Coma de Sarah Fattahi projeté aux JCC: Au-delà de la guerre : la solitude

Lesoir; le Dimanche 29 Novembre 2015
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De notre envoyée spéciale à Tunis, Sarah Haidar
En trois ans de guerre, le cinéma syrien a globalement réussi à prendre
du recul, transcender la représentation directe et érodée du conflit et
inventer un nouveau langage où la souffrance, l’arrachement et la
solitude deviennent les vecteurs d’une création cathartique et libérée.
C’est le cas de la jeune réalisatrice Sarah Fattahi qui présente Coma en
compétition officielle des JCC.
«Beaucoup d’ombre et de silence caractérisent cette 26e édition des
Journées cinématographiques de Carthage clôturées hier samedi au Théâtre
municipal de Tunis. Le contexte actuel en Afrique et dans les pays
arabo-musulmans se fait lourdement sentir au grand écran mais on est
loin du discours direct et du pathos qui peuvent accompagner la
transposition d’un drame réel au cinéma. Il n’en est même pas question
dans les documentaires dont celui de la jeune Syrienne Sarah Fattahi,
projeté avant-hier au centre culturel Ibn Rachiq. Véritable antithèse du
reportage et du journal de bord, Coma arbore une sémantique à l’orée de
la fiction et construit un univers ombrageux où évoluent des personnages
romanesques dont on peine à dessiner les contours tant la caméra de
Sarah les maintient dans la pénombre et en dévoile chichement quelques
fragments au passage d’un rayon de lumière au travers des volets. Ces
silhouettes sont celles d’une vieille dame taciturne passant ses
journées entre le tapis de prière, la lecture du Coran et la pause-café
devant la fenêtre, de sa fille, jeune femme massive et inquiète errant
dans l’appartement et tirant nerveusement sur ses cigarettes.
Ce sont la grand-mère et la mère de la réalisatrice qui vivent cloitrées
à Damas et parlent de la guerre comme d’un cauchemar qui aura trop duré.
Ici, nulle trace d’images larmoyantes ou choquantes ni de discours
criants, seulement de longues minutes qui s’égrènent difficilement où
l’on suit la procession agonisante de ces deux femmes prisonnières
essayant désespérément de tromper l’ennui mais aussi les privations, le
bruit terrifiant des sirènes et des bombes, les coupures d’électricité…

Ces horribles résonances sont constamment couvertes par le son de la
télé qui diffuse des films égyptiens à longueur de journée pendant que
les deux femmes s’affairent à de risibles occupations. Sarah Fattahi
filme souvent ce huis clos angoissant avec une déférence religieuse,
osant à peine s’approcher des corps tristes de sa mère et de sa
grand-mère mais quand elle le fait c’est pour rompre un silence et une
obscurité devenus trop lourds à porter. Lorsque la caméra s’approche,
jusqu’à les coller parfois, des visages des personnages, la parole
afflue et la tension monte, devenant progressivement poésie échevelée et
blessée d’une tragédie anonyme. La mère de la réalisatrice évoque son
divorce, son ex-mari violent, sa oisiveté actuelle, elle la femme active
et indépendante… La grand-mère, quant à elle, ne parle que pour
regretter son défunt mari et l’absence d’un homme capable de les
protéger. Des mots simples, presque anodins qui nous font parfois
oublier la ville dans laquelle nous sommes et la guerre qui la meurtrit
depuis des années. Le drame syrien est en effet très rarement évoqué et
n’apparaît que par la fumée d’une explosion au loin et le hurlement des
sirènes. On l’oublie même totalement quand les trois femmes de la maison
passent une soirée joyeuse à jouer aux cartes avec leurs amies.
Sarah Fattahi a sans doute voulu faire un film d’atmosphère où tout est
murmuré, suggéré, enfoui sous les vapeurs d’un filmage lyrique qui passe
ponctuellement d’une lenteur à peine supportable à une nervosité pas
toujours convaincante d’un point de vue esthétique. L’on peut reprocher
à la cinéaste d’avoir abusé de cette mise en scène nébuleuse jusqu’à la
rendre inefficace mais au final, l’on comprend que Coma est un exorcisme
tellement intime et laborieux qu’il devient impossible de l’imaginer
autrement. Même si elles glissent parfois dans l’emphase et la
redondance, la poésie de ce film demeure singulière et sa stylistique
courageuse parce que, justement, elle s’offre la liberté de déplaire,
voire d’agacer !
S. H.

Categorie(s): culture

Auteur(s): S. H.

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