ENQUÊTE-TÉMOIGNAGES: Au paradis des chineurs

Lesoir; le Samedi 15 Decembre 2012
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Par Sabrinal
Les meubles ultra-design les laissent de marbre, les babioles
hyper-branchées font hausser leurs épaules, les objets décoratifs
contemporains leur arrachent des «bof !» et les bricoles «made in China»
les horripilent. Eux, ce sont les amoureux des reliques d’antan.
Collectionneurs dans l’âme, ces passionnés n’ont d’yeux que pour les
vielles occasions : armoires, fauteuils, commodes, lustres, vases,
bougeoirs, lampes à pétrole, horloges, tableaux, vaisselle…Rien n’emballe leur cœur autant que «ces vieilleries» qui ont pris de
la bouteille. Antiquités ayant traversé les âges sans botox ni chirurgie
esthétique. Ces chineurs impénitents mettent parfois plusieurs années
avant de dénicher la pièce convoitée, celle qui viendra compléter leur
collection. Chaque week-end, ils écument souks et brocantes, négligeant
même leur famille, dans l’espoir de dénicher l’objet tant rêvé. Ces
antiquités exhalant l’odeur de la poussière, du renfermé et du passé,
c’est leur bouffée d’oxygène. Une lubie que les moins de vingt ans ne
peuvent pas connaître, comme dit la chanson.
Mouloud, 58 ans
Mouloud cultive l’amour des anciennes choses. Selon ce quinqua, la
patine du temps confère aux objets authenticité, valeur, caractère et
style. «Il y a l’odeur, le contact, la forme, les matériaux de
fabrication, confie-t-il. Tout est noble, tout me parle ! D’ailleurs,
mon appartement à des airs de musée des antiquités, fruit de 30 ans de
«chinage» et de collection. Seul bémol : de fréquentes prises de bec
avec mon épouse. Faute de place, ma bourgeoise menace de tout bazarder
si je continue à encombrer son espace vital. Chez moi, vous ne trouverez
pratiquement rien de contemporain. Mon mobilier est à 100% ancien :
fauteuil, buffet, vaisselier, console, commode, lustre, chaise, table,
guéridon, bureau… Mon attachement aux objets «vintage» est presque
maladif. C’est une addiction. Je néglige même les sorties familiales les
week-ends, pour faire des virées au marché d’El Harrach ou aux brocantes
de Oued Kniss et de Bab El Oued.
«Mon attachement aux objets «vintage» est presque maladif. C’est une
addiction. Je néglige même les sorties familiales les week-ends, pour
faire des virées au marché d’El Harrach ou aux brocantes de Oued Kniss
et de Bab El Oued. Toujours à l'affût d’une nouvelle-vielles-pièce.»
Toujours à l'affût d’une nouvelle-vielles-pièce (statuette,
figurine, bonbonnière, miroir, argenterie…). Je suis aux aguets. Le
pire, c’est que je rentre comme un voleur chez moi, dissimulant mes
nouveaux trésors sous le manteau, afin d’éviter un clash avec ma chère
et tendre qui me traite de ‘mahboul’. Quant à mes deux filles, elles me
taquinent en m’appelant ‘Mouloud la brocante’ en référence au personnage
campé par l’acteur français, Victor Lanoux, dans la série TV Louis la
brocante», s’esclaffe cet incorrigible accro.
Yasmine, 49 ans
Vaisselle, montre, bronze, pendule, desserte, armoire, bijoux
anciens… Yasmine égrène la liste de ses coups de cœur à l’ancienne. «Ça
peut me prendre plusieurs années avant de tomber sur la pièce rare qui
viendra compléter la déco de mon hall d’entrée ou un angle de mon salon,
nous révèle-t-elle. C’est un véritable art de vivre que je cultive avec
passion. Récemment, j’ai enfin découvert chez un antiquaire une horloge
du XIXe siècle, qui a naturellement trouvé sa place sur un buffet de
style de la même époque. Quand je voyage en Europe, je ne manque jamais
de visiter les foires à brocantes et les puces. J’ai acheté des cadres
africains et d’anciennes statuettes en bois pour un prix symbolique.
