Gouvernants et gouvernés : le deal

Lesoir; le Jeudi 4 Decembre 2014
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Par Nacer Djidjeli
Professeur de chirurgie pédiatrique
Les simulacres de débats, suivis comme d’habitude d’un vote sans
surprise de la loi de finances par nos vaillants députés, me donnent
l’occasion de faire intrusion dans un domaine habituellement réservé aux
seuls initiés et spécialistes de l’économie.
Je prends ce risque en tant que citoyen qui ne peut accepter que son
pays, plus de 50 années après son indépendance, et avec toutes les
potentialités qu’il recèle, n’arrive toujours pas à sortir d’un
sous-développement politique et économique qui menace son avenir et
celui des générations futures. Que ce soit sur le plan politique avec
cette atmosphère de déliquescence et de fin de règne qui n’en finit pas
ou sur celui économique avec cette fuite en avant suicidaire, notre pays
continue de traverser une phase particulièrement dangereuse de son
histoire. Dans un pays où le Président continue à s’adresser à son
peuple par courrier interposé et alors que les experts ne cessent de
tirer la sonnette d’alarme, nos décideurs continuent, pour se maintenir
au pouvoir, à jouer à la roulette russe avec l’avenir du pays.

Dépendance aux hydrocarbures
Un demi-siècle après l’indépendance, les hydrocarbures continuent,
malgré toutes les promesses faites, à représenter plus de 95% de nos
rentrées en devises. Un pays comme l’Egypte a multiplié par treize ses
exportations agroalimentaires ces vingt dernières années passant de 345
millions de dollars en 1995 à 4,475 milliards de dollars en 2013, alors
que celles de l’Algérie ont évolué de 110 millions de dollars à 405
millions de dollars pendant la même période. Celles du Maroc de 1,9
milliard à 4,25 milliards et celles de la Tunisie de 535 millions de
dollars à 1,65 milliard de dollars.
L’Algérie reste, en termes de diversifications des exportations, en
queue des pays membres de l’OPEP (M. Hedir). Mais nos gouvernants, au
lieu de changer de stratégie pour sortir de cette dépendance et dans une
éternelle fuite en avant, semblent avoir trouvé la parade. En effet, ils
nous disent : «Ne vous en faites pas, même si nos réserves
d’hydrocarbures classiques s’épuisent, ce qui est inéluctable, rien ne
changera, le gaz de schiste est là pour les remplacer et la rente n’est
pas près de s’épuiser.» «Un problème ne peut être résolu en
réfléchissant de la même manière qu’il a été créé», disait A. Einstein.
Mais nos dirigeants semblent faire fi de cet adage.L’Ipemed, Institut de
prospective économique du monde méditerranéen, projette que si la
consommation d’hydrocarbures continue à ce rythme, l’Algérie pourrait
n’exporter que du gaz après 2023 et devenir un importateur net
d’hydrocarbures à partir de 2026 (rapport Ipemed, juillet 2014). 75% des
besoins des ménages algériens et des entreprises publiques sont achetés
à l’étranger (A. Mebtoul) et au moindre éternuement des prix du pétrole
la panique gagne nos dirigeants car tout risque de s’arrêter. Les
revenus des hydrocarbures ont diminué de 1,4% et ne cessent de
dégringoler, en même temps que les importations ne cessent d’augmenter.
Même le fonds de régulation des recettes, c’est-à-dire notre bas de
laine, continue de baisser pour couvrir le déficit budgétaire. Si on
continue à ce rythme, il aura dans quatre ou cinq années fondu comme
neige au soleil. Le Rapport Doing Business 2015 de la Banque mondiale,
qui traduit la réalité du climat des affaires, vient de tomber il y a
quelques jours et a encore fait perdre sept places à notre pays, classé
dorénavant 154e sur 189 pays. Ce qui explique le peu d’empressement des
investisseurs à choisir l’Algérie.

Distribution de la rente comme programme de politique économique
Une économie basée uniquement sur la distribution de la rente n’a réussi
dans aucun pays, mais nos décideurs continuent à en faire leur credo
pour satisfaire à cette sacro-sainte paix sociale et durer le plus
longtemps possible au pouvoir. L’aide au logement coûte à l’Etat 130
milliards de dinars chaque année, ce qui représente l’aide accordée à
l’acquisition d’équipements agricoles sur dix années (A. Benachenhou).
