à la criée, Liberté, l’organe central du Parti communiste algérien (PCA). Ainsi, il était plongé dans ses bouquins jusqu’au lever du jour. Et il reprenait d’un bon pied sa journée de travail. Pour l’anecdote, on raconte qu’à l’époque où il vendait d’anciens livres à même le sol, un jeune collégien demanda le prix d’un roman du célèbre auteur Edgard Poe Histoires extraordinaires, il propose un prix exhorbitant que le client refusera. Il eut alors cette fameuse réplique : «C’est normal, il est cher, car il est extraordinaire». Le poids des ans, la fatigue, puis la maladie ont eu raison de lui. Il jettera l’éponge et finira les derniers moments de sa vie à l’hôpital. Connu comme un loup blanc, respecté, il sera pris en charge par le personnel et le directeur de l’hôpital de Boufarik qui n’ont jamais oublié l’emblématique ammi Ahmed. Sa mort ne sera pas annoncée, car ironie du sort, on le croyait mort à deux reprises, mais ce n’était que de fausses alertes. Il partira en silence, en cette fin de novembre, accompagné à sa dernière demeure par une petite poignée de personnes. Boufarik et la Mitidja viennent de perdre leur dernier berrah.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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