AUDIOVISUEL EN ALGÉRIE: La longue marche vers l’ouverture

Lesoir; le Mardi 4 Decembre 2012
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Par Badr’ Eddine Mili *
1- Quoi qu’on en pense, l’idée de l’ouverture de l’audiovisuel en
Algérie est relativement ancienne. Son apparition, comme hypothèse de
travail et perspective, remonte au début des années 90, dans le sillage
de la nouvelle Constitution de 1989 et de l’avènement du pluralisme dans
la presse écrite instauré par la loi sur l’information d’avril 1990. Si
elle n’a pas été clairement formulée, en tant que possibilité légale
offerte à l’initiative privée de mettre en service des radios et des
télévisions indépendantes, elle n’en a pas moins été envisagée, en
filigrane, dans le nouveau dispositif en tant qu’objectif réalisable à
terme, sans que cela eût été, il est vrai, précisé par des indications
renseignant sur les intentions du législateur quant aux principes, aux
modalités et aux délais de sa mise en œuvre ultérieure. La seule
supposition autorisée par les rédacteurs de la loi 1990 laissait
entendre que la réforme des médias devait englober à la fois la presse
écrite et l’audiovisuel, une éventualité confirmée par la suppression du
ministère de l’Information de l’organigramme du gouvernement et la mise
en place, pour y suppléer, de deux institutions d’encadrement et de
régulation, le Conseil supérieur de l’information et le Conseil national
de l’audiovisuel qui disparaîtront, rapidement, après l’ajournement du
projet, le pouvoir exécutif jugeant qu’il n’était pas prêt à renoncer,
de cette façon, et à ce moment, à des organismes considérés comme
stratégiques dans sa relation avec la société. On imagine bien que dans
un système de gouvernance marqué par trois décennies d’unité de pensée,
d’organisation, de direction et d’action, une telle perspective, même
théorique et plus ou moins lointaine, revêtait le caractère d’une
révolution qui allait bouleverser le paysage médiatique national, déjà
substantiellement modifié par les nouvelles technologies de la
communication qui ont imposé, lors de la guerre du Golfe, un monde
globalisé dominé par l’empire de l’image instantanée et orientée, une
forme d’ouverture sur l’extérieur concédée par la force et malgré soi.

