CE MONDE QUI BOUGE: Moscou-Ankara, Daesh et les attentats de Paris

Lesoir; le Jeudi 26 Novembre 2015
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Par Hassane Zerrouky
En
abattant un Sukhoi russe qui aurait violé l’espace aérien turc, Ankara a
de fait torpillé le projet de grande coalition internationale contre
l’Etat islamique (EI, Daesh). Et en s’empressant d’exprimer son soutien
à Ankara (membre de l’Otan) y compris contre les Kurdes du PKK, comme il
le fait pour Israël qui réprime les Palestiniens, Barack Obama est dans
son rôle : soutenir ses alliés et protégés même s’ils ont tort et quoi
qu’il en coûte. Le résultat est que Daesh, qui voyait son heure arriver,
peut dormir tranquille et vendre son pétrole qui transite par le
territoire turc. D’autant que la feuille de route mise au point à la
conférence de Vienne du 15 novembre, prévoyant une sortie de crise en
Syrie avec ou sans Bachar, risque de rester lettre morte. Etait-ce le
but recherché par la Turquie et ses soutiens américains et arabes qui
savent qu’il n’y aura pas de solution militaire à la crise syrienne ?
Sans doute que non. Mais toujours est-il que cela va compliquer la
recherche d’un compromis acceptable par tous les protagonistes du
conflit syrien. La guerre va donc se poursuivre. Fermons cette
parenthèse et revenons sur la tuerie du 13 novembre à Paris, non pour
ressasser des arguments déjà lus et entendus, mais pour pointer deux
faits. Daesh a expliqué qu’il avait voulu punir la France qui intervient
en Syrie. Reste que le quartier où ont eu lieu ces attaques (le 11e
arrondissement) est connu pour être fréquenté par des jeunes en grande
partie pacifistes et anti-guerre. Pourquoi donc les avoir massacrés ?

Dix ans plus tôt, le 11 mars 2004, une série d’attentats frappait Madrid
et faisait 191 morts. Le même argument avait été employé par Al-Qaïda, à
savoir punir l’Espagne pour son soutien à George Bush. Il se trouve
qu’en 2003, Madrid avait été le théâtre de manifestations massives
contre la guerre de Bush en Irak et contre le soutien que lui apportait
le gouvernement de Jose Maria Aznar. Un peu plus d’an plus tard, le 7
juillet 2005, c’était au tour de Londres : 56 personnes seront tuées
dans des attentats à la bombe. Là également, la capitale britannique
avait été en mars-avril 2003 le théâtre de manifestations massives
contre la guerre en Irak et les mensonges proférés par Blair pour la
justifier.
Dans ces deux derniers cas, une même logique était à l’œuvre, à savoir
frapper des innocents, des femmes et des hommes hostiles à la politique
guerrière de leurs gouvernements respectifs et empêcher toute solidarité
entre les peuples. A Paris, dans un contexte différent, on cherchait à
pousser à l’affrontement intercommunautaire. De ce fait, à leur manière,
les salafistes font aussi dans le «choc de civilisation» qu’appelait de
ses vœux l’idéologue néo-conservateur américain, Samuel Huntington.
Il y a une différence entre les hommes ayant commis les actes
terroristes de 2004-2005 et ceux ayant commis le massacre de Paris. Les
premiers étaient nés et avaient grandi jusqu’à l’âge adulte en Algérie,
au Maroc et en Tunisie. Et à l’instar de l’Algérien Mohamed Bensakhria
dit Meliani ou du Tunisien Serhane Ben Abdelmajid, ils étaient passés
par le GSPC avant d’agir en Europe au nom d’Al Qaïda. En revanche,
Abdelhamid Abaaoud, les frères Abdeslam, Samy Amimour, auteurs des
attentats de Paris et Saint-Denis, sont tous nés en Belgique ou en
France, pays dont ils possédaient la nationalité. Il s’agit de jeunes
partis en Syrie combattre dans les rangs de Daesh et du Front al-Nosra,
ce dernier étant la branche syrienne d’Al Qaïda qui, selon le propos de
Laurent Fabius, «fait du bon boulot» ! Les services français et
occidentaux (turcs également) le savaient et ont laissé faire.
Retenons toutefois que bien que durement touchés dans leur chair, ni les
Espagnols, ni les Britanniques ni les Français – je ne parle pas des
politiques – ne sont tombés dans le piège de la haine. A Paris, la
population a fait montre d’une grande dignité. Et si ces attentats ont
accéléré la prise de conscience chez de très nombreux français de
culture ou de confession musulmane, il est à espérer que l’état
d’urgence proclamé en France, et ces propos irresponsables sur «l’ennemi
de l’intérieur» de Manuel Valls ou de certains ténors de la droite
française, ne viendront pas contrarier l’évolution constatée ci-dessus.

H. Z.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): H. Z.

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