C’EST MA VIE: Drif Khaoula ou la bouche de la consécration

Lesoir; le Samedi 15 Decembre 2012
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Par Zaid Zoheir
Le handicap n’est pas moteur, mais il est dans l’esprit
d’initiative, dans la volonté et la patience. Drif Khaoula nous en a
donné la preuve par mille. Elle a 21 ans, elle est une handicapée
motrice depuis l’âge de 2 ans, réussissant le miracle d’atteindre la 2e
année de droit sans doubler une seule année, en écrivant, excusez du
peu, avec la bouche !Sans exagération aucune, elle pourrait faire partie du panthéon des
grands : les célébrités invalides qui ont inscrit leurs noms dans la
postérité. Pour l’information, on peut citer les plus fameux :
Toulouse-Lautrec était nain ; Miguel Cervantès, manchot ; Homère était
aveugle et Ludwig van Beethoven sourd ; Gregory Marchal atteint de
mucoviscidose ; Moïse, Winston Churchill, Julia Roberts, Georges
Clémenceau, Napoléon Ier, Aristote, Virgile et Démosthène étaient
bègues. Son cursus scolaire est, à lui seul, un exploit. Durant le 1er
palier déjà, son handicap «frais» et pas encore domestiqué, elle est
classée parmi les trois premiers. Au CEM, sa moyenne trimestrielle a
même frôlé les 18/20, alors qu’au lycée, elle n’a pas été en deçà du
14/20. L’épreuve du bac a été un succès dès la 1re année, 12,42/20 en
fut la moyenne du passage à l’université. Cet exploit scolaire est
l’aboutissement de la volonté, «la volonté enfante le miracle», comme le
dit si bien Khaoula. Le fait d’avoir grandi dans une famille modeste,
père employé dans le secteur de l’éducation et mère au foyer, n’a fait
que renforcer et surtout soutenir Khaoula dans son objectif de faire de
son handicap un incitatif à l’évolution constante à la bravade de tous
les handicaps et à la consécration, loin des feux de la rampe. Le
handicap est souvent le revers de la médaille pour celui qui s’en sert
mal, la médaille pour celui qui en fait bon usage. Selon sa mère, dès
son enfance, elle s’enfermait dans sa chambre et s’appliquait à écrire
avec sa bouche. Ce ne sont nullement des propos dithyrambiques, Khaoula
écrit avec sa bouche bien mieux que nous, griffonneurs des deux mains.
Le complexe d’infériorité a été vite chassé de son esprit au fur et à
mesure que ses succès scolaires la renforçaient dans la conviction
qu’elle est un être normal. Au CEM déjà, comme elle nous l’indique, elle
entamait une vie «normale», ne se sentant nullement inférieure aux
autres, jouant avec ses amies selon ses capacités, assistant aux fêtes
de mariage, de baptême et autres. «Graduellement, mon complexe s’est
effiloché lorsque je fus admise en 1re année moyenne. Le CEM me porta
ainsi chance. Un monde «nouveau» semblait s’ouvrir devant moi. Je me
sentais toute nouvelle dans ma peau, nullement handicapée, tentant de
partager mes moments avec mes camarades de classe, riant, jouant, selon
mes capacités», nous dira Khaoula. Au lycée, la vie «normale» continuait
son cours de chemin. Le complexe d’infériorité n’est que légende et les
propos blessants entendus à l’âge de 5, 6 ans ne sont qu’hallucinations.
Comme déjà rapporté, la moyenne a été entre 14 et 15/20, prouvant ainsi
la persévérance de Khaoula de faire partie de la crème de
l’établissement. Le bac, suprême distinction du cursus scolaire et
attestation charnière entre ce dernier et celui universitaire, a été
remporté avec un 12,42/20. «Pour des considérations liées au fait que
j’écrive de la bouche, donc mettant plus de temps que les autres
candidats à rendre la copie, il a été décidé de m’isoler : j’ai passé
l’examen seule dans une classe. Il a été convenu, qu’hormis les langues
arabe et française, je devais écrire moi-même les réponses ;
celles-citées devant être à la charge des enseignants assurant ma
surveillance, exerçant dans le primaire. Mais, imprévu, ceux-là m’ont
encouragée à le faire toute seule, j’en suis sortie brillamment, en
décrochant mon bac avec 12,42 de moyenne», nous narra Khaoula son
angoisse de candidate au moment de passer son bac.Le grand mérite
revient aussi à sa mère : «la mère courage», pour reprendre le titre de
la fameuse pièce en 12 tableaux de Bertolt Brecht. La maman n’a jamais
délaissé, un seul instant, les impératifs liés aux soins de sa fille.