2 - Même s’il avait été, momentanément, reporté sous la pression d’un
rapport de force instable entre partisans et adversaires de l’ouverture
intérieure, le fait, en lui-même, n’en a pas moins constitué le point
d’aboutissement et d’amorce d’une succession de phases de maturation qui
permirent et permettront la cristallisation de ses principaux éléments
constitutifs pour en arriver au stade où le processus en est
aujourd’hui. Malgré les apparences et certains préjugés qui présentent
la radiotélévision publique algérienne comme un phénomène monolithique
antédiluvien, il faut rendre justice à cet important organisme et lui
reconnaître le mérite d’avoir d’abord assuré, sans heurts et avec des
moyens dérisoires, la relève de la radiotélévision coloniale et,
ensuite, d’avoir, grâce à un effort d’équipement et à des choix
techniques précurseurs, comme la colorisation, la diffusion par
satellite et la numérisation, proposé une offre de programmes
globalement correcte jusqu'à la restructuration intervenue en 1986. Il
faut rappeler que la Radiotélévision algérienne qui était membre du
conseil d’administration de l’UER, électeur et éligible, se classait,
dans les années 70, parmi les dix premiers organismes méditerranéens,
principalement, en raison de l’intérêt qu’elle avait très tôt accordé au
service public, concrétisé, bien qu’imparfait et non dénué de calculs
politiques, à travers une grille d’émissions destinées à un très large
éventail de segments de téléspectateurs, conformément à un cahier des
charges dont certaines têtes de chapitres étaient contenues dans
l’ordonnance de 1967 portant création de la RTA. Lorsque celle-ci put
atteindre son rythme de croisière, au terme de lourds investissements
inscrits dans deux plans quadriennaux successifs, qui ont,
malheureusement, fait l’impasse, de façon inexplicable, sur l’extension
des infrastructures de production, en particulier les studios hérités de
la période de l’occupation, ses dirigeants, dans un souci d’élargir
l’offre des programmes à une société algérienne de plus en plus
diversifiée, avaient proposé en 1982, le lancement d’une deuxième chaîne
TV dont l’étude avait été finalisée, au moyen d’une ingénierie
nationale, prête à être mise en œuvre. Mais sans succès et pour des
motifs demeurés secrets, ce projet fut remis dans ses cartons. Un échec
qui s’ajoutera à ceux essuyés par deux autres tentatives de
décentraliser le paysage audiovisuel national, en premier lieu, par
l’association avec Malte, au début des années 80, dans un projet
d’émission de programmes communs à partir de l’île, une expérimentation
qui ne tint la route que très peu de temps, et en second lieu, par
l’essai de mettre en place, après la restructuration de la RTA, d’un
partenariat, certes, discutable au plan du principe, entre l’ANEP, l’ENTV
et Canal +, devant aboutir au lancement d’un Canal- Horizon-Algérie,
comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire, au Gabon et au Cameroun et ainsi
que cela se produisit, dans un autre cadre, au Maroc, à l’issue de
l’accord passé entre la RTM et la Sofirad qui donnèrent naissance aux
sociétés mixtes de la 2M et de Médi1. La voie choisie par les pouvoirs
publics algériens fut tout autre, aussi bien pour la radio que pour la
télévision, au moment charnière que représenta, en 1986, la création de
4 entreprises séparées ; deux supports de diffusion, l’ENTV et l’ENRS,
un support de production, l’ENPA, et un support de radio télédiffusion,
l’ENTD, une façon de remettre à plus tard une ouverture qui sera encore
plus compliquée, hypothéquée par la montée du radicalisme islamiste et
de son excroissance armée. C’est pourquoi, en lieu et place de la
libéralisation tant espérée, on assista à une duplication des organismes
existants, la radio nationale se déclinant en autant de stations locales
que de wilayas, alors qu’initialement, il n’était question, dans le
premier schéma adopté par le gouvernement d’alors, que de six grandes
radios régionales recoupant les principales aires géoculturelles du
pays, la télévision, donnant, quant à elle, naissance, en 20 ans, à
quatre clones sans statut et sans identité, obligés d’émarger aux mêmes
ressources financières, aux mêmes moyens matériels et infrastructurels
que la maison-mère, grevée par un volumineux portefeuille de dettes et
d’importants dysfonctionnements managériaux, des retards technologiques
considérables, une crise de contenus et des difficultés de financement
d’origine publique, palliés, il est vrai, jusqu’à nouvel ordre, par
l’exploitation de fructueux gisements publicitaires institutionnels et
privés. La seule mesure de desserrement à laquelle les pouvoirs publics
en charge du secteur sacrifièrent fut l’agrément accordé, en 1995-96,
aux sociétés de production privées, habilitées à approvisionner la
grille de différentes chaînes par le biais d’une production dite
déléguée ou exécutive ; une brèche dans laquelle s’engouffrèrent une
multitude d’opérateurs, certains au professionnalisme avéré et beaucoup
d’autres dépourvus de la compétence requise, ce qui fit péricliter,
davantage, le niveau de prestations d’une EPTV, déjà fortement
concurrencée par les chaînes françaises et du Golfe, et saignée par dix
ans de terrorisme qui faucha la vie d’une cinquantaine de ses
journalistes et fit partir le plus clair de ses effectifs vers d’autres
horizons. C’est sur ces entrefaites qu’intervint la publication de la
directive présidentielle n° 17, inspirée par le souci de
débureaucratiser la gestion de l’ouverture et plus généralement de
refonder le système de la communication. Il s’agissait, dans l’esprit
des rédacteurs de cette directive, de faire réhabiliter le service
public et d’établir, concrètement, les conditions de l’indépendance des
médias étatiques vis-à-vis de l’exécutif, la direction politique de
l’époque ayant considéré que les transformations, introduites dans le
mode de gouvernance, seraient incomplètes sans une démocratisation de
l’organisation et du fonctionnement des médias audiovisuels placés sous
son autorité. Il résultera de cette approche nouvelle de la
problématique de l’ouverture, une batterie de textes audacieux conformes
