EN LIBRAIRIE: ABANE RAMDANE, DOCUMENTS ET VÉRITÉS, DE KHALFA MAMERI: Des archives pour mieux connaître la vérité historique

Lesoir; le Samedi 15 Decembre 2012
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Comme l’indique son titre, le dernier ouvrage de Khalfa Mameri consacré à Abane Ramdane ne comporte que des documents historiques. L’absence d'interprétation de la part de l’auteur laisse ainsi le lecteur libre de se faire sa propre opinion. Il lui suffit de consulter les archives.
Tout en invitant le lecteur à juger en son âme et conscience, Khalfa
Mameri écrit dans la brève présentation de ce qu’il considère comme un
modeste fascicule : «Sachant que la polémique se nourrit de la
polémique, il faut quitter cette voie qui ne sert personne, encore moins
l’histoire du pays pour emprunter la seule méthode qui vaille : faire
parler les documents euxmêmes. » Le commentaire évacué à dessein,
pareille démarche ne peut que favoriser le «débat serein et critique»,
estime-t-il. Désormais «accessibles à tous», les textes recueillis,
précise l’auteur, sont «empruntés à des collections personnelles
inédites pour certains, ou pour d’autres déjà publiés». Les lettres,
procès-verbaux, notes, rapports et directives — tous des documents
authentifiés et d’une extrême importance — n’ont aucun parti pris, sinon
celui de la vérité historique. «Vérité entre Abane Ramdane et ses
accusateurs, vérité entre lui et ses assassins», souligne Khalfa Mameri.
Tout ceux qui s’intéressent à Abane Ramdane et à l’histoire de l’Algérie
ont là, entre les mains, un ouvrage d’une grande richesse documentaire.
Après Abane Ramdane, héros de la guerre d’Algérie (une 8e édition) et
Abane Ramdane, le faux procès, ce troisième livre que propose le même
auteur ajoute à l’éclairage apporté dans les précédents. Parmi les
matériaux réunis et mis à la disposition des lecteurs, il y a notamment
les documents relatifs au Congrès de la Soummam. Ainsi, la lettre du 3
avril 1956, signée Abane et qu’il avait envoyée à la délégation
extérieure pour l’associer aux travaux du Congrès. C’est la preuve que
les dirigeants de l’intérieur ne voulaient exclure quiconque. Les deux
délégués du Caire qui devraient rejoindre le nord constantinois pour
participer à la réunion seraient, écrit Abane, «de préférence Ben Bella
et Aït Ahmed ou Ben Bella et Khider». Pour ce qui concerne «l’affaire
Mahsas», celle-ci est évoquée dans deux lettres du CCE. La première,
datée du 21 novembre 1956, précise que Ahmed Mahsas fait partie du
comité de Tunis, et que «ce comité dépendra d’Alger et non du Caire». La
deuxième lettre, envoyée le 25 décembre 1956 à Ahmed Tellili (secrétaire
général du Néo-Destour tunisien), clarifie les choses et désigne
nommément les représentants «habilités à parler au nom du CCE». Parce
que «le frère Ahmed Mahsas, membre suppléant du CNRA, sème dans les
milieux tunisiens une certaine confusion qui, si elle n’est pas
dissipée, peut vous induire en erreur». Pour rappel, le CCE (Comité de
coordination et d’exécution) est une sorte de gouvernement de guerre
composé de 5 membres (Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem, Benyoucef
Benkhedda, Abane Ramdane et Saâd Dahlab), alors qu’au CNRA (Conseil
national de la Révolution algérienne) figure une Assemblée nationale de
34 membres. Dans le chapitre 3 ont été insérées deux importantes
correspondances : la lettre de Abane Ramdane aux délégués du Caire (13
mars 1956) et celle de Mohamed Khider du 23 avril 1956 en réponse à la
première. Il y est notamment question des armes, «plusieurs fois
promises» et qui tardent à venir, de l’UGTA, de la Fédération de France
du FLN, des rapports avec l'Égypte, des contacts «secrets» avec les
représentants du gouvernement français, etc. Des documents sur la grève
des 8 jours et la bataille d’Alger sont rassemblés dans le quatrième
chapitre (dont le tract du 26 janvier 1957, les directives du FLN, le
rapport du 24 mars 1957 sur cette grève générale qui avait débuté le 28
janvier à zéro heure). Le lecteur, après lecture, comprendra mieux
pourquoi le CCE avait opté pour des mesures radicales. Il est clair que
les promoteurs de la grève des huit jours avaient comme stratégie
révolutionnaire d’inciter la France coloniale à tomber dans le piège de
la répression féroce. Objectif recherché : faire basculer le peuple
algérien définitivement du côté du FLN. Ici, on revient inévitablement
aux principes soummamiens de la suprématie de l’intérieur sur
l’extérieur, de la primauté du politique sur le militaire. Des principes
qui ne survivront pas longtemps... Les désaccords entre les dirigeants,
les luttes pour le leadership, l’éviction des civils par les militaires,
la décision prise par les colonels de revenir sur les principes arrêtés
par le Congrès de la Soummam, etc. ont marqué l’été 1957 après la
bataille d’Alger au printemps. Pendant ce temps, Abane se retrouve de
plus en plus isolé. La tension avec les colonels monte. Après
l’arrestation de Ben M'hidi, les quatre autres membres du CCE durent se
replier sur le Caire (Krim et Ben Khedda) et sur Tunis en passant par le
Maroc (Abane et Dahlab). Il s’agit, bien sûr, du premier CCE (issu du
Congrès de la Soummam), le deuxième CCE de neuf membres étant issu de la
réunion du CNRA du Caire (juillet 1957), laquelle réunion avait été
qualifiée par Saâd Dahlab de «premier coup d’Etat». S’agissant de Abane
Ramdane et de ce détour par le Maroc, Khalfa Mameri écrit dans le
premier livre qui lui est consacré : «L’itinéraire emprunté par celui-ci
contribuera à lui creuser sa tombe...» Le lecteur trouvera une somme
d’informations et de réponses à toute une série de questions qu’il se
pose sur l’exécution sommaire du héros de la Révolution. Tout cela est
contenu dans les deux précédents ouvrages de l’auteur. Une lumière
encore plus crue est jetée sur cet assassinat lorsque les documents
historiques parlent d’eux-mêmes. Des preuves indiscutables telles
qu’apportées par le procès-verbal du 30 janvier 1958 laissé par
Abdelhafid Boussouf et cosigné par les cinq colonels du CCE (Boussouf,
Krim, Bentobal, Ouamrane et Cherif). Le deuxième document, extrêmement
important, est la note du 15 août 1958 laissée par le colonel Ouamrane à
Tunis. Dans cette lettre publiée également au chapitre 5 du livre,
Ouamrane révèle les «circonstances de la mort de Abane» (qui aurait «été
exécuté par Boussouf sur ordre de Krim»). Le meurtre avait été commis le
27 décembre 1957, dans une villa à Tétouan. Abane avait été étranglé à
l’aide d’une corde.
Hocine Tamou
Khalfa Mameri, Abane Ramdane, documents et vérités, éditions Mehdi 2012,
130 pages, 360 DA

Categorie(s): culture

Auteur(s): lesoir

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