EN LIBRAIRIE: HISTOIRE DE LA GUERRE D’ALGÉRIE, JOUR APRÈS JOUR, DE KHALFA MAMERI: Quand le travail académique rend l’histoire intelligible

Lesoir; le Dimanche 16 Decembre 2012
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Parmi les lecteurs de plus en plus nombreux qui accordent un intérêt soutenu aux livres historiques, beaucoup sont sans doute frustrés de n’avoir pas encore trouvé en librairie une chronologie complète de la guerre de Libération nationale. Le vide est désormais comblé avec la parution du dernier ouvrage de Khalfa Mameri, Histoire de la guerre d’Algérie, jour après jour.
Ce livre que propose Thala éditions devrait même être leur livre de
chevet, tant il se distingue par sa richesse, sa rigueur, son
objectivité et sa grande clarté. Assurément, une publication destinée au
large lectorat. Ce qui n’empêche pas les universitaires et chercheurs
d’y trouver leur compte et les professeurs d’histoire d’en faire un
instrument de travail. A cet effet, l’auteur souligne dans
l’introduction : «Je reste persuadé que la présente chronologie de la
guerre d’Algérie est urgente, indispensable et qu’elle fera le plus
grand bien à tous ceux, lecteurs et chercheurs, qui ne connaîtront
jamais assez, surtout de vrai, sur la Révolution algérienne.» En cette
année du cinquantenaire de l’indépendance, que Khalfa Mameri a voulu
marquer en contribuant à enrichir le savoir historien, nul doute que sa
démarche réflexive s’inscrit dans la longue et patiente quête de la
vérité qui affranchit. Pour mieux interroger l’histoire, il fallait
faire sauter les verrous, dont celui de l’usage politique qui entrave
cette discipline. Résultat, un ouvrage académique qui produit un récit
intelligible et qui construit du sens. Le lecteur est d’autant plus
reconnaissant qu’il se sentira comme libéré. Par respect pour lui,
l’auteur explique sa démarche, puis clarifie et éclaire les événements
qui se succèdent dans le temps. Il donne enfin, en postface,
l’incontournable interprétation qui lie tous les fils conducteurs et
parachève l’édifice. Le vrai travail de «restitution des faits ou des
événements tels qu’ils se sont réellement déroulés», ainsi réalisé, on
comprend beaucoup mieux la guerre longue et cruelle qui a mené à
l’indépendance. Mais ne dit-on pas que la chronologie et la géographie
sont les deux yeux de l’histoire ? L’ouvrage se divise en quatre
séquences constituant un tout, dont la longue succession des évènements
forme la structure principale. Les quelques pages consacrées à
l’introduction donnent les clés qui permettent d’ouvrir, de découvrir et
de comprendre la chronologie qui va suivre. Cette entrée en matière
cadre le débat sur «la guerre des mémoires» et le travail d’historien,
pose la problématique (l’absence de chronologie complète et l’urgence de
s’atteler à la tâche) et présente le sujet tout en expliquant la méthode
utilisée pour réaliser une telle chronologie. Un exercice, souligne
l’auteur, qui «exclut comme règle de base toute interprétation et encore
plus toute extrapolation. Il exige de suivre la succession des
événements, jour après jour, comme ils se déroulent, sans rien ajouter
qui en altérerait le sens dans une direction ou une autre». Comme dans
n’importe quel exercice, il y a évidemment certains pièges à éviter,
rappelle Khalfa Mameri. Il faut notamment parvenir à un équilibre des
événements à retenir, savoir retenir uniquement «les faits importants
qui ont une signification évidente et claire pour tout le monde» et bien
choisir ses sources d’information (car celles-ci, loin d’être neutres ni
objectives, sont sujettes à manipulation). L’exigence de rigueur ayant
restreint le choix des sources d’information, l’auteur a alors procédé
au recoupement des faits bruts en se tournant vers deux principales
bases de données pour sa collecte. Il s’explique : «J’ai choisi
volontairement de ne pas prendre les journaux, tous plus ou moins
partisans ou orientés, comme source d’information, mais un instrument
scientifique d’une rare rigueur qu’est L’année politique publié chaque
année avec une régularité d’horloge par les ‘’presses universitaires de
France’’ (...). Bien entendu pour ce qui est des sources algériennes, je
ferai le meilleur usage d’ El-Moudjahid, organe officiel de la
Révolution tout en gardant la vigilance rappelée plus haut» (dans
l’introduction). Ceci étant précisé, la chronologie qui suivra va se
tailler la part du lion dans l’ouvrage (quelque 315 pages sur 362).
Depuis la nuit du 31 octobre au 1er Novembre 1954 jusqu’au 3 juillet
1962, tout (ou presque) a été recensé, jour après jour, de ce qui a
marqué la guerre. L’auteur a pris soin de subdiviser cette période en
années (et donc en autant de chapitres), chaque année comportant les
éphémérides qui se suivent au fil des mois. Certains événements, parmi
les plus importants, forment comme des points de repères pour aider le
lecteur à garder le cap dans cette longue traversée d’un passé
historique douloureux mais si riche d’«une épopée qui restera, grâce aux
sacrifices énormes de tout un peuple, l’une des plus belles, des plus
glorieuses du XXe siècle». Par exemple, la fameuse «nuit du destin» en
1954, le Congrès de la Soummam en 1956, le recours à l'autodétermination
pour mettre fin à la guerre en 1959, la journée historique du 3 juillet
1962 «qui met fin à 132 ans de colonisation »... Néanmoins, rappelle
Khalfa Mameri en conclusion de sa chronologie, «le peuple algérien n’en
a pas pour autant fini avec les épreuves. Une autre histoire
commence...» Dans la postface qui achève le texte, il s’interroge sur
«la fin de la guerre, ou les peurs partagées ». Cette conclusion d’une
dizaine de pages apporte un éclairage personnel, mais un point de vue
très pertinent qui contribue à bien comprendre l’évolution du conflit,
l’état des forces en présence (y compris celui psychologique) et
l’inéluctable dénouement. Dans cette guerre où «aucun des deux camps ne
pouvait remporter une victoire décisive et définitive», les deux acteurs
avaient pris conscience qu’il fallait nécessairement recourir au
principe de l’autodétermination. Khalfa Mameri énumère et explique alors
les différentes considérations qui motivent et animent chacune des deux
parties, dont la vision stratégique du général de Gaulle, les facteurs
négatifs que les dirigeants du FLN ne pouvaient ignorer (l’épuisement
des maquis, le gonflement de l’armée des frontières, la guerre des chefs
et l’absence de leader)... «La fin de la guerre était donc un réel
soulagement, pas seulement pour les populations saignées à blanc et
terrorisées pendant tant d’années, mais aussi pour les dirigeants
algériens en charge des négociations », fait observer l’auteur. En
annexe de cette riche chronologie, figure un album photos des dirigeants
de la Révolution, des héroïnes et héros de la bataille d’Alger ainsi que
la liste nominative des chefs successifs des six wilayas historiques.
Naturellement, ce volet séquentiel ajoute à la dimension didactique et
pédagogique du livre et donc au bonheur du lecteur.
Hocine Tamou
Khalfa Mameri, Histoire de la guerre d’Algérie, jour après jour, Thala
éditions, Alger 2012, 362 pages.

Categorie(s): culture

Auteur(s): lesoir

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