Évocation : Il y a deux ans, disparaissait Boualem Oussedik, l’infatigable militant: L'ultime envol  du phœnix

Lesoir; le Mercredi 25 Novembre 2015
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Ceux qui ont su mourir
Pour une juste cause
Ceux qui ont su partir
Pour que les fleurs éclosent
Ils étaient les meilleurs…
(Boualem Oussedik)

Par Kamel Bouchama, auteur
Quand le neveu de Boualem Oussedik m’a rappelé que ce 27 du mois de
novembre, son oncle marquera déjà deux ans, depuis sa disparition, je me
suis étonné que le temps passe si vite. Alors, j’ai compris que mon
calendrier était en retard et qu’il fallait le mettre à jour. Mais
comment vais-je me pardonner cet oubli ? Eh bien, en rendant un hommage,
à la mesure de la personnalité de ce patriote qui, pendant toute sa vie,
a su ne blesser personne et mériter la confiance et la gratitude de
tous… Alors, il n’y a pas mieux que de noircir un peu de papier blanc,
en faisant, toutefois, attention à la syntaxe et à l’orthographe,
tellement redoutés par tous ceux qui veulent être en règle avec «Dame
Grammaire» ou par d’autres qui ne souhaitent pas être raillés par plus
forts qu’eux.
En tout cas, Boualem Oussedik, ou «Boualem Taïbi», de son nom de guerre,
le combattant, le journaliste-maquisard et le poète de talent, mérite
bien que j’aille à la poursuite du mot juste, le mot qui sied pour
narrer son honnête et généreuse réussite, lors de sa participation
militante et concrète à la mémorable révolution de Novembre qui a
enseigné l’humanisme à l’humanité entière. Et là, je me disais en mon
for intérieur, quelle chance et quel bonheur d’avoir juste, après Zoubir
Bouadjadj, cet autre devoir de mémoire envers un authentique moudjahid,
qui vivait de convictions solides et de pensées toujours sereines, un
faiseur de belles phrases et, ne l’oublions pas, un constructeur de
l’élégante versification, en une œuvre poétique qui demeure la lumière
de son vécu…, et l’inspiration qui est à l’image de sa vie de soldat de
la liberté. En effet, c’est «au chaume qu’on reconnaît l’épi», belle
allusion que celle-ci qui nous vient du poète Homère, racontant dans
l’Odyssée, les sagesses de la mythologie des temps anciens.
Ce papier donc, et certainement plusieurs autres qui vont sortir, je
l’espère, et qui nous invitent à découvrir les grands Hommes de notre
pays, seront autant nécessaires qu’indispensables, parce qu’ils
rappellent aux jeunes leur Histoire…, celle qui, n’en déplaise à
certains, a été sinistrement occultée au profit de déballages qui nous
font sombrer dans les controverses les plus amères, atténuant,
incontestablement, ce magnifique patrimoine historique qui a été le
fruit de hauts faits et de sacrifices de véritables patriotes.
En effet, ces écrits deviennent une obligation en ces moments de graves
polémiques, pour dire, haut et fort, à notre monde qui a tant besoin de
connaître son passé et le glorifier, qu’un Boualem Oussedik, par
exemple, celui dont l’existence entière a été concédée à un idéal, dans
le désintéressement de tout le reste, n’aurait jamais accepté ce genre
de débat, stérile, incongru, insipide et, on ne le dira pas assez,
dangereux. Ainsi, et compte tenu de ce qui précède, je me dois
d’intervenir à l’occasion de cette halte du souvenir pour raconter aux
jeunes — les autres m’intéressent moins, parce qu’ils connaissent la
vérité — les grandes valeurs qui animaient cet Homme de valeur… Sans jeu
de mots !
Je dois dire en exergue, plutôt qu’en épitaphe, pour une raison toute
simple, que je sens le besoin d’exalter, pour sa parfaite bonté, celui
qui n’est pas mort. Et il ne peut mourir puisqu’il a produit, à travers
son bon combat de la vérité, ce qu’aucun responsable à naître ne semble
devoir l’égaler. Suis-je en train d’extrapoler, d’exagérer même, en
suivant mon émotion subjective — diraient d’aucuns — au cours de cet
exercice du souvenir ? Pas du tout ! Feu Yasser Arafat, celui que j’ai
souvent accompagné, me disait une fois, et j’ai porté sa leçon :
«Retiens bien cela, Kamel, celui qui produit ne meurt jamais !»
