Ici mieux que là-bas: L’ange et le voile

Lesoir; le Dimanche 10 Novembre 2013
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Par
Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Ça se passe sur un vol Paris-Alger, le 6 octobre : l’histoire vient de
m’être racontée par un passager qui en a été témoin, stupéfait de la
tournure qu’allaient prendre les événements.
Le hasard du sitting fait qu’une jeune femme voilée doit prendre place
entre deux hommes. Elle regarde à gauche, à droite puis interpelle le
personnel de bord, demandant un siège à côté d’une femme. Le personnel
lui explique qu’il est impossible d’accéder à sa demande, les places
imparties ne pouvant être échangées qu’entre les attributaires, du moins
avec leur accord. En aucun cas, le personnel ne peut octroyer un siège
ou le retirer à un passager d’autorité.

L’avion est à quelques minutes du décollage. Les négociations patinent.
La jeune femme s’entête. Elle défend mordicus ce qu’elle croit être un
droit, et qui n’en est pas un : la ségrégation hommes-femmes appliquée
aux lois de l’aviation civile qui sont, on le sait, universelles ! Son
incapacité à entendre que la norme ne se modifie pas en fonction du
desiderata de chacun, de ses croyances religieuses ou de ses goûts
personnels fait que l’affaire prend de telles proportions que l’avion
reste cloué au sol. Et pour corser une situation déjà tendue, des
passagers zélés s’en mêlent. Des grosses gueules, à n’en pas douter
défenseurs implacables des droits des femmes brimés par le Code de la
famille, se découvrent dans la promptitude à venir à la rescousse de la
femme voilée qu’ils envisagent comme une victime d’un déni.

Seule autorité à bord, le commandant n’arrive pas à faire entendre
raison. L’heure du décollage est passée depuis un bon moment, et on
continue de frôler l’émeute. Devant cette situation bouchée à l’émeri,
le personnel n’a d’autre alternative que de faire appel à la police.
Solution rarissime, témoignant de la rigidité du refus du règlement par
cette femme. Une policière, accompagnée de collègues, grimpe à bord.
Elle explique à la femme voilée que le règlement impose à tout passager
d’accepter la place qui lui est impartie, faute de quoi elle sera
contrainte de quitter l’avion. La loi ne saurait tenir compte des
convictions religieuses ou des goûts personnels de chaque passager. Les
zélés défenseurs du droit de cette femme à exiger la ségrégation entre
hommes et femmes menacent de quitter l’avion à sa suite. L’imbroglio est
enfin dénoué grâce à un homme qui accepte d’échanger sa place.
Conséquences : une heure de retard et le fait exceptionnel qu’on ait dû
faire appel à la police pour régler un problème survenu dans un avion.
Le témoin qui m’a rapporté cette histoire est un habitué des voyages en
avion. Il m’a fait part de sa stupeur devant cet acte inédit. L’appareil
a fini par décoller mais le problème reste en suspens.

Le fait est loin d’être anodin. Toutes les personnes présentes au moment
où notre témoin racontait cette histoire ont réagi de la même façon : si
cette dame voyage en avion, elle est tenue de se plier comme tout un
chacun aux règlements qui régissent les transports aériens. Faute de
quoi, elle a le loisir de rester chez elle ou d’emprunter des jets
privés. Aucun autre choix. Même les voyages pour le pèlerinage à La
Mecque sont mixtes, de même que sont soumis aux règles internationales
du setting les vols internationaux de Saudi Airlines, la compagnie du
pays wahhabite, adepte de la ségrégation entre hommes et femmes. Dans
les mêmes eaux, ou plutôt dans les mêmes airs, quelqu’un d’autre raconta
une histoire dont il avait été témoin sur un vol d’Air Algérie, il y a
une dizaine d’années. Un passager que le sitting avait placé dans
l’interclasse, entre première et classe économique, refusait de
s’asseoir sous le panneau sur lequel était peint un angelot. Auprès du
chef de cabine qui lui rétorquait qu’il n’y pouvait rien, et qu’il était
obligé de garder cette place, le passager récalcitrant invoqua ses
convictions religieuses et sa conception de l’islam qui lui
interdisaient de se placer sous le dessin de malaïkas. L’affaire fut
tranchée par le commandant de bord : «Il y a un moyen de voyager sans
que les anges ne vous ceignent la tête, c’est de prendre un chameau.»
Déjà remonté et sûr de son bon droit, le passager apprécia d’autant
moins l’humour. Il se déchaîna contre les ennemis de l’islam qui
voulaient le faire voyager dans ce qui lui semblait le comble de
l’impiété. Il outrepassa les règles de la discussion civilisée pour
trébucher dans l’injure. La police, appelée en urgence, dut le faire
descendre de l’avion.

Les choses ne sont plus ce qu’elles étaient il y a dix ans. Et pas
seulement chez nous où - même féconde - la régression nous transforme en
peuple guidé par l’irrationalité et une forme d’hystérie. Chopée cette
info concernant la Turquie : En 1999, une députée du Parti de la vertu
dont est issue l’actuel AKP, avait été chassée de l’Assemblée nationale
pour port du voile sans qu’aucun député ou presque émette la moindre
protestation. Le 31 octobre dernier, quatre femmes, élues de l’AKP, se
sont présentées au Parlement, pour la première fois au pays de la
laïcité d’Atatürk, la tête couverte d’un voile. Cette fois, il ne s’est
trouvé personne pour s’insurger. Quel rapport avec la femme voilée du
vol Alger-Paris ? Eh bien, c’est un peu la même histoire : tu tends le
doigt, c’est le bras qui passe.
A.M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A.M.

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