Kiosque arabe: Les exaspérés provocateurs

Lesoir; le Lundi 30 Novembre 2015
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Par Ahmed Halli
halliahmed@hotmail.com
Revoilà
notre ami Hani Naqshabendi que j’ai égratigné la semaine dernière pour
sa plaidoirie extra-muros en faveur de l’Arabie Saoudite, injