Il EST À L’ORIGINE DU PROJET DE CONSTITUTION EN ÉGYPTE: Le vrai visage de Mohamed Morsi

Lesoir; le Dimanche 16 Decembre 2012
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Par Ali EL HADJ TAHAR
Retournement de l’histoire : l’association des Frères musulmans
fondée en 1928 par Hassan El-Banna et Sayyid Qotb en Egypte accède au
pouvoir en 2012.Rebelle contre tous les types de régimes, cette formation a combattu
tous les pouvoirs qui se sont succédé depuis sa création, la monarchie
égyptienne autant que la démocratie nassérienne progressiste ou le
centralisme de Sadate et de Moubarak. Elle a fait assassiner le Premier
ministre égyptien du roi en décembre 1948, comploté contre Djamel Abdel
Nasser, car le socialisme, le communisme et les régimes laïques,
baathistes et modernistes sont ses principaux ennemis. En 1954, le raïs
égyptien a dissous la formation avant d’être amené à emprisonner près de
20 000 de ses militants, dont le leader actuel d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri.
Dans les années 1960, les Frères musulmans trouveront en Arabie saoudite
un tremplin pour leur discours : les frères Mohamed Qotb et Sayyid Qotb
ainsi qu’Abdullah Azzam, le chef des Afghans-arabes et maître à penser
de Ben Laden, enseigneront au sein de l’Université islamique de Médine
ou à l’Université du roi Abdallah à Djeddah, qui deviendront des
vecteurs de propagation de la doctrine «ikhwaniste» et wahhabite, ces
deux faces d’une même médaille. L’aide saoudienne leur permet de
s’étendre dans d’autres pays et de donner du fil à retordre aux
Etats-Nations et démocraties naissants, puis de tuer Sadate en 1981
alors qu’il avait fait des concessions et les avait utilisés contre les
communistes. Beaucoup oublient que la trahison est leur marque de
fabrique… A un court moment de leur histoire, en 1936, ils ont participé
à la résistance en Palestine et combattu le mouvement sioniste mais ils
ne tarderont pas à devenir les alliés objectifs des USA et de la CIA qui
ont commencé à les instrumentaliser dès 1953, date de la rencontre de
Talcott Seelye, diplomate américain en poste en Jordanie, avec Saïd
Ramadane, numéro deux de la confrérie. Le régime laïque d’Hosni Moubarak
les a acculés dans l’illégalité, alors ils retrouvent dans la
clandestinité leur meilleur terreau : ils investissent des syndicats et
les associations caritatives et éducatives pour camoufler leur
prosélytisme. Dans les années 1990, ils acceptent la main tendue de
Moubarak et se disent publiquement respectueux de «l’indispensable
démocratie » dans trois manifestes où ils reconnaissent les droits des
minorités, notamment ceux de leurs «frères et compatriotes coptes» ainsi
que «le statut de la femme». Mais nul ne peut jurer de la sincérité de
ce reniement doctrinal d’un islamisme qui se met au costume-cravate sans
jurer de renoncer à l’application «intégrale» de la Charia, le fonds de
commerce qui justifie leur existence. Comme ils ne renient pas le slogan
d’islamisme qu’ils disent soluble dans la démocratie. En 1996, les
Frères musulmans égyptiens créent un nouveau parti politique, Al Wasat,
qui ne sera agréé que le 19 février 2011 et qui se dit respectueux des
principes de la démocratie libérale. Quant au Parti de la liberté et de
la justice (PLJ) du président Mohamed Morsi, il est agréé le 30 avril
2011 et dit se conformer au respect la Constitution du pays et des
règles démocratiques de l’alternance. Les Frères musulmans sont comme
une cellule : elle se divise et se subdivise pour terrasser un corps
sain. Aux élections législatives de 2011-2012, le parti PLJ a remporté
49 % des suffrages. En février 2011, il annonce qu'il ne présentera pas