60 milliards de dollars de transferts sociaux en 2013, c’est 30% du PIB,
alors que la part dont bénéficient les entreprises ne dépasse pas les
2%. Pis encore, cette politique d’assistanat est contreproductive et
n’arrive même pas à juguler la pauvreté qui ne cesse de croître dans
notre pays. Les derniers chiffres du ministère de la Solidarité
prévoient qu’à la fin 2014, on aura 304 000 familles pauvres
supplémentaires. De plus 25% des Algériens sont considérés comme pauvres
alors que ce chiffre ne dépasse pas 16,9% en Europe qui, faut-il le
rappeler, est beaucoup moins généreuse en termes de transferts sociaux
que notre pays (Y. Benadda). L’investissement et les aides à l’emploi se
sont faits ces dernières années presque exclusivement dans le secteur
commercial et des services comme les transports avec le pullulement de
véhicules asiatiques utilitaires douteux délaissant le secteur productif
générateur d’emplois et de richesses comme l’agriculture, l’industrie ou
les PME et PMI. La nouvelle loi des finances fait toujours la part belle
à ces transferts sociaux et à une économie de redistribution rentière en
occultant complètement la nécessite absolue et vitale de diversification
de nos revenus. En même temps, l’Etat continue ses dépenses effrénées.
Recrutement dans la fonction publique avec 240 000 nouveaux postes,
prévus pour 2015. Le soutien au secteur industriel public continue à
être lui aussi à l’ordre du jour. Ce soi-disant assainissement financier
des grandes entreprises a englouti pas moins de trente milliards de
dollars de recapitalisation ces vingt dernières années sans que ce
secteur dépasse les 5% du PIB hors hydrocarbures (A. Lateb). Et
apparemment, cela continue puisque pour 2015 un budget de 534,3
milliards de dinars sera consacré aux mêmes restructurations.
Restructuration (énième) du secteur de l’industrie présentée comme
panacée aux problèmes du secteur en promettant la création de grands
groupes industriels, ce qui ne peut nous empêcher de nous poser des
questions sur cet air de déjà-vu. L’assainissement des entreprises, qui
ailleurs ne peut être que conjoncturel, est devenu chez nous structurel
et permanent. On a organisé dernièrement au Palais des nations la
conférence (énième) sur le développement économique et social que tout
le monde, y compris nos décideurs, appellent, et à juste titre, la
conférence de la dernière chance. Notre Premier ministre nous jure que
cette fois-ci sera la bonne. Ne ménageant pas sa peine, il fait même
appel à la symbolique de ce 1er Novembre pour nous promettre une
croissance de 7% à 8%, pas moins d’ici 2019. Il invoque même pour nous
convaincre, je cite, l’existence d’un pacte économique et social comme
document de consensus qui va être présenté au BIT pour en faire un pacte
international (sic). La même salle de conférences, les mêmes acteurs, le
même syndicat et associations satellites du pouvoir, les mêmes discours
et sûrement les mêmes promesses sans lendemain. Mais comme les promesses
des hommes politiques n’engagent que ceux qui les écoutent, Monsieur
Sellal ne nous dit pas comment y arriver. On ne nous dit pas pourquoi ce
que n’a pas réussi Monsieur A. Bouteflika pendant trois longs mandats,
alors que les prix du pétrole et la pluviométrie du pays étaient des
plus favorables, il compte le réussir cette fois-ci alors que ces
conditions lui sont nettement plus défavorables pour cette quatrième
mandature. Comme si rien ne s’était passé, on efface tout et on
recommence mais avec les mêmes recettes et les mêmes personnes. Certes
Monsieur le Premier ministre a beaucoup de bonne volonté, mais celle-ci
ne peut malheureusement suffire à pallier l’absence d’un programme
politique et économique clairement défini. Non Monsieur le Premier
ministre, on n’est plus disposés à vous croire.
Dans les années 1970, les Pays-Bas, du fait de la disponibilité de
ressources tirées des hydrocarbures, ont commencé à importer, car
c’était plus facile, des biens et services dont ils avaient besoin au
lieu de les produire localement. Ceci avait entraîné le pays dans une
grave crise économique, c’est ce qu’on appelle le syndrome hollandais.
Mais ce pays a très vite fait le diagnostic et corrigé son erreur, ce
qui ne semble pas être le cas de nos dirigeants. Que ce soit clairement
dit, il n’y a pas de malédiction des hydrocarbures. La malédiction est
dans le mauvais usage qu’on peut en faire et l’incapacité d’en faire
profiter son pays.
