Au Mali, guerre ou paix ?

Lesoir; le Mercredi 28 Novembre 2012
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Par Zinddine Sekfali
Vers la mi-mars de l’année en cours, nous apprenions par la presse,
que le MNLA, Ansar Eddine, le Mujao et Aqmi avaient pris et occupé, au
terme d’une offensive éclair, lancée le 17 janvier 2012, les trois
capitales régionales du Nord-Mali et d’autres localités évacuées en
catastrophe par l’armée et l’administration maliennes.En vérité, cette partie du Mali était déjà une région infestée de
terroristes fondamentalistes et de redoutables trafiquants. Mais cette
fois-ci, tout le monde réalisait que les choses étaient autrement plus
graves, dans la mesure où c’était un territoire d’une superficie de plus
de 820 000 kilomètres-carrés qui passait sous l’autorité de quatre
bandes armées composées, il n’y a pas d’autre terme pour les qualifier,
de hors-la-loi. De plus, et en dépit de toutes les lois internationales,
le Mali était de facto coupé en deux et amputé des deux tiers de son
territoire. Si l’on savait depuis une cinquantaine d’années qu’il
existait une revendication indépendantiste ou autonomiste chez les
Touareg du Mali, on découvrirait avec cette attaque éclair, que
certaines bandes et leurs chefs étaient en train de former dans cette
région du Sahel une «entité» de plus en plus ressemblante à celle des
nizarites ou «hachachins» qu’Amine Malouf nomme les «assassiyoune ou
fondamentalistes» qui vivaient jadis dans la vallée d’Alamout, ou à
celle des taliban d’Afghanistan ou encore à celle des Chebab de la
Somalie. Or, l’Algérie a, avec le Mali, une frontière de 1 376 km, ce
qui est considérable comparativement à notre côte qui, elle, s’étend sur
1 200 km ! Nous sommes donc concernés au plus haut point par cet état de
fait. Et j’ose affirmer que l’on ne nous apprend rien quand on nous dit
que l’Algérie est incontournable dans cette affaire qui divise le Mali,
et qu’elle a son mot à dire dans la recherche d’une solution pacifique
ou armée à cette situation… Mais le plus surprenant, c’est que cette
affaire, qui était, qu’on le veuille ou non, une affaire strictement
malo-malienne, s’est au fil du temps, littéralement internationalisée.
Les structures des pays les plus voisins – ou pays du champ – comme le
Cemoc, ont été marginalisés, voire «zappés». En effet, aux lieu et place
des pays du champ qui partagent des frontières communes et auxquels on
aurait pu adjoindre la Libye et le Maroc, on a préféré réunir les quinze
pays de la Cedeao ou Ecowas, puis le Conseil de sécurité de l’ONU
lui-même pour traiter de la question malienne et des voies et moyens de
la solutionner. Et si l’on continue à affirmer qu’il faut encourager le
dialogue et privilégier la solution pacifique à l’intervention
militaire, les quinze chefs d’état-major des pays de la Cedeao ont tout
de même déjà élaboré une stratégie militaire, et défini les tactiques
adéquates ; plus clairement dit : ils ont mis au point des plans pour
faire la guerre contre ceux qui n’ont pas hésité à faire la guerre
contre le Mali. Ce que j’appelle dans cet article les bandes armées
semblent beaucoup craindre cette guerre annoncée, d’où leurs soudains
revirements idéologiques et leur course précipitée vers les «baobabs à
palabres» qu’on leur dresse ici et là. Mais il ne faut en aucune façon
perdre de vue que si une guerre va très probablement avoir lieu pour
libérer le Mali, il y en a une qui a déjà eu lieu contre ce même Mali ;
elle a été initiée par le MNLA pour des raisons politiques et par le
Mujao, Ansar Eddine et Aqmi à des fins terroristes et criminelles. En
effet, dans ce cas très précis, il faut bien admettre que les fauteurs
de guerre ce sont d’abord et avant tout les bandes armées que l’on vient
de citer. Elles ont par ailleurs mis par terre un Etat, indirectement
été la cause d’un coup d’Etat, terrorisé les populations, réveillé les
vieux démons du fanatisme et du racisme, fait appel aux plus bas
instincts, revivifié le tribalisme au détriment du sentiment national et
de la prise de conscience citoyenne. Ces bandes ont voulu la guerre :
elles auront la guerre. Il ne reste plus qu’à espérer que celle-ci sera
faite dans le strict respect des règles du droit humanitaire, du droit
de la guerre et de ce qu’on appelle «l’art de la guerre», tel qu’il a
été théorisé par Sun Tzu et Clausewitz dont il est intéressant de
connaître au moins quelques idées, si l’on souhaite utilement parler de
la guerre. Sun Tzu est un chef de guerre chinois qui a vécu à la fin du
VIe siècle et au début du Ve siècle avant Jésus Christ. Il a écrit un
traité intitulé L’art de la guerre qui est probablement le premier
ouvrage théorique sur la question. Ce livre est encore étudié dans les
grandes écoles de formation des officiers des trois armes et plus
spécialement dans les écoles d’état-major, les écoles de guerre, les
écoles de renseignement. On continue aussi à se référer aux
enseignements de Sun Tzu dans les écoles de sciences politiques, dans
les instituts de relations internationales et d’études stratégiques.