de candidat à l'élection présidentielle. En vérité, il avait promis à
Al-Baradaï, un islamiste non déclaré, de le soutenir en tant que
candidat à la présidentielle, puis il le laisse tomber au profit du
général Sami Anan, qu’il laissera également tomber… Le PLJ change d’avis
et décide de présenter un premier puis un deuxième candidat qui
deviendra président de la République, avec 51,7 % des voix, face à Ahmed
Chafiq, un ancien du régime Moubarak auquel les modernistes et des
libéraux ont préféré un islamiste ! Une fois élu, Morsi promet que son
gouvernement sera ouvert aux diverses composantes politiques
égyptiennes. Or, selon l’ancien théoricien des Frères musulmans, Tharout
Al-Kharbaoui, tous les ministres placés par Morsi seraient de près ou de
loin des islamistes. Le président n’aurait intégré dans son gouvernement
que des proches de la sensibilité «frériste», contrairement à ce qu’a
fait Ennahda en Tunisie. Quant au richissime Khaïrat Chater, le numéro
deux des ikhwane, il serait à l’origine de nombre de décisions d’un
président issu d’un parti dont les militants sont habitués à
l’obéissance plus qu’à l’imagination. On ne sait donc ce qui trotte dans
sa tête ni à la tête d’une confrérie dont les membres et les militants
se révèlent si imprévisibles et versatiles dans la légalité comme dans
la clandestinité. Sans véritable programme, ils se contentent de suivre
le vent des idéologies libérales dominantes, prêts à faire toutes les
concessions sur le dos des travailleurs et de leur pays. Les Frères
musulmans égyptiens se posent toujours en victimes du pouvoir et
omettent de dire qu’entre 2005 et 2010, ils disposaient de 88 députés
(sur 454) à l'Assemblée du peuple où ils figuraient en tant
qu’indépendants ou sous l’étiquette d’autres formations politiques. Ces
députés ont ainsi voté contre l’augmentation du salaire minimum, pour la
reconduction de Fathi Sorour (l’un des hauts responsables du régime) au
perchoir de l'Assemblée du peuple et applaudi le dernier discours du
président Hosni Moubarak au Parlement, ce qui ne leur a pas interdit de
le huer lorsque la Place Tahrir a scandé «Dégage !» Leur opportunisme
leur a permis de gagner la mise et de détourner le «Printemps égyptien»
à leur avantage, comme le firent leurs confrères tunisiens. A l’image de
leurs pairs du MSP algérien, les nouveaux Frères égyptiens sont habillés
en costume-cravate et leur barbe n’est pas hirsute. Beaucoup d’entre eux
sont issus des hautes écoles, généralement de droit, et parlent des
langues étrangères, ce qui a rendu plus crédible leur discours
lénifiant. Mais aujourd’hui, beaucoup de ceux qui leur ont donné leurs
voix les suspectent de ruse et de duplicité d’autant que leurs
déclarations de principe n’ont encore rien laissé filtrer de leur
programme politique, économique et social, sans parler du domaine
culturel. L’opposition a applaudi lorsque Morsi a mis fin aux fonctions
du Conseil suprême des forces armées (CSFA) qui dirigeait le pays depuis
la chute d’Hosni Moubarak en février 2011. A peine six semaines après
son entrée en fonction, il a réussi à limoger le maréchal Hussein
Tantaoui et le chef d’état-major Sami Anan. Cette facilité déconcertante
en a laissé plus d’un pantois. Or, l’armée et le CSFA étaient les seuls
garants d’une Constitution digne du changement qu’elle avait d’ailleurs
soutenu et rendu possible, sinon créé. Le CSFA ne voulait pas laisser à
Morsi les mains libres et avait invalidé le Parlement dominé par les
islamistes dans l’espoir que le prochain suffrage serait remporté par
les forces modernistes. L’antimilitarisme primaire des démocrates a
autorisé le déroulement d’un autre scénario, qui s’est joué après les
mystérieux attentats du Sinaï qui ont permis à Morsi de faire son