Evidemment, tous ces problèmes n’ont pas été à l’ordre du jour des
débats du Parlement lors de la présentation de la loi de finances 2015.
L’Exécutif a joué, comme d’habitude, sur du velours et la loi présentée
est passée comme une lettre à la poste sans changements notables. En
effet, sur 76 amendements proposés par nos courageux députés, seuls 4
ont été acceptés. Aucun de ces amendements acceptés ne remet en cause
les fondements de la politique économique suicidaire du pouvoir.
Il est important de signaler que parmi les amendements proposés, et
heureusement rejetés, figurent la demande d’octroi d’un prêt sans
intérêt d’un milliard de centimes à nos pauvres représentants du peuple
de même que la révision de leur régime de retraite. Ceci nous éclaire,
si besoin est, sur la magnanimité et l’esprit de sacrifice de nos
députés. Mais une loi de finances en elle-même finalement ne peut et ne
doit être que le miroir et l’instrument pour mener une politique
économique claire, elle-même faisant partie d’un programme politique
ayant attiré le maximum d’acteurs autour de soi. On ne peut édifier une
politique économique en essayant d’infléchir tel ou tel article d’une
loi de finances. Une politique économique se décide en amont avec
clarté, lisibilité et la loi de finances doit en découler et être sa
traduction. C’est la dimension qui manque et qui est occultée par nos
députés et nos décideurs. Cette navigation à vue comme programme
politique et économique n’est pas du tout faite pour encourager les
éventuels investisseurs. Autre tare, et de taille, aucune évaluation
sérieuse n’est faite des différentes politiques économiques ou des
différents plans de développement menés ces dernières années, si ce
n’est au niveau d’un conseil national économique et social domestiqué ou
de ces shows médiatico-comiques que sont devenus ces tripartites qui se
suivent et se ressemblent par leur obsolescence. On ne peut évoluer sans
évaluer. On lègue aux générations futures une véritable bombe à
retardement car n’oublions pas que notre pays a déjà été dans sa jeune
histoire, et à deux reprises, en cessation de paiement en 1986 et 1994.
La dilapidation de l’argent public dans des élans de générosité
préélectorale, comme ce qui s’est passé lors des tournées dans les
différentes wilayas du pays de notre Premier ministre il y a quelques
mois, continue. Des centaines de milliards de dinars sont ainsi
distribuées uniquement par la bonne volonté du prince. Et apparemment,
cette vision où on peut disposer comme bon nous semble de l’argent
public a fait des émules en la personne du wali d’Alger qui vient
d’octroyer 2 milliards de centimes à l’Entente sportive de Sétif suite à
son dernier sacre africain. Cette prodigalité de la part d’un wali
envers une équipe, qui n’est même pas de sa circonscription juridique,
n’obéit a aucune logique si ce n’est cette conviction profondément
ancrée chez nos dirigeants que l’argent public leur appartient et qu’ils
peuvent le distribuer comme bon leur semble.

Absence d’une véritable politique salariale
L’augmentation des salaires chez nous obéit plus aux rapports de force
qu’à la rationalité. Ce qui donne une grille des salaires complètement
incongrue et inique avec par exemple en 2014 le salaire d’un ingénieur
débutant proche de celui d’un agent de sécurité (K. Remouche).
Toute politique salariale doit être cohérente, juste et s’inscrire dans
une politique de ressources humaines et d’une économie productive et non
de rente. Une politique salariale est comme un puzzle où si un élément
n’est pas à sa place tout s’écroule.
On va augmenter les policiers, les pompiers, les douaniers incessamment.
Et après ? Ils vont très probablement gagner autant sinon plus qu’un
ingénieur, un médecin débutant ou un enseignant.
Ces derniers ne manqueront pas, et c’est logique, de demander un
réajustement et le cercle infernal est bouclé. Cette fuite en avant est
tout simplement suicidaire. Les différentes augmentations salariales qui
se sont succédé n’ont et n’avaient qu’un seul but : calmer le front
social et assurer une paix sociale faisant fi de l’efficacité, de la
performance, de la rentabilité ou de la productibilité. Des mots que nos
gouvernants, don la préoccupation essentielle est de durer au pouvoir le
plus longtemps possible, continuent d’ignorer. Sans production, sans
rentabilité, sans lutte contre l’inflation, sans indexation, une
augmentation de salaire est obsolète et ne veut forcément pas dire
augmentation du pouvoir d’achat. Le traitement de la question salariale
ne peut se faire au coup par coup et de manière isolée. Cela doit se
faire dans une vision politique et économique globale. Performance
économique, productibilité et justice sociale doivent être les
maîtres-mots de cette politique.