Ah ! quelle chance que celle de Boualem Oussedik de demeurer immortel,
pour avoir combattu, les armes à la main et produit du vrai, du palpable
au moment où, malheureusement, certains de ses congénères de
l’université ont eu une autre vision, dissemblable en tout cas, qui les
a préservés dans le calme et la paix des «djebels» de la Suisse. Quelle
chance de demeurer immortel, en effet, quand il a assuré la direction de
la cellule de propagande et d’information de la Wilaya IV, avec Tewfik
Abdellaoui, aux côtés du «grand frère», le colonel M'hamed Bougara.
Ainsi, chaque heure, dans cette bataille de l’existence, était un acte
d’héroïsme pour Si Boualem qui prenait ses cadres en les choisissant
parmi de jeunes intellectuels. Il leur soufflait l’âme naïve et forte
des foules, il les faisait à son image, car, même sous l’usure de notre
terrible et attachante Révolution, il avait gardé sa simplicité et sa
tranquille grandeur.
Alors je me pose la question : Boualem Oussedik, une icône ? Pourquoi
pas ! Car, au moins lui, qui abhorrait la vanité de certaines gloires
fragiles, ne faisait pas dans l’imposture…, encore moins dans le profit.
Car, jamais, il n’a réclamé sa part, au lendemain de la reconquête de la
souveraineté nationale de notre pays, et même après, comme plusieurs
l’ont fait en monnayant leur participation, comme si c’était une rente
viagère suite à un contrat aléatoire. Si Boualem, par modestie, ne se
trouvait pas du côté du manche, ni sous les feux de la rampe, quand la
douce pluie des récompenses et des sinécures commençait. Il restait de
glace devant la «distribution des bénéfices» et devant les honneurs. Il
demeurait d’une intransigeance farouche, sans concession aucune, parce
qu’il n’a agi que par devoir, pour le bien de la révolution et la
liberté du peuple. Et, d’ailleurs, n’est-ce pas un destin heureux que
d’avoir trouvé de son vivant du respect et de la compréhension des
siens, lui qui a tout fait pour bâtir son action sur des bases
populaires, consistantes ?
Mon Dieu ! Il ne faut pas avoir peur des mots quand, il est bien vrai,
je revisite l’Homme au parcours exceptionnel. Je revisite l’infatigable
militant au service de l’Algérie, en même temps que la mémoire de
l'intellectuel, du poète, du combattant, du journaliste-maquisard, de la
plume de Bouzegza, de Zbarbar, de Tiberguent, de l’otage de ses
principes qui est toujours vivant dans notre mémoire, en ce 61e
anniversaire du déclenchement de notre lutte armée. Assurément, le
capitaine Boualem Oussedik était — que dis-je, il l’est toujours,
puisque présent dans notre souvenir — le combattant modèle du
désintéressement et de la passion sincère, qui s’inscrivait dans le
registre des justes, des authentiques dirigeants, de ceux qui ont
toujours osé conduire les caravanes, plutôt que d’être à leur traîne.
Son combat, il l’a commencé précocement, comme tous les jeunes
dirigeants de notre pays. A peine âgé de vingt-deux ans, ce jeune homme,
natif de Sidi Naâmane, agréable localité blottie dans la vallée de
l'oued Sebaou, dans la région de Amraoua, chargée d'Histoire depuis les
guerres puniques, quitte les bancs de l’Université d’Alger avec un autre
copain, Ali Lounici. Ce dernier sera également un valeureux moudjahid,
de la même trempe de son ami Boualem, avec lequel il fera un long chemin
au maquis et dans des missions déterminantes, commanditées par l’ALN et
le FLN.
Son entrée dans les rangs des combattants de la liberté, il l’a bien
marquée, en tant qu’étudiant, avant l'Appel de l'Ugema du 19 mai 1956.