premier putsch contre l’armée avant de tenter le coup de force contre la
Constitution. Les démocrates paient aujourd’hui pour leur méfiance
envers l’armée. Dans sa première allocution en tant que président, Morsi
avait promis d'être «le président de tous les Egyptiens» mais il fera sa
seconde allocution au siège des Frères musulmans, montrant sa préférence
pour la confrérie par rapport aux autres citoyens égyptiens. Son projet
de Constitution est conforme avec les idées conservatrices qu’il
défendait durant la clandestinité, comme la création au sein de l’Etat
d’un conseil de religieux chargé d'examiner la conformité des lois à la
Charia ! Une fois élu, Morsi s’est trouvé devant un dilemme : suivre la
ligne de son parti et se trouver confronté à l’opposition séculière et
démocratique, ou bien prendre exemple sur Ghannouchi qui en donnant la
présidence à Marzouki a su amadouer l’opposition mais suscité la colère
dans ses propres rangs, comme l’ont montré les dépassements violents des
islamistes tunisiens. Morsi a préféré parier sur les siens, et le voilà
dans l’embarras. Maniant avec assurance la langue de bois, Morsi n’avait
pas besoin de faire des discours enthousiasmants pour emporter la
présidentielle, l’aura des Frères et un vote sanction ayant suffi. Or,
remporter des élections est une chose, gouverner en est une autre.
Islamiste ou pas, il ne suffit pas d’avoir un Ph.D en engineering pour
diriger un pays, a fortiori l’Egypte, et le mener sur le chemin de la
paix sociale et vers la réussite économique. Morsi n’a pas la flamme
d’un tribun ni l’étoffe des gourous qui chauffaient les fanatiques dans
les stades algériens. Comme ses pairs Ghannouchi, Abdel Jalil, Soltani
et consorts, il se dit proche de l’AKP turc d’Erdogan mais il n’a ni
l’expérience des affaires publiques et encore moins étatiques ni le
diplôme correspondant et certainement pas la culture adéquate. Le
président turc, Abdullah Gül, est détenteur d’un doctorat en sciences
économiques avec une longue expérience professionnelle, tandis que son
Premier ministre, Tayyip Erdogan, est diplômé en sciences économiques et
commerciales. De par leurs diplômes et les postes qu’ils ont exercés,
ces deux personnalités ont pu assurer une forte croissance à leur pays,
sans trop promettre comme l’a fait Morsi qui a même assuré de régler en
cent jours les problèmes d’embouteillage sans étude préalable ! Jusqu’à
ce jour, les Egyptiens ignorent ce que leur réserve le programme
économique de Morsi, à part le fait qu’il soit prêt à faire toutes les
concessions au FMI ou à la Banque mondiale : réformes structurelles,
levée des subventions aux produits de base… C’est d’ailleurs sur cette
conditionnalité que le FMI vient d’octroyer un prêt de 4,8 milliards de
dollars à l’Egypte, qui va devoir encore serrer la ceinture dès l’hiver
prochain alors qu’elle espérait la relâcher. Il y a une dizaine de
jours, Morsi a annoncé ces augmentations qui se sont aussitôt
répercutées sur le marché, puis il les a annulées quelques jours plus
tard, créant une véritable anarchie chez les commerçants. A la veille
des élections, les islamistes n’avaient pas décidé s’ils allaient
autoriser ou pas certains festivals, la musique, la danse… Quatre-vingt
années durant, ils ont activé pour prendre le pouvoir en faisant des
prêches, avec comme références les livres de chevet des Sayyid Qotb et
Hassan Al-Banna. La mouture de Constitution de Morsi trahit une même
inconsistance et la même improvisation sur les plans économique, social,
culturel… D’où les dégâts de la discorde actuelle.
A. E. T.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): A. E. T.

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