«Un grand peuple sans âme est une foule», disait Alphonse de
Lamartine
Si nous avons parlé des travers de nos gouvernants, il serait injuste de
ne pas parler des gouvernés que nous sommes, car comme le disait un
anonyme : on critique tous la société en oubliant que la société c’est
nous. «On peut tromper une partie du peuple tout le temps, tout le
peuple une partie du temps, mais jamais tout le peuple et tout le
temps», disait Abraham Lincoln. J’oserais rajouter, sauf si ce peuple
est consentant. En effet, il semble que le pouvoir ait su faire passer
son message : «D’accord pour la distribution de la rente, je suis prêt à
faire de vous le peuple le plus assisté du monde, mais à condition que
vous ne fassiez pas de politique.»
Ce deal semble être jusqu'à maintenant compris, accepté et respecté par
les deux parties, peuple et pouvoir. Chacun y trouve son compte, mais à
court terme car le réveil sera dur. Subvention à tout-va de produits
divers, pain, essence, électricité, gaz, eau parmi les moins chers au
monde pour ne citer que ceux-là. Avec comme conséquences une perte de la
vraie valeur des choses, un gaspillage effréné de ces denrées rares,
précieuses et des difficultés financières énormes pour des entreprises
comme Sonelgaz, pour ne citer que celle-là. Quatre millions de baguettes
de pain jetées par jour, dans un pays où nos parents nous avaient appris
à ramasser, à embrasser et à mettre à l’abri le moindre petit croûton de
pain trouvé par terre.
Véritable hérésie économique, ces subventions profitent, certes, aux
nécessiteux et c’est bien, mais aussi aux riches, aux millionnaires et
surtout aux entreprises d’import-export, et cela sans aucune
contrepartie. Ces subventions sont aussi à la base, faut-il le rappeler,
de toute cette contrebande à nos frontières. Oui, il faut aider les
citoyens démunis, mais pourquoi ces aides ne ciblent pas uniquement ceux
qui ont en besoin comme cela se passe dans beaucoup de pays ? Une
anecdote assez caricaturale : des manifestations pacifiques contre le
pouvoir ont eu lieu dans les suites des printemps arabes à Alger.
Le régime leur a opposé des contre-manifestants, véritables baltaguias
qui scandaient : «Bouteflika idana li Soudane !»
C’était juste après le match d’Omdurman et le président avait permis à
des centaines de supporters d’assister au match Algérie-Égypte en
faisant prendre en charge une bonne partie de leurs frais de déplacement
par l’Etat. Ces mercenaires n’étaient pas là pour contre-exprimer des
idées politiques, loin s’en faut, mais pour dire : attention, pas touche
à notre poule aux œufs d’or ! Surenchère de demandes, avec des
situations absolument surréalistes comme quand des parents manifestent
pour que leurs enfants qui ont triché à un examen ne soient pas
sanctionnés mais plutôt admis, ou ces citoyens vus à la télévision qui
se plaignent du prix du mouton de l’Aïd et demandent à l’Etat de les
aider. Fermeture des routes, blocage de voies ferrées, attaque de postes
de gendarmerie par des contrebandiers qui voulaient récupérer leurs
voitures saisies à l’est du pays, et même fermeture des vannes d’un
barrage d’eau pendant 3 jours du côté de Béjaïa en guise de
protestation.
Cette culture de la facilité, du salaire sans travail véritable, de tous
les droits sans les devoirs, où tout devient gratuit ou presque, sans
effort, est une véritable bombe à retardement. Perte de l’échelle des
valeurs, règne des spéculateurs, de la contrebande et des faux dévots.
Tout cela pour cette sacro-sainte paix sociale.
Un peuple chez qui la notion de travail a perdu toute valeur comme
l’atteste tout dernièrement le cri d’alarme lancé par un certain nombre
d’entreprises qui ne trouvent plus de travailleurs algériens à embaucher
et sont obligés de faire appel aux Chinois ou aux Subafricains. Le
Danemark est le pays où les prestations sociales sont les plus complètes
et les plus performantes. Transport en commun de qualité, retraite avec
mutuelle pour tous les travailleurs, santé, éducation, universités,
crèches tout est pris en charge par l’Etat. Mais le Danemark est aussi
le pays où les impôts sont les plus élevés d’Europe. Le Danemark dont le
taux de syndiqués est de 87%, l’un des plus hauts d’Europe, a su imposer
un deal positif à sa société. Tout le monde y trouve son compte et c’est
ce qui fait des Danois l’un des peuples les plus heureux du monde.
