C’EST MA VIE: Les frères Guendour : des bancs de l’université aux planches de l’échafaudage

Lesoir; le Samedi 8 Decembre 2012
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Par Salem Hammoum
Etudier pendant de longues années, décrocher une licence avec toutes
les perspectives d’avenir que cela suppose pour se retrouver un jour à
gâcher du mortier et élever des murs de brique ou de pierre est le sort
réservé aux frères Guendour de Draâ El Gaïd, dans la région de Kherrata.
Localité connue pour avoir enfanté Bachir Boumaza, figure emblématique
de la Révolution qui a présidé la fondation du 8 Mai 1945.Certes, la maçonnerie est un métier qui n’a rien de rebutant pour les
Guendour, tout comme les habitants de la région de Draâ El Gaïd,
localité rurale dont les habitants ont tôt fait d’adopter cette activité
dès lors qu’il ne se trouve pas une famille qui n’ait eu à construire
elle-même sa maison et à avoir au moins un maçon dans la fratrie, si
bien qu’aujourd’hui, la main d’œuvre de Draâ El Gaïd est vivement
recherchée à travers la Kabylie et l’est du pays en raison de la qualité
des services proposés par tous ces maçons et manœuvres qui font le
bonheur des auto-constructeurs. Pour ceux qui seraient tentés de faire
l’amalgame, Draâ El Gaïd n’est pas seulement un terreau de main d’œuvre
qualifiée, mais aussi un gisement d’hommes de sciences et de culture qui
essaiment le territoire national… L’on se rappelle encore cette période
faste des travailleurs de la terre issus de cette région qui
accomplissaient de véritables miracles en rasant à la force des bras des
monticules de terre avec comme seul matériel une pelle et une pioche, ou
encore ces terrassements et autres fondations de plusieurs mètres de
profondeur réalisés en un tour de main, des travaux éreintants qui,
paradoxalement, exigent plus d’intelligence que de force, à l’image des
casseurs de pierre qui étudient méticuleusement le nature de la roche et
sa texture avant que n’entrent en scène le burin, la masse et les
coings. C’est tout un art que maîtrisaient à la perfection ces ouvriers
qui ont grandement participé au développement de bien des localités
comme à Bouzeguène où les noms de certains ouvriers qui ont marqué la
saga du bâtiment et la main d’œuvre de qualité dans les années 1970/1980
reviennent encore sur les lèvres d’auto-constructeurs, sauvant de ce
fait l’économie locale durant toutes ces périodes où les engins de
terrassement n’existaient quasiment pas dans la région, du moins en zone
rurale. Encore enfant, Youcef se souvient éprouver beaucoup de plaisir à
accompagner son père, un artisan maçon dont la notoriété était bien
établie dans la région de Draâ El Gaïd, à travers les chantiers de la
localité. Ce qui émerveillait Youcef, c’était toutes ces maisons qui
poussaient doucement jour après jour aux flancs des collines, prenant
forme pour se transformer au bout de quelques jours ou de quelques mois
en d’élégantes bâtisses qui viennent épouser le décor naturel. Et tout
cela par la seule magie de la dextérité manuelle et d’une truelle qui
viennent concrétiser un schéma ou une idée architecturale. Rien à voir
donc avec toutes ces activités abstraites dont les résultats se font
attendre des années, pensait le petit garçon…. De l’école primaire Ouled-Saâda,
Youcef se rappelle combien il attendait impatiemment les jours de congé
et les week-ends pour accompagner son père au chantier, n’hésitant pas à
mettre les mains à la pâte pour lui donner un coup de main en dépit des
remontrances du géniteur qui voyait d’un mauvais œil cette passion
débordante pour un métier harassant, lui qui prédestinait ses enfants à
des carrières moins éprouvantes donnant droit à une place dans la
société. Brillant élève du primaire au lycée, Youcef a conquis ses
enseignants par efforts incessants en caracolant aux premières places du
classement. Cela en dépit de circonstances difficiles marquées par le
décès de son père alors qu’il n’avait pas encore bouclé ses 12 ans, coup
du sort auquel sont venues s’ajouter d’autres épreuves non moins dures
qui ont sérieusement ébranlé cette famille de sept personnes sans
toutefois l’abattre. Et c’est le plus naturellement du monde que Youcef
passa sans difficulté le cap du collège de Saâda puis du lycée Berzakh
avant de décrocher le bac. Un parcours scolaire similaire à celui de son
frère Mustapha de trois ans son cadet qui trouvera dans le sillage de
son frère toute l’abnégation d’un adolescent conscient des difficultés
de la famille désormais dépendant d’un frère aîné qui fit de son mieux
pour subvenir aux besoins du foyer dans un contexte économique
difficile. Mais la vie scolaire de Youcef ne sera plus ce qu’elle était.