C’est dire que son engagement lui venait de ce jour où il avait compris
que rien n’allait résister à la détermination de ces jeunes qui
s’étaient lancés, à minuit le 1er novembre 1954, suite à l’appel du FLN,
dans la fournaise de la lutte de Libération nationale. Il aura à
connaître, à ses débuts, à travers l’action bien sûr, Abane Ramdane, le
dirigeant «le plus politique du FLN», qu’on surnommait aussi, et à juste
titre, «l'architecte de la révolution». Et c’est là où il va s’intégrer
à son concert des «choses pratiques», à son appel d’avril 1955, un appel
à l'union et à l'engagement du peuple algérien autour du FLN qui, déjà,
émergeait en tant que mouvement national. Une action concrète — comme la
voulait Boualem Oussedik — dans laquelle se manifestait une sérieuse
volonté d’aller vers la constitution d’une sorte de «Brain Trust» de la
révolution. De là, il va côtoyer des amis étudiants et d’autres
militants qu’il connaissait déjà, les Amara Rachid, Mohammed Benyahia,
Allaoua Benbatouche, Lamine Khène et Saïd Hermouche, et qui auront comme
lui, puisqu’impliqués dans le combat pour l’indépendance, cette
satisfaction de jouer un rôle important dans les décisions politiques et
d’être à l'origine de plusieurs situations et événements importants
depuis cette époque.
Si Boualem ou, désormais «Boualem Taïbi», fera dans Alger du chemin avec
ses amis les combattants, sous la responsabilité de leaders de la
Révolution, dont Abane Ramdane déjà nommé, Ben M’hidi et le colonel
Sadek. Il sera membre actif, avec Taleb Abderrahmane, des fameux réseaux
et «Groupes Action».
A cette tâche qui n’était pas des moindres, s’ajoutait celle d’animateur
politique permanent, en Zone autonome d’Alger où il dirigeait, avec
brio, car possédant de véritables dispositions d’homme de lettres et de
communication, le service de presse et d'information (SPI) de la Wilaya
IV. Alors, eu égard à ses compétences et son charisme, il passait pour
être le responsable de tous les commissaires politiques de la région.

Lancée par lui, la publication La Guérilla, regroupait les Arselane
Hamidi, Chouker et d'autres, dont Mohamed Laïchaoui, le journaliste de
la cause nationale qui a collaboré à la rédaction de la «Déclaration du
1er Novembre» aux côtés de Didouche Mourad et Mohamed Boudiaf.
La mission de Si Boualem, dans ce cadre-là, ne se limitait pas qu’à
diriger le groupe qui lui était adjoint ou à gérer le département —
laborieux, à plus d’un titre —, sur les plans organisationnel et
politique, mais à participer personnellement et assidûment à la
formation des moudjahidine et à leur sensibilisation. Il produisait des
articles de presse, des analyses politiques, des commentaires orientés
vers le peuple et les tenants de l’oppression et enfin des poésies qui
galvanisaient les moudjahidine et, quelquefois, de jeunes intellectuels
quand ils avaient cette possibilité de les acquérir pour les ressentir.
Comment donc ne pas apprécier, à l’heure des bilans, cet homme dont
l’audace, la perspicacité dans l’analyse et la détermination à être
toujours explicite, clair et limpide dans son étude d’un monde en
ébullition — nous étions alors en pleine guerre — peuvent, aujourd’hui
encore, retenir notre attention, pour nous enseigner notre passé
glorieux et servir d’instruments efficaces pour la jeunesse qui, elle,
représente l’avenir.
Ne dois-je pas remercier un de ses compagnons d’armes à qui j’ai
emprunté ces quelques impressions, pour dire haut et fort, après avoir
lu, relu et analysé quelques-uns de ses écrits, que ce fut un esprit
brillant qui ne laissait jamais indifférent tous ceux qui l’ont approché
?
En effet, je me joins à ce compagnon pour exprimer mon sentiment de
fierté à l’égard de celui qui fut un Homme du devoir exigeant, un
éveilleur d'esprit, un militant rigoureux et désintéressé, et l’ami de
tous, fidèle et discret, généreux et disponible.
Avec toutes ces qualités, bien rares de nos jours, il faut le souligner,
Si Boualem ne pouvait ne pas se lancer dans d’autres aventures, à
travers des missions en dehors du pays, pour développer une politique
extérieure efficace et convaincante. Pour cela, il va en Tunisie pour
rencontrer le docteur moudjahid Frantz Fanon — celui qui entretenait le
culte de l'amitié et chérissait les Algériens. Il effectuera avec lui
une importante tournée en Afrique. Avec cette nouvelle mission, Si
Boualem rentrait de plain-pied dans la diplomatie qui nous servait
d’outil indispensable pour ramener les leaders de plusieurs pays,
excepté les vacillants, à adhérer à la cause de l’Algérie. Quelque temps
après, en pleine guerre de libération, il sera ambassadeur du
Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Mali et en
Suède.
Ainsi, de par sa grandeur d’esprit et son calme, il mettait le bon droit
de son côté et agissait par la persuasion, seul moyen d’aboutir à la
solution de plusieurs situations, même celles qui paraissaient
inextricables, et d’acquérir de bonnes positions en faveur de l’Algérie.
Il possédait ce don de grand négociateur et de subtil séducteur. Oui, il
séduisait par sa faconde, par son franc-parler et par sa bonhomie, même
s’il abritait, au fond de lui-même, ce militant «terrible» sur le plan
des principes inaliénables de Novembre. Il continuait à militer sans
discontinuer, il poursuivait son écriture, il faisait de ses idées un
sacerdoce et il présentait les meilleurs textes, en prose et en poésie…,
pour exhiber fièrement son appartenance à cette Algérie martyrisée qui
n’a vu le bonheur et la sérénité qu’avec la liberté. Oui, si Boualem
croyait à cette liberté ! Il la voyait ainsi, quand sa plume vagabondait
au gré de ses sentiments, à la lumière d'une bougie, quelque part sur
les monts de Zbarbar :
«Sur les sentiers de nos montagnes, dans les sombres profondeurs de nos
forêts, dans les rues bruyantes de nos cités, il y a des millions de
femmes et d'hommes et d’enfants ! Et tous luttent et préparent les
lendemains radieux ! Frère ! Lève les yeux au ciel bleu d’Algérie ! Et
rends-toi compte qu'il y manque une étoile et qu'il faudra l'y mettre
demain…»
C’était là l’espoir de Boualem Oussedik. Allait-il se réaliser dans le
calme, le respect et la dignité, une fois l’indépendance acquise ? Non !
Absolument pas ! Car l’égocentrisme des uns et la rancœur des autres ont
fait que beaucoup de militants de la lutte de Libération nationale se
sont retrouvés dans des situations peu enviables, et parmi eux, le
député de l’Assemblée constituante, le moudjahid Boualem Oussedik, celui
dont la vie se confondait avec l'Histoire de l'Algérie. Il a été arrêté,
arbitrairement, en juillet 1964, peu après l’euphorie du recouvrement de
la liberté, pour avoir pris des positions courageuses. Blessé par cette
action contraire aux valeurs de la morale, une action brutale, indécente
et antidémocratique, il se retrouvait, avec des compagnons d’infortune,
en résidence surveillée, aux fins confins de l’Algérie, à Timimoun. Beau
tableau de chasse, que cette «battue» organisée dans un pays souverain,
pour éliminer des soi-disant «exaltés» qui se nommaient Ferhat Abbas,
l'ancien président du GPRA, Farès Abderrahmane, l'ex-président de
l'Exécutif, Amar Bentoumi, l'ancien ministre de la Justice, le
commandant Berredjem de la Wilaya II, et le député Mezhoudi, valeureux
commandant de l’ALN... ! Ceux-là, gênaient-ils la bonne marche du
pouvoir d’alors ? En tout cas, Boualem Oussedik gardait stoïquement,
pour le restant de sa vie, une totale discrétion sur ces pénibles
épreuves. Quant à moi, et en guise de conclusion à ce modeste papier, je
termine dans le style d’Emile Zola, à ses confrères de la plume, dans
ses lettres posthumes, pour dire mes impressions sur Si Boualem, en
cette évocation du souvenir. En effet, il a été le bon et génial
moudjahid qui, la Révolution terminée, pouvait se reposer en paix,
satisfait et fier de sa participation. Il a écrit l’Histoire qui survit,
l’Histoire vivante qui gagne en force, à chaque lever nouveau du soleil.
Et celle-ci fait partie désormais de l’éternel patrimoine de notre pays
; elle portera ses fleurs, aux printemps sans fin qui se succéderont.

Ainsi, dans la tristesse qui nous frappe, après que Boualem Oussedik ait
rejoint le Seigneur, s’il est une consolation possible, que sa famille
et ceux qui l’aiment sincèrement se disent qu’il n’est point parti,
qu’il est toujours parmi nous, celui dont les actions audacieuses,
intelligentes et conciliantes grandiront et vivront à jamais dans la
mémoire des militants.
K. B.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): K. B.

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