C’est ma vie: Une enfance meurtrie

Lesoir; le Samedi 6 Decembre 2014
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Par Naïma Yachir
Lorsqu’il fit ses premiers pas, Arezki, ce petit blond aux yeux bleus,
n’aura pas le bonheur d’être assisté par son père. Un père qu’il ne
connaîtra jamais, car mort avant même sa naissance. Une absence que
personne n’a pu combler et que cet enfant unique vivra comme un
déchirement.
«Mon père est mort avant même que je ne vienne au monde. Ma mère était
heureuse d’avoir un garçon tant désiré, après deux filles. Dans la
Kabylie des années 1930, il était important que dans une fratrie le
garçon, le futur homme de la famille, existe. C’était vécu comme une
protection, et une garantie pour la pérennité de la filiation.
Après le décès de mon père, ma mère s’est retrouvée seule, sans
ressource. Elle dut épouser son beau-frère, mon oncle, et cohabiter avec
la première épouse qui avait déjà cinq enfants. La vie n’était pas
facile en ces temps de disette. Mais le pire c’est cette partialité qui
guidait les faits et gestes de mon oncle et son épouse. Les plus grosses
parts étaient réservées à leurs enfants, nous on mangeait quand les
autres n’avaient plus faim. Eux avaient droit à une couverture qu’ils
dépliaient sur le sol pour dormir, nous, il nous arrivait de coucher à
même le sol. Ma mère n’avait pas le droit de rouspéter. Elle avait un
gîte qui abritait sa famille, c’était suffisant. Elle me racontait
qu’elle ne ratait aucune waâda, aucune fête et lorsqu’on distribuait les
morceaux de viande, elle cachait sa ration dans sa gandoura et
s’empressait de rentrer à la maison pour nous la partager. C’était là
l’unique raison pour s’y rendre.» Arezki, d’un tempérament plutôt
discret, timide mais très sensible, souffrira beaucoup de cette
injustice. Il ne supportait pas de voir sa mère pleurer, implorant Dieu
de la sortir de cette misère. «J’avais six ans quand mon oncle
m’envoyait garder les moutons. En hiver, lorsque le froid givrait
l’herbe, j’entourais mes pieds de vieux chiffons en guise de chaussures
et portait ce qui restait d’un vieux pardessus sur mon unique gandoura.
Quand elle était sale, ma mère la lavait et la séchait sur un feu de
bois. Parfois elle y passait toute la nuit pendant que je me
m’assoupissais, pour me réveiller le lendemain aux aurores. Je me
souviens qu’elle enveloppait un morceau de galette imbibé d’huile
d’olive dans une serviette (qu’elle avait soigneusement caché pendant la
journée) et le rangeait dans ma vieille besace.
C’était mon déjeuner. L’été, quand le soleil tapait fort, mon habit je
le lavais moi-même dans l’oued, et le séchais en suivant les rayons du
soleil, je le portais souvent humide, car il me procurait de la
fraîcheur. Le soir, je rentrais exténué et souvent m’endormais sans
dîner car il n’y avait plus rien à manger. Mais ma mère sortait toujours
quelque chose qu’elle avait dissimulé sous sa robe.
Elle me tendait une figue sèche ou quelques glands : «Tiens, prends ça,
ne dors pas le ventre creux.» J’avais les larmes aux yeux. Je cachais
mon visage pour ne pas lui faire de peine. Je l’entendais souvent
conjurer Dieu pour que ceux qui me font tant de peine soit punis.
A neuf ans, ce fils des montagnes qui savait à peine lire et écrire
décide de mettre fin à ce dénuement. Un jour, alors que son oncle
maternel, établi à Alger, venait rendre visite à sa sœur, il le supplia
de le laisser partir avec lui. Sa mère saura convaincre son frère, et
c’est ainsi qu’il quittera son village en jurant de ne jamais y remettre
les pieds.
Commencera pour lui une nouvelle vie. Il reprendra son instruction,
conscient qu’il ne pourra pas faire grand-chose sans elle. «J’étais
fasciné par l’immensité de la ville, ses bâtiments, ses avenues, ses
voitures, ses magasins. Le paradis quoi ! Et Tous ces panneaux que
j’avais du mal à déchiffrer me confortaient dans mon idée de réapprendre
la lecture et l’écriture. Mon oncle, qui travaillait dans un bar, a
persuadé les patrons, des Français, de m’engager comme plongeur, et au
lieu de me payer, ils seraient mes enseignants. N’ayant pas le déni de
faciès, le couple qui n’avait pas d’enfant m’avait adopté. Il m’a
surnommé Marcel. A 18 ans j’ai pris mon envol, je n’avais pas poussé mes
études mais j’étais armé pour faire autre chose que la plonge. Serveur,
puis cuisinier, je connaissais la valeur de l’argent pour ne pas le
jeter par les fenêtres. Je me suis reconstruit moi-même et voulais
fonder un foyer. C’est à l’hôpital où j’exerçais comme aide-soignant,
puis instrumentiste après de petites formations sur le tas, que j’ai
connu ma première femme. J’avais 26 ans. La vie m’avait forgé, mais pas
assez puisque mon mariage n’avait duré que 4 ans. Une expérience qui m’a
rendu plus mature. J’ai pu, avec mes économies, payer la location d’un
petit studio, qui m’a ouvert la voie vers un avenir meilleur. En 1953,
je convolais en justes noces avec cette fois la femme de ma vie. Une
femme merveilleuse. Après cette heureuse union naquirent sept enfants.
Notre bonheur s’est interrompu quelques années, après le déclenchement
de la guerre de libération. Je fus emprisonné 2 longues années, durant
lesquelles mon épouse a dû élever seule nos deux jumeaux qui avait tout
juste 6 mois. Lorsque je fus arrêté, ma femme n’avait aucune nouvelle de
moi durant plus de trois mois. Après des recherches sans relâche, elle,
citadine qu’elle était, avait cette chance d’avoir fait des études, me
retrouvera.
Elle ne ratait aucune visite, et m’apportait toutes sortes de
friandises, des cigarettes, je me rappellerai toujours de ces petits
verres de miel que j’ai gardés, et qui ont garni notre vaisselier.
Elle a réussi à combler tout l’amour et le bonheur dont j’étais privé
durant ma tendre enfance. Après l’indépendance, j’ai repris mon métier
de cuisinier, jusqu’à ma retraite ; j’ai fini «chef». J’ai transmis
l’amour de la cuisine à mes filles qui sont devenues des cordons-bleus.
Tout ce que je n’ai pas eu, tout ce que je n’ai pas pu faire, je l’ai
consacré à mes enfants. Tous ont fait des études, ils n’ont pas manqué
d’amour et de tendresse, et tous aujourd’hui sont mariés et à leur tour
élèvent leurs enfants. Je suis retourné deux fois à mon village natal,
grâce à ma femme, une première fois, et une seconde fois avec mes
enfants, histoire de leur faire découvrir leurs racines. Ma vie c’est là
où j’ai trouvé le bonheur, dans cette ville qui m’a tant donné.»

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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