J’aime être entourée de meubles et d’objets décoratifs anciens. Je
trouve qu’ils ont une âme, un vécu, une histoire. Le fait de les chiner
patiemment un par un leur donne plus de valeur à mes yeux. Pour tout
l’or du monde, je ne pourrai m’en séparer», conclut Yasmine. Les
boutiques d’antiquaires, autres adresses qui agissent comme un aimant
sur les chalands à l’affût de meubles anciens de style, d’œuvres d’art,
de tableaux de maîtres et autres lustres art-déco. Dans ce genre
d’enseigne, mieux vaut préparer son chéquier. Finie la petite bricole
négociée quelques dizaines de dinars. Accrocher un tableau d’Etienne
Dinet, M’hamed Issiakhem ou de Baya dans son séjour, ça se paye en
monnaie sonnante et trébuchante.
Zoubir Harrat, 68 ans
Située sur le boulevard Krim- Belkacem (Télemly), le Minautore,
boutique spécialisée dans les meubles et objets d’antiquité, affiche une
vitrine ornée de pièces uniques. Un somptueux lustre de baccarat
accroche le regard. Le maître des lieux, Zoubir Harrat nous invite à
pénétrer dans son antre. Meubles anciens, vaisselle d’antan, lampes à
pétrole, bijoux berbères… Nous enfourchons la machine à remonter le
temps. Cet antiquaire est «hanté» par les anciens objets. Une addiction
qui dure depuis ses plus tendres années. «Dans ma jeunesse, je
collectionnais des boutons et des boîtes d’allumettes. J’ai mis le pied
à l’étrier à Lyon où j’ai géré une galerie d’articles du pays du soleil.
De retour à Alger, j’ai ouvert cette boutique, en novembre 1969. Au
début, mon commerce se limitait aux produits anciens d’artisanat puis
j’ai diversifié ma gamme. A l’époque, on pouvait chiner des merveilles
dans les brocantes du côté de Maison Carré, La Casbah, Oued Kniss… Je
sillonnais le pays, me rendant dans les souks et chez les particuliers
pour débusquer des pépites que mes clients s’arrachaient ensuite.
Aujourd’hui, nous commercialisons des anciens objets des années 1970 et
1980. Plus on remonte dans le temps, plus ce genre d’œuvres se raréfie»,
assure-t-il. Fréquentées par les gens aisés et les connaisseurs qui sont
prêts à dégainer leur carte bancaire pour acquérir une pièce originale,
les boutiques d’antiquités ressemblent à de véritables musées. «J’ai
déjà vendu des tableaux de peintres orientalistes comme Maxime Noiré,
Etienne Chevalier, Sauveur Galliéro… Parfois, des familles ayant besoin
d’argent ou suite à un héritage qu’il faut partager se séparent de leurs
biens», confie-t-il. Quand aux petits chineurs, ils sont à l'affût
d’objets chinois anciens, boîtes en argent, de bijoux berbères ou
chaouis, lampe à pétrole… Les objets d’antiquité obéissent-ils à un
effet de mode ? Nous avons posé la question à ce spécialiste des objets
anciens. «Oui, affirme Zoubir Harrat. Actuellement, il y a une forte
demande des collectionneurs pour les meubles en nacre datant des années
1880, surtout ceux en provenance de Syrie. Commodes, secrétaires,
chaises, consoles… Ce mobilier vintage décoré de motifs en nacre est
très recherché», assure-t-il. En vieillissant, nos meubles et autres
objets de déco gagnent en authenticité et en valeur marchande. Qui sait,
peut-être que dans un siècle ou deux, notre canapé ultra-tendance et
résolument moderne aura la côte auprès des grands futurs collectionneurs
? Mais comme on ne vivra pas, on ne verra pas ! Quoique... !

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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