L’idée fondamentale qui sous-tend cet important traité est qu’aucun
pays, aucun peuple, aucune armée n’a jamais gagné de guerre par des
incantations et prières aussi ferventes fussent-elles, ni par quelque
intervention divine ou magique que ce soit, ni par des harangues ou des
discours. Hier comme aujourd’hui, on ne fait une guerre et on ne la
gagne que si l’on dispose d’une stratégie militaire fondée sur une
planification rigoureuse et la coordination intelligente de l’action de
l’ensemble des forces armées. Cette stratégie pour être efficiente doit
elle-même être servie par des tactiques clairement définies en termes de
moyens humains qui doivent être à la fois compétents et aguerris, comme
en termes de moyens logistiques ou matériels à mobiliser, lesquels
doivent être quantitativement et qualitativement suffisants, en vue du
succès des opérations et des batailles prévisibles... C’est ce travail
d’études et de planification que le Conseil de sécurité de l’ONU a
demandé aux pays de la Cedeao d’élaborer et de lui présenter, pour
pouvoir décider s’il y a lieu ou non d’une intervention militaire au
Mali contre les bandes armées qui occupent le nord. Pour en revenir à
Sun Tzu, ce général chinois, qui fut sans doute un génial stratège et
tacticien, on notera qu’il n’était en rien un sanguinaire. C’est lui qui
a dit : «Le summum de la guerre c’est de soumettre l’ennemi, sans
combat.» C’est à lui par ailleurs qu’on attribue cette remarque selon
laquelle : «Toute guerre est fondée sur la tromperie.» Aujourd’hui, au
lieu de ce mot qui a forte connotation péjorative, on préfère
généralement utiliser celui «d’action psychologique». Je retiens aussi,
très volontiers, cette observation pertinente et qui, à mon avis, sonne
comme une mise en garde : «La guerre est semblable au feu, lorsqu’elle
se propage, elle met en péril tout le monde…», les vaincus comme les
vainqueurs et même les pays neutres. Bien que cela se soit vérifié
pendant les deux guerres mondiales, l’extension d’une guerre locale aux
pays voisins n’est pas automatique. La guerre en Libye ne s’est étendue
ni à la Tunisie, ni à l’Egypte, ni au Tchad, ni au Niger et certainement
pas à l’Algérie. On peut dire autant de la guerre qui sévit actuellement
en Syrie : ni la Turquie, ni le Liban, ni même Israël ne sont en train
de flamber, par mimétisme ou contagion. Mais d’autres idées développées
par lui ont reçu application notamment dans les guérillas chinoises et
vietnamiennes, conduites au siècle dernier par Mao Tsé Toung, Ho Chi
Minh, Giap et dans bien d’autres guerres de libération nationale en
Asie, en Afrique et en Amérique latine… La plupart de ses idées sont à
la base des guerres psychologiques modernes et des guerres économiques.