aux standards internationaux : un projet de loicadre et trois projets de
lois dérivés indissociables : un sur l’audiovisuel, un autre sur la
publicité et un dernier sur le sondage qui ont, en 1997/1998, servi de
matrice à toutes les relances qui s’ensuivirent. Mais passé les premiers
moments d’effervescence, la directive buta sur un mur d’hésitations. En
vérité, certaines de ces hésitations n’étaient pas infondées, du point
de vue de ceux qui conseillaient la prudence. Ces hésitations qui
dissuadèrent les décideurs de franchir le Rubicon tenaient surtout à la
nature et aux formes dans lesquelles de nombreuses opérations
d’ouverture virent le jour, ailleurs. Si elles n’étaient pas carrément
contrefaites et vidées de leur sens originel, donnant lieu à des
simulacres de libéralisation profitant, dans la majeure partie des cas,
aux oligarchies, aux dynasties familiales et aux brasseurs d’argent sale
en place, comme en Afrique subsaharienne ou au Maghreb, elles
débouchèrent au Proche- Orient, par exemple, à l’émergence de paysages
audiovisuels atomisés à dominance communautariste et religieuse, ce qui
dénatura, intrinsèquement, les vertus de l’objectif premier. Certains
pays de l’Afrique de l’Ouest qui ont réussi leur examen de passage, dans
un premier temps, en installant des instances indépendantes et en
mettant au service des radios et des TV associatives et du genre avec,
pour cibles les secteurs invisibles et inaudibles de la société, ont dû
rapidement déchanter puisque les pouvoirs dits démocratiques qui les
avaient parrainés ont, tôt, fait de les détourner et de les replacer
sous leur contrôle comme au Sénégal. D’autres raisons dissuasives, liées
celles-là à la crise de l’audiovisuel public européen au début des
années 2000, ont conforté, dans leurs positions, les partisans de
l’ajournement de l’ouverture en Algérie. En considérant le risque de
privatisation auquel furent confrontés certains groupes audiovisuels
publics comme FranceTélévisions qui avait failli être cédée, à travers
un de ses démembrements, à des concurrents, n’était-ce l’intervention
des plus hautes autorités de l’Etat pour l’éviter, ils avaient obtenu de
différer l’échéance, motivés aussi par d’autres considérations renvoyant
à leur volonté de conserver leurs positions dans les centres
névralgiques de décision. Les directives de l’Union européenne édictées
pour sauvegarder le service public en incitant à des réformes
financières et managériales draconiennes, comparables à celles qui
fondèrent l’excellence de la BBC-TV et de ZDF, levèrent très vite les
justifications de ces réserves. Il arriva, de surcroît, un moment où le
long cheminement de l’idée, les atermoiements, les louvoiements et les
contre-feux qui en ralentirent le parcours, devaient inévitablement
céder le pas à une décision réfléchie et-courageuse, hâtée par deux
évènements de taille : les révoltes survenues dans certains pays arabes
qui transformèrent, fondamentalement, le rapport à la liberté
d’expression et des médias audiovisuels et puis, dans cette trajectoire,
un de ses effets collatéraux, l’apparition de chaînes de télévision
algériennes privées de statut étranger, un tournant décisif qui changea
la donne, du tout au tout, et reposa la question, sous un autre jour.
Après une longue maturation, suivie donc de l’impact conjugué de
facteurs endogènes et exogènes qui ont fait leur œuvre, les autorités
algériennes, au plus haut niveau, firent de l’ouverture de l’audiovisuel
un des volets essentiels des reformes politiques préconisées, en avril
2011, pour changer, ainsi que proclamé, le mode de gouvernance dans
notre pays.
3 - Les projets de texte, proposés depuis 1997 et jusque-là, à la
discussion, ont eu le mérite de définir une philosophie et une approche
qui prennent en compte la nécessaire perspective de l’économie de
marché, l’initiative privée et l’ouverture sur le monde. Ils
privilégièrent une conception normative plutôt qu’une conception
programmatique, laissant au domaine réglementaire le soin de déterminer
les stratégies publiques en la matière. Les autorités, en charge de la
question, attendent de la promulgation de ces textes une impulsion aux
investissements privés dans l’industrie audiovisuelle, se réservant le
droit de consolider le secteur public et de baliser les activités de la
communication audiovisuelle, au moyen d’une régulation organisée, dans
le cadre d’une autorité, aux attributions très détaillées, faites pour
réduire toute marge d’interprétation ou de détournement préjudiciable à
la cohérence de la construction d’ensemble. L’intérêt de la rencontre
d’aujourd’hui et des débats auxquels elle donnera, certainement, lieu
sera de dégager les éclairages suffisants pour enrichir les démarches en
cours et surtout fournir au législateur des éléments de réponse à
plusieurs questionnements relatifs à l’envergure de l’ouverture, aux
types de services autorisés, aux balises prudentielles économiques,
technologiques et de contenu, mais aussi à la réforme du secteur public
dans son organisation, son management, son financement, de sorte que
celui-ci réponde, plus efficacement, et dans un environnement
concurrentiel, à ses obligations de service public, sans omettre les
questions essentielles de la publicité et du sondage qui doivent,
impérativement, prendre place, sous forme de lois, à part entière, dans
l’architecture générale de la nouvelle organisation du secteur, ainsi
que cela est prévu par le texte fondamental adopté par le Parlement en
2011. En tout état de cause, ce seront la pondération, la maîtrise et la
progressivité dans l’action qui garantiront la réussite de cette
importante réforme qui fera éviter à notre pays les dérives enregistrées
par des expériences étrangères similaires. Et si la volonté politique
des institutions exécutives et la clairvoyance des institutions
délibérantes arrivent à s’exprimer, en phase avec la société et tous les
acteurs concernés, on pourra s’attendre, en toute logique, à ce que le
projet soit couronné par un succès attendu depuis 22 ans.
B. M.
Ancien directeur de l’audiovisuel au ministère de la Communication et de
la Culture

Categorie(s): contribution

Auteur(s): lesoir

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