Entamant l’odyssée thérapeutique par les plantes médicinales, et comme
le remède n’étant pas au bout, la mère opta pour la médecine. En 1994,
âgé seulement de 4 ans, la jeune Khaoula se familiarisa avec les
hôpitaux de sa région, mais surtout ceux de Batna et d’Alger. Au début,
la difficulté de définir la maladie a failli anéantir la quête de
guérison. Une lueur d’espoir a été perçue lorsque des professeurs ont
rassuré la mère que le problème de la fille est musculaire, une
intervention chirurgicale en France devant suffire à lui rendre l’usage
de ses mains. Les indisponibilités financières ont été et le sont
toujours, par contre, l’ultime rempart à toute action de nature à
élargir le sourire de la handicapée. La mère est allée jusqu’à vendre
ses bijoux pour espérer qu’un jour Khaoula puisse écrire avec sa main.
Un vœu qui n’est pas aussi impossible, parole de foi de la maman. Quelle
meilleure preuve du dévouement d’une mère que celle-ci : durant les deux
premières années de scolarisation, la maman emmenait cette dernière à
l’école à bras-le-corps, Khaoula marchait encore à pas de tortue, comme
aimait ironiser sur son propre cas la fillette. Elle nous raconta cette
«ruse» pleine de tendresse. «Lorsque j’emmenais Khaoula au groupement
scolaire, cette dernière ne cessait de me marteler avec des questions.
La plus pertinente fut celle-ci : maman, pourquoi tout le monde nous
regarde ainsi ? ‘’Mais ma fille ! Parce que tu es la mariée ! La belle
princesse ! Tous les hommes, jeunes ou vieux, n’ont qu’un seul rêve
c’est de te contempler’’.» Petit à petit, ma fille, selon toujours les
dires de la mère, se familiarisa avec les regards indiscrets des badauds
à son passage, se rassura du fait que ces derniers sont motivés par sa
beauté et sa distinction que par son handicap. Défi réussi ! Des années
plus tard, Khaoula saura que l’astuce ne fut qu’un stratagème maternel
destiné opportunément à ne pas trop la complexer aux yeux des autres.
Khaoula, faut-il le rappeler, a eu également toutes les peines du monde
à se voir scolariser. Les réticences de quelques responsables,
conjuguées à l’hilarité de quelques camarades de classe, de nature à
traumatiser le plus «normal» du commun des mortels, ont failli annihiler
à jamais l’espoir de gratifier les bulletins scolaires de Khaoula de
résultats fabuleux. Heureusement que la hargne parentale a permis à la
fille, l’aînée des 2 de 5 enfants, de rejoindre les bancs de l’école.
Des défis, la famille Drif en collectionne. L’actuel consiste en la
collecte d’une somme d’argent, évaluée à 4 millions de dinars,
correspondant aux frais de déplacement, d’hébergement et de
l’intervention chirurgicale en France. L’intervention chirurgicale se
fera au centre hospitalier de la Timone, au Pôle de neurosciences
cliniques, le 4 février 2013, selon le bon de consultations dont nous
détenons une copie. Selon le diagnostic, établi en 1999, du service de
neurologie de l’hôpital universitaire Alger-Centre, elle est atteinte
d’une ASP distale avec atteinte des nerfs crâniens. L’examen
neurologique retrouve «à l’extrémité céphalique, un déficit des
orbiculaires DDC ; aux 2 membres supérieurs, un déficit moteur important
proximo-distal prédominant et aux 2 membres inférieurs, un déficit
moteur prédominant en distal DDC», c’est, en substance, les indications
contenues dans le diagnostic. Humble, la famille Drif ne demande rien,
sauf une aide de la part des âmes charitables. «Depuis mon enfance, je
n’ai rien demandé à l’Etat algérien. Je n’ai même pas voulu profiter de
mon handicap, en m’affiliant à l’association des handicapés de ma
wilaya, ayant pu se traduire par des avantages matériels, tels que
l’acquisition d’une chaise roulante ou autres accessoires qui nous sont
destinés.
Durant les deux premières années de scolarisation, la maman emmenait
cette dernière à l’école à bras-le-corps, Khaoula marchait encore à pas
de tortue, comme aimait ironiser sur son propre cas la fillette.
Donc, le fait qu’actuellement, je formule le vœu que l’on me
soutienne en vue de reprendre, comme je l’avais fait avant mes 21 mois,
l’usage de mes deux jambes, n’est pas la mer à boire», nous demanda
fièrement Khaoula. Abondant dans le même sens, la mère nous déclara ses
propos pleins de bons sens et de méditation. «La patience, c’est notre
paradis. C’est le message que je veux transmettre à tous les handicapés
et aux familles qui sont en charge.»

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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