Moralité, on n’a jamais rien sans rien.
A chaque mouvement de protestation, les autorités, pour se rassurer,
s’empressent de clamer haut et fort que ce ne sont que des
revendications sociales et non politiques. Donc ceci n’est pas très
grave. Et légitimes ou non, on s’empresse de les satisfaire sans penser
aux conséquences que cela ne manquera pas d’avoir sur le pays. La
dernière sortie dans la rue des policiers est là pour le prouver si
besoin est. Le ministre de l’Intérieur lui-même s’est empressé de dire
et de répéter à qui voulait bien l’entendre qu’il n’y avait aucune
revendication politique dans les revendications des policiers : ouf !!!
serions-nous tentés de dire. Distribution de la rente et satisfaction
sonnante et trébuchante de revendications légitimes ou non d’accord,
demandes à expression politique comme par exemple le simple droit de
manifester pacifiquement, non !!!! Ce deal semble bien fonctionner
jusqu'à maintenant. Résultat : surenchère constante, comme le démontre
la dernière sortie des policiers et prochainement très probablement
celles des pompiers et des enseignants toujours pas satisfaits. Une
revendication satisfaite appelle une multitude d’autres légitimes ou
non. Le pouvoir est pris à son propre piège, car il se retrouve comme
les Danaïdes, condamnées à remplir sans fin un tonneau sans fond.
Jusqu'à quand cette spirale ? Nous sommes devenus xénophobes, racistes,
comme le témoigne notre comportement vis-à-vis de ces Subsahariens qui
ont fui leurs pays chassés par la misère, la guerre ou d’autres fléaux.
Le miroir c’est le regard de l’autre, disait Sartre. Ce racisme,
alimenté par une certaine presse de caniveau, nous a fait perdre toutes
nos valeurs d’hospitalité, de partage et, plus grave encore, nous a fait
oublier que nous sommes africains. Nous avons perdu toute conscience
citoyenne, nous ne sommes intéressés que par la rente, la prébende, le
gain facile. Une société où la lutte pour des valeurs comme les libertés
démocratiques, les droits de l’homme sont devenues, en dehors de
quelques rares et derniers Mohicans, très peu représentatifs de la
société, une denrée très rare. Je n’oserais pas parler d’une conscience
écologique car nous n’avons qu’à voir ces grandes décharges à ciel
ouvert que sont devenus nos villes et villages pour comprendre que nous
n’en avons plus. Qui n’a pas parmi nous croisé des gens roulant dans des
voitures rutilantes ouvrir la fenêtre pour jeter leurs ordures ? Et cela
me rappelle ce que nous disait un de nos professeurs au lycée pour
qualifier ce type de comportement : ils roulent 404 mais ils pensent
brouette, disait-il déjà à l’époque.
Nous sommes devenus égocentriques, suffisants, nombrilistes, irascibles
et ce ne sont pas les caresses très intéressées du pouvoir dans le sens
du poil qui nous gausse des superlatifs de grand peuple et j’en passe
qui y changeront grand-chose. Un peuple ne peut être grand uniquement
parce qu’il a un passé et une histoire aussi glorieuse soit-elle. Il ne
peut l’être que par sa capacité aussi à assumer son présent et à se
forger un futur à lui et aux générations futures. Et le peuple tunisien
vient de nous donner une leçon magistrale dans ce domaine. Nous sommes
en train de perdre notre âme et un grand peuple sans âme est une foule,
disait un grand penseur. Ce constat ne doit en aucun cas être vu comme
un signe de rejet ou de mépris vis-à-vis de mes concitoyens et de mon
pays.
C’est parce que nous aimons notre pays et que nous sommes persuadés que
son peuple peut transcender les difficultés qui l’empêche d’occuper la
place qui lui sied dans le concert des nations qu’il est important de ne
pas essayer de cacher le soleil avec un tamis, comme le dit un proverbe
bien de chez nous. Je ne terminerais pas cette contribution sans évoquer
ce fléau qui gangrène notre pays qu’est la corruption. Aucune avancée ou
progrès ne peut être fait dans le rétablissement du lien entre
gouvernants et gouvernés si le régime n’envoie pas des signaux forts et
indiscutables de sa volonté de vouloir lutter sans concessions contre la
corruption. Mais en a-t-il la volonté ? Le doute est plus que permis.
