Dans ma tête, un rond-point en compétition aux JCC: La poésie pourpre des Abattoirs

Lesoir; le Jeudi 26 Novembre 2015
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De notre envoyée spéciale à Tunis, Sarah Haidar
Malgré l’état d’urgence et le couvre-feu décrétés suite à l’attentat
terroriste survenu mardi soir au centre-ville de Tunis, les Journées
cinématographiques de Carthage sont maintenues. Hier, c’est avec Dans ma
tête, un rond-point du réalisateur algérien Hassen Ferhani que la
journée commence à la salle ABC.
Dans les Abattoirs d’Alger, difficile de filmer, écrire ou photographier
sans s’empêtrer dans une esthétique prévisible, lestée du fameux cachet
«endroit mythique de la capitale» et autres formules toutes faites.
Hassen Ferhani, qui n’a plus rien à prouver de sa finesse et de son art
de l’observation, entre dans ces lieux, armé de sa seule aptitude à
l’étonnement et de son étonnante imperméabilité aux préjugés. Mais
comment filmer cet endroit dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est
les fameuses brochettes prisées par les Algérois et les fêtards qui au
sortir d’une célèbre boîte de nuit des environs avaient l’habitude
d’aller y prendre un copieux «petit-déjeuner» ? Il aurait été plus
confortable de laisser la plupart d’entre nous dans cette image limitée
et paresseuse d’un Abattoir fournisseur de viande fraîche où seules les
bêtes viennent mourir.
Hassen Ferhani ne l’entend pas de cette oreille et c’est aux côtés des
vaches agonisantes et des carcasses animales que l’on découvre le visage
humain de ce lieu. Le réalisateur s’attellera à ce qu’il sait faire de
mieux : créer un univers visuel quasi-intemporel et se jouer de nos
perceptions en cultivant le paradoxe entre la beauté sinueuse de ses
plans d’orfèvre, l’insoutenable tristesse de la réalité et le
sempiternel humour caustique propre à ses films.
Dans les Abattoirs, on rencontrera des garçons et des hommes qui
naissent et meurent en marge de la Grande Histoire et qui n’ont sans
doute jamais imaginé être un jour célébrés dans toute leur beauté et
leur noblesse. Face à eux, Hassan fera montre d’une pudeur et d’une
humilité enviables et ne se montrera que par le biais d’un cinéma
hautement poétique.
La tendresse et le respect avec lesquels il regarde ses interlocuteurs
n’ont d’égal que la puissance esthétique de chacun de ses plans car
l’artiste aura su faire cohabiter deux atmosphères tout à fait
contradictoires : la mort, le sang, les boyaux, la disgrâce d’un univers
déchu et les rêves, l’amour, la sagesse, la dignité et la beauté des
hommes évoluant dans ce même univers. Il est difficile en effet de
regarder un individu aux habits ensanglantés manipulant chaque jour un
arsenal de «supplice» sans que la machine imaginaire de l’esprit en
fasse un personnage négatif et laid. C’est tout le contraire qui se
produit dans le film : les travailleurs de l’Abattoir d’Alger se
révèlent à nous dans une humanité singulière et limpide. Leurs visages
et leurs mots sont élégamment chorégraphiés au milieu d’une étendue
sanguinolente où l’on parle d’amour en écoutant une chanson raï après
une dure journée passée à égorger et à dépecer des bœufs ; où l’on
s’adonne à des débats philosophiques pour tromper l’odeur des peaux
flétries que l’on s’applique à nettoyer avant de les envoyer au tannage
; où l’on parle de sa misère matérielle sans jamais se départir du
fameux crédo algérien «nous n’avons rien mais il ne nous manque rien»…
Il n’y a absolument aucune violence ni dans le verbe plaintif ni dans le
geste professionnel s’abattant sur une carcasse bovine et cette
«sérénité» avec laquelle on évoque la pauvreté, la sécheresse affective,
la religion et le suicide doit beaucoup au savoir-écouter-et-regarder de
Hassen Ferhani qui non seulement réussit à se faire accepter dans les
recoins les plus intimes de la psyché des personnages mais il en tire
également une iconographie quasi-mystique grâce à un filmage
contemplatif et juste qui aura su engendrer de chaque scène une
fulgurante poésie et un appel à l’Ailleurs.
Décidément, avec Dans ma tête, un rond-point (métaphore sortie du cru
d’un jeune employé pour décrire sa souffrance morale), il ne s’agit pas
d’un huis clos dans un Abattoir mais d’une magnifique évasion où l’on
aura appris davantage sur soi-même que sur ces individus qui, eux,
conserveront à jamais une part de mystère.
S. H.

Categorie(s): culture

Auteur(s): S. H.

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