Les week-ends et autres jours de congé et de vacances, c’était pour les
autres. Tandis que ses camarades se prélassaient pendant les jours de
congé, lui s’échinait à la besogne. Et c’est ainsi que ces jours de
repos si nécessaires à la santé seront exploités par Youcef pour venir
en aide à sa famille. Il sera tour à tour manœuvre, apprenti maçon,
receveur de bus, cafetier, électricien… Autant de petits métiers qu’il
exercera sans rechigner pour améliorer le quotidien d’une famille de
plus en plus éprouvée par le besoin. En optant pour des études en
sciences commerciales, il pensait en finir définitivement avec la
précarité de sa situation grâce à son diplôme universitaire décroché en
2006 à l’université de Blida, alors que son frère a opté quatre ans plus
tard pour la philosophie, licence qu’il a décrochée à la faculté
d’Alger. Mais Youcef était loin de penser que les multiples recherches
d’emploi allaient se solder par des échecs répétés, ses quêtes
incessantes de travail dans les quatre coins du pays ayant à chaque fois
buté sur une fin de non-recevoir. Alors que les entreprises publiques
étaient quasiment inaccessibles aux gens du peuple, les entreprises
privées se complaisaient, quant à elles, dans des recrutements faisant
de l’exploitation des fonctionnaires leur crédo. Une triste réalité sur
laquelle capota toute la volonté de Youcef et de son frère qui
acceptèrent avec philosophie cette fatalité qui les a poussés au
découragement le plus total. Car après avoir passé une dizaine
d’infructueux concours de façade, les deux frères durent se résoudre à
opter pour le marché du travail du bâtiment où les pénuries de main
d’œuvre qualifiée sont légion. Et c’est ainsi qu’ils ont atterri dans
une entreprise privée où ils firent prévaloir leur qualification acquise
sur le terrain, brûlant les étapes du métier pour se retrouver chef de
chantier pour l’un et maçon pour l’autre. Mais c’est dans les
conceptions architecturales et la gestion que se retrouve le plus Youcef
qui, de guerre lasse, a fini par se résoudre à faire provisoirement
carrière dans le bâtiment en attendant un jour de se consacrer à sa
vocation de gestionnaire qui le tarabuste depuis toujours. Faisant bon
usage du postulat de Jean Rostand qui disait que l’homme heureux est
celui qui tire son plaisir de son travail, les deux frères s’accrochent
du mieux qu’ils pouvaient à ces métiers pour lesquels ils n’étaient pas
initialement prédestinés. De plus, il leur fallait absolument échapper à
l’oisiveté et ses corollaires la délinquance et le banditisme que leur
famille a toujours combattus car se prévalant de valeurs inaliénables
propres à leur région. En autodidacte invétéré, Youcef passait le plus
clair de son temps le nez plongé dans les ouvrages d’architecture, les
magazines spécialisés et à guetter les émissions qui traitent des
innovations dans le domaine du bâtiment. D’ailleurs, il s’en mord les
doigts de n’avoir pas opté pour des études d’architecture qui lui
auraient permis de satisfaire un vœu bien ancré dans son subconscient.
Car, enfant, le petit Youcef aimait à dessiner des maisons, à réaliser
des maquettes avec de la terre glaise. De chantier en chantier à
Tizi-Ouzou, Boumerdes, Béjaïa, Sétif, Constantine et autre Batna, il
acquit vite une expérience et un savoir-faire qui ne laissent guère
indifférents ses responsables. Mais c’est au contact des Italiens que le
savoir-faire de Youcef et sa technicité allaient se développer le plus
pour atteindre la perfection. Une riche expérience tirée des 18 mois de
travail passés à Aïn Djesr avec ces Romains qui faisaient de la rigueur
un préalable au succès de toute entreprise innovante. Le respect des
horaires, une tenue correcte, la communication et la discipline au
travail, le tout ponctué de séances de briefing où tout est passé en
revue chaque fin de semaine sont autant d’enseignements tirés de ce
partenariat qui lui sert encore et toujours dans son métier qui s’avère
passionnant de jour en jour. Un travail qu’il suffit de faire de bon
cœur et de ne pas ressentir comme une contrainte pour en faire sa
vocation en attendant peut- être mieux. L’on mesure donc tout le sens et
toute la philosophie de ce bon vieux dicton qui dit qu’il n y a pas de
sot métier, mais tout simplement de sottes gens…

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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