Aucun grand procès de corruption n’est allé jusqu'à son terme à ce jour.
On attend toujours le jugement des hauts responsables et ministres cités
dans l’affaire Khalifa, ce que nous ont promis tous les premiers
responsables qui se sont succédé à la tête du département de la Justice
depuis cette affaire. Le pouvoir mise sur l’usure du temps, et l’oubli.
Le premier responsable du premier parti en Algérie n’en finit pas de
traîner des casseroles derrière lui. Ce bruit de casseroles qui nous
parvient depuis certains quartiers résidentiels de Paris et dont les
journaux ont fait leurs choux gras n’émeut personne. Ni la justice, ni
les instances grassement payées et censées lutter contre la corruption,
ni les militants du vieux parti, ni les plus hautes instances de ce pays
ne semblent y prêter attention. Ce personnage continue à présider aux
destinées du FLN sans gêne, se permettant même le luxe de se faire
porte-parole du président de la République de temps en temps. Comment
a-t-il acquis tous ces biens immobiliers à Paris ? Comment les a-t-il
financés ? D’où provient l’argent et comment a-t-il été transféré ?
Comment et pourquoi Chakib Khelil est arrivé à sortir du pays alors que
de très gros soupçons de corruption pesaient sur lui ? Les exemples de
cette corruption rampante, touchant des fois aux plus hauts sommets de
l’Etat, sont nombreux et l’absence manifeste de volonté politique d’y
mettre fin est pour beaucoup dans ce climat de déliquescence et de
défiance qui règne dans notre pays. Notre pays qui, faut-il le rappeler,
figure, par la grâce de son Président, au Top 10 de la liste peu
enviable des dirigeants arabes et africains qui ont changé la
Constitution pour se maintenir au pouvoir sans alternance. Cette vision
de mon pays se veut réaliste mais ne doit à aucun moment nous inciter au
pessimisme. C’est vrai que le souvenir des années terribles du
terrorisme avec son nombre de victimes explique le peu d’empressement
des Algériens au changement radical et cela le pouvoir en place le sait
et il a su l’utiliser pour gagner du temps. L’immobilisme de peur
d’imploser est devenu la règle. Mais comme le disait un politique
d’outre-mer, dans un monde qui change constamment, il n’y a pas de plus
grand danger que l’immobilisme. Il est tard, mais pas trop tard pour
prendre notre destin en main et cela même si la sortie de ce régime de
rente est difficile, douloureuse et potentiellement dangereuse.
Il n’y a pas de recette miracle et nul ne peut se targuer de pouvoir y
arriver seul. Le pouvoir doit se départir de son arrogance, sortir de
son autisme, arrêter de se parler à lui-même et reconnaître ses échecs.
L’opposition doit apprendre à composer aussi car il est illusoire de
penser qu’un tel régime va lui remettre les rênes du pouvoir sans coup
férir et cela même s’il doit mener le pays à sa ruine. Malheureusement,
la diatribe du leader du Rassemblement pour la culture et la démocratie
pour fustiger en des termes peu amènes l’initiative de son frère ennemi,
le Front des forces socialistes, il y a quelques jours, n’est pas faite
pour nous rassurer à ce sujet. L’opposition face à la dérive monarchique
du pouvoir doit prendre la mesure des enjeux et éviter les guéguerres et
les luttes de leadership qui n’arrangent que le régime en place.
Syndicats dans leurs diversités, société civile, doivent eux aussi
prendre la mesure des dangers qui guettent notre pays et éviter la
surenchère. Plus que jamais, il y a nécessité d’un consensus et d’un
véritable pacte politique, économique et social pour remettre à flot le
bateau Algérie et le mener à bon port car nous aurons l’avenir qu’on
aura mérité. Et nos voisins tunisiens viennent de nous montrer que c’est
possible. Je terminerais cette contribution en citant encore une fois,
car plus que jamais d’actualité, Gramsci qui disait que «quand l’ancien
se meurt et que le nouveau ne parvient pas à voir le jour, c’est dans ce
clair-obscur que naissent les monstres».
A méditer.
N. D.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): N. D.

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