L’étude et l’analyse de ces mêmes idées ont aussi permis aux
états-majors et aux services spéciaux des pays confrontés aux guérillas
d’élaborer des stratégies et des plans pour précisément contrer les
guérillas et les guerres de libération nationale. Carl Von Clausewitz
est, quant à lui, un général prussien qui a vécu entre 1780 et 1831. Il
s’est retrouvé au cours de sa carrière militaire sur de nombreux champs
de bataille. Il a combattu les troupes de Napoléon Bonaparte et
participé à la bataille décisive de Waterloo. Il est l’auteur d’un
traité constitué de six tomes et intitulé : De la Guerre, qui a été
publié quelques années après sa mort. Il est l’incontournable livre de
chevet des hommes politiques et des diplomates de tous les pays ; c’est
aussi un ouvrage classique pour les élèves officiers et le vade mecum
irremplaçable pour les théoriciens et les praticiens de l’art de la
guerre. Clausewitz a dit cette phrase que désormais tout le monde
connaît et que l’on cite partout dès que les bruits de bottes se font
assourdissants : «La guerre n’est rien d’autre que la continuation de la
politique par d’autres moyens.» Cette phrase qui sonne comme une maxime
est surtout, à mon point de vue, une manière de dire que la guerre c’est
aussi de la politique. En effet, Clausewitz est peut-être celui qui a le
mieux fait ressortir le lien étroit, voire indissoluble qui existe entre
la politique et la guerre. «Politique et Guerre», tel aurait pu être le
sous-titre du roman de Tolstoï Guerre et Paix. Pour autant, il serait
erroné de penser que Clausewitz a voulu dire par-là que c’est la guerre
qui dicte la politique. Mao Tsé Toung a repris cette idée de
l’interpénétration et de l’interactivité de ces deux concepts de
politique et de guerre, en affirmant : «La guerre c’est de la politique
avec effusion de sang.» Mais il prend soin de préciser dans une autre
citation, comme pour réaffirmer le principe de la primauté du civil sur
le militaire : «C’est le parti (entendre par là le politique) qui
commande les fusils (entendre par là l’armée) et il est inadmissible que
les fusils commandent au parti.» Plus tard, le vainqueur de Dien Bien
Phu, le général Giap, affirmera, réalisant la synthèse des idées de Sun
Tzu et de Clausewitz : «La guerre est à la fois politique, psychologique
et militaire.» Néanmoins, ce serait se tromper lourdement que de croire
que Clausewitz est un belliciste dans l’âme, une sorte de dieu «Mars»
des temps modernes. Il est de ce point de vue extrêmement clair et
précis quant à la fin qu’il assigne à la guerre, puisqu’il écrit : «En
aucun cas, la guerre n’est un but par elle-même. On se bat
paradoxalement pour engendrer la paix, une forme de paix.» Il est donc,
à sa manière, un pacifiste… Mao Tsé Toung, qui était tout à la fois, un
politique et un militaire du type révolutionnaire, très différent du
type «officier prussien», a lui aussi très sagement rappelé à ceux
auxquels la guerre répugne que «pour qu’il y ait moins de fusils, il
faut prendre le fusil». Ni les écrits très anciens du génial théoricien
de la guerre Sun Tzu, ni les réflexions percutantes du général prussien
Carl Von Clausewitz, ni «les pensées» du grand Timonier Mao Tsé Toung ne
sont en définitive en désaccord avec ce vieil et sage adage romain : «Si
vis pacem, para bellum», qu’on traduit par : «Si tu veux la paix,
prépare la guerre»… En effet, le pacifiste n’est pas celui qui refuse de
faire la guerre «en soi ou en tant que telle». Le vrai pacifiste, c’est
celui pour qui la guerre n’est qu’un moyen de rétablir la paix, l’ordre
et la sécurité dans les relations internationales et de réintroduire
dans tel ou tel pays ravagé par des troubles internes graves la paix
publique et la primauté du droit. On aura sans doute aussi compris que
le pacifisme n’a rien de commun avec certains comportements et certaines
manières de se déguiser ou de se grimer, pour ressembler aux émules
désorientés et désaxés du mouvement «Peace and Love», que l’on voit
parfois sur les places publiques de certaines capitales du monde
occidental. En conclusion à ces réflexions générales, je dirai qu’à
l’instar de beaucoup de mes compatriotes, ma conviction, sinon mon
espérance, est que la guerre politique et psychologique déjà en cours à
propos du Mali et la guerre militaire qui y sera déclenchée dans les
prochaines semaines ou prochains mois — une fois consacré le droit des
Touareg à l’autonomie interne dans le cadre d’un Mali uni — permettront
de libérer le Mali, ses Etats voisins et tout le Sahel et le Sahara, de
ce chancre qu’est le terrorisme, en les débarrassant du même coup et
définitivement des narcotrafiquants et autres marchands d’armes, qui
n’ont cure du mal qu’ils causent dans les pays où ils écoulent leurs
produits de mort, car seul l’argent les intéresse.
Z. S.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): Z. S.

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