Fixation du taux de change du dinar: Pas seulement une question politique

Lesoir; le Jeudi 7 Novembre 2013
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Par Ahcène Amarouche, universitaire
Le Soir d’Algérie a publié lundi 28 octobre une contribution de M. Samir
Bellal sous le titre : «Fixation du taux de change du dinar, une
question fondamentalement politique». L’auteur réagit à la décision de
la Banque d’Algérie de dévaluer de 10% le dinar et se demande si cette
décision se justifie dans un contexte de hausse des réserves de changes
du pays qui aurait plutôt incité à le réévaluer.

En dépit de la «détérioration du pouvoir d’achat de larges couches de la
population» qui militerait en faveur de la réévaluation et de la
position affichée par une organisation patronale telle que le FCE qui va
dans ce sens, l’auteur prend fait et cause pour la décision de la Banque
d’Algérie au motif que la réévaluation du dinar aurait été «une décision
aux conséquences très lourdes, conséquences qui, dans le cas particulier
de l’Algérie où l’ensemble de l’économie repose sur la rente pétrolière,
risque de compromettre sérieusement toute perspective de redressement
économique à moyen et long termes». Quoiqu’il en ait fait une «question
fondamentalement politique» (sous-titre de sa contribution) et qu’il ait
voulu «tordre le cou à cette attitude puérile mais très présente dans la
communauté des économistes qui consiste à ne voir dans la question du
taux de change qu’un problème d’équilibre entre l’offre et la demande»,
l’auteur convoque pourtant la théorie économique pour traiter de la
problématique du taux de change en des termes parfaitement orthodoxes.
Il adhère visiblement en effet à la définition traditionnelle du taux de
change comme «indicateur de la compétitivité-prix d’une économie» pour
conclure que «la réévaluation comporte des risques (…) d’autant plus
grands que nous sommes en présence d’une économie qui présente une
configuration particulière dans son mode d’insertion internationale» ;
ce qui, lu entre les lignes, voudrait dire que la dévaluation écarte de
tels risques puisqu’elle permettrait de rétablir la compétitivité-prix
de l’économie algérienne. Et l’auteur (qui semble avoir conscience que
la question du taux de change ne relève pas d’une «rationalité neutre et
abstraite») de convoquer à l’appui de cette thèse la théorie de la
régulation comme en de nombreuses autres contributions qu’il a fait
paraître dans la presse nationale sur ce sujet et d’autres.
Mais alors que l’on pouvait s’attendre à une approche novatrice du
problème du taux de change en Algérie, et à des considérations de
politique monétaire en rupture avec les sempiternelles recommandations
du FMI et de la Banque mondiale en la matière, l’auteur abonde, au
contraire, implicitement dans le sens de celles-ci et plus généralement
dans le sens de la théorie orthodoxe en matière de gestion du taux de
change et des autres variables fondamentales de l’économie.
Si l’on admet avec lui qu’en économie de marché le taux de change
(supposé fixé librement par le marché) traduit bien, en tant
qu’indicateur de la compétitivité-prix, la capacité d’une économie à
s’insérer dans la division internationale du travail (DIT), il n’en
demeure pas moins que la dévaluation ou la réévaluation sont des mesures
politiques destinées à «forcer le passage» pour l’économie dans la DIT.

Elles ont en outre pour effet, comme l’auteur le souligne bien,
«d’affecter considérablement les termes du partage entre les acteurs de
la production et de l’accumulation» ; autrement dit, de modifier l’état
de la répartition du revenu national entre les franges de la population
– conséquence qui montre bien que, économie et politique sont les deux
faces d’une même médaille, y compris dans les pays à économie de marché
constituée.
Mais ce n’est pas sur ce point que la contribution de M. Bellal est le
plus sujette à critique : c’est sur le traitement qu’il fait de la
dévaluation-réévaluation du taux de change en régime d’économie de rente
comme celui de l’Algérie. «Souvent, dans ce type de régime, écrit-il,
c’est la logique distributive qui prime.» Il en conclut que «la logique
distributive (…) favorise la pratique d’un taux de change surévalué» de
la monnaie nationale tandis que sa sous-évaluation «tend à contrecarrer
la logique distributive».
Notons d’abord que l’auteur ne fait que resservir les arguments de la
théorie orthodoxe dont il venait de mettre en cause le caractère neutre
et abstrait : la dévaluation permettrait de remédier au problème du
déséquilibre de la balance des paiements et la sous-évaluation de la
monnaie nationale d’un pays (comme l’enseigne l’expérience de la Chine
dont l’auteur invite à méditer l’exemple) est un facteur «de
préservation de la compétitivité externe des économies». Il fustige le
discours politique et les débats entre économistes où il serait
question, selon lui, de rompre avec le régime rentier «tout en suggérant
une hausse des salaires, une réévaluation de la monnaie nationale, une
réduction de la fiscalité ordinaire, un soutien des prix des produits de
large consommation, un assainissement financier du secteur public,
etc.».
A l’en croire, la rupture avec le régime rentier passe au contraire par
des sacrifices douloureux mais nécessaires, qu’on devine être aux
antipodes de ces suggestions portées par le discours politique et le
débat entre économistes.
En matière de taux de change, évidemment, le sacrifice consisterait à
adopter une sous-évaluation du dinar ou à tout le moins sa dévaluation
ponctuelle comme ce fut le cas tout récemment par décision de la Banque
d’Algérie. Mais – et c’est là où il croit apporter une touche novatrice
à l’analyse en réinvestissant de nouveau et pour une nième fois le
schéma explicatif de la théorie de la régulation – l’auteur replace la
conduite à mener en matière de taux de change dans les «complémentarités
qui existent entre les composantes institutionnelles qui définissent la
régulation économique d’ensemble». L’objectif ? Rétablir la
compétitivité externe de l’économie nationale en agissant dans le même
sens sur des variables telles que le taux de change, les salaires, le
budget, la fiscalité, etc., comme le font les Etats dont la Chine offre
le meilleur exemple. L’auteur n’ignore évidemment pas à quel prix la
Chine est devenue le premier pays exportateur dans le monde : une
exploitation forcenée, à la limite de ce qui est humainement
supportable, de la main-d’œuvre de dizaines de millions d’hommes, de
femmes et d’enfants vivant dans une extrême pauvreté matérielle et
morale. Mais le problème, pour ce qui est de l’Algérie, n’est même pas
là : il est dans ce que l’auteur appelle les «composantes
institutionnelles qui définissent la régulation économique d’ensemble».

Il se trouve que, au contraire de ce qu’affirme l’auteur, le taux de
change n’a qu’une importance mineure dans ces composantes en raison de
ce que, comme il le rappelait justement, l’essentiel de l’économie
fonctionne à la rente. Celle-ci est originairement libellée – faut-il le
rappeler – en devises et ce n’est qu’en un second temps qu’elle est
partiellement convertie en dinars :
- d’une part, et en dépit de l’importance des importations du pays dans
la balance commerciale, la majeure partie des réserves de changes de
l’Algérie auxquelles la rente donne lieu n’est pas convertie en dinars
pour être mobilisée en interne dans l’économie ;
- d’autre part, l’accès direct à la rente n’est pas le fait des
détenteurs de revenus fixes (les salariés, les retraités principalement)
mais de toutes autres catégories d’acteurs sociaux qui – dévaluation ou
non du dinar – continueront de recourir aux mêmes procédés légaux
(importateurs et autres opérateurs inscrits au registre du commerce) ou
illégaux (preneurs de commissions sur contrats et autres porteurs de
parts sur les recettes en devises du pays) pour faire main basse sur le
produit de l’exploitation des ressources minières de l’Algérie dans le
cadre d’arrangements institutionnels qui, comme on peut se le
représenter aisément, échappent aux lois et règlements censés réguler la
répartition du revenu national.
Dans un tel contexte, quels effets la dévaluation peut-elle avoir ?
Réduire davantage le pouvoir d’achat des revenus fixes, sans doute
possible en aggravant les frustrations sociales résultant moins de la
faiblesse de ces revenus que des inégalités flagrantes dans la
répartition du revenu national ; inégalités que ne justifient
certainement pas la prétendue loi de la productivité marginale dont
dérive implicitement la fameuse compétitivité-prix de l’économie.
Mais la dévaluation aura surtout pour effet d’accroître le stock de
réserves de changes de l’Algérie dont le pays ne semble savoir que faire
– hormis de les placer en bons du Trésor américain avec tout le risque
que cela comporte de les voir fondre en situation d’incertitude sur le
dollar (voir à ce sujet la contribution de Soufiane Djilali parue dans
le quotidien El Watan du 17 octobre dernier). Les réserves de changes
augmentant par l’effet mécanique du renchérissement des importations dû
à la dévaluation du dinar, l’éventualité d’un changement dans les
arrangements institutionnels dans le sens d’une sortie du régime rentier
ne fera que reculer si même elle n’ira pas dans le sens inverse : celui
du renforcement des modes informels d’accès directs et indirects à la
rente. D’autres mécanismes de renforcement du régime rentier, sur
lesquels l’auteur de la contribution ne s’est visiblement pas interrogé,
sont à l’œuvre : ainsi, et en concomitance avec la décision de la Banque
d’Algérie, Sonatrach vient d’annoncer la découverte d’un gisement de
pétrole dans le bassin de Hassi Messaoud dont l’exploitation prochaine
va augmenter la production journalière de l’Algérie de quelque 140 mille
barils tandis qu’il était déjà question de passer à l’exploration (et à
l’exploitation) des gaz de schistes pour garantir sur le moyen long
terme le maintien de l’Algérie dans le club des pays exportateurs de
pétrole et de gaz.
Pour en revenir à la dévaluation du dinar, et dans la mesure où, ainsi
que le dit l’auteur de la contribution objet de ces remarques «quand il
y a défaut de légitimité, on a tendance à recourir au mode clientéliste
pour régler les conflits de répartition», les autorités n’auront d’autre
choix que de maintenir, voire de renforcer le système des subventions en
tous genres afin de contrebalancer les pertes de pouvoir d’achat des
franges de la population qui seront touchées – seule manière pour elles
de conserver le semblant de consensus social laborieusement et
douloureusement obtenu après la décennie sanglante où les institutions
formelles ont failli sombrer.
Les subventions aux produits de large consommation par exemple que
l’auteur évoque ne sont-elles pas la résultante obligée de la faiblesse
du pouvoir d’achat des revenus salariaux ? Le caractère clientéliste de
cette mesure réside pourtant moins dans le fait qu’elle bénéficie aux
détenteurs de ces revenus que dans le fait qu’elle bénéficie à toutes
les franges de la population – dont, en particulier, des opérateurs
économiques tels que les pâtissiers (pour la farine et le sucre), les
fabricants de produits laitiers (pour le lait), etc.
Pour conclure, et quoique nous n’ayons évoqué que quelques-uns des
problèmes soulevés par cette contribution, il y a lieu de rappeler que
le recours à une doctrine économique quelle qu’elle soit pour analyser
une réalité concrète comporte toujours le risque de vider de leur
contenu les concepts constitutifs de sa grille d’analyse que l’on fait
alors tourner dans une sorte de dé-réalité.
C’est le cas des concepts de la théorie orthodoxe en économie dont la
crise financière de 2007-2008 a montré les cruelles limites, mais c’est
le cas aussi de la théorie de la régulation (et plus généralement des
théories dites institutionnalistes) comme ce fut le cas de la théorie
marxiste à partir de la fin des années 1970. Dans tous les cas,
l’analyste ne doit jamais perdre de vue que «la logique des
circonstances est toujours plus forte que la logique des intentions»
ainsi que le disait un homme politique dont il est inutile de donner ici
le nom.
A. A.

1) Les statistiques de l’OMC indiquent que pour l’année 2011, les
exportations chinoises s’élevaient à 1 898 milliards de dollars, soit
près de 11% des exportations mondiales tandis que les Etats-Unis ont
exporté pour 1 480 milliards de dollars, soit à peine plus de 8% des
exportations mondiales

Categorie(s): contribution

Auteur(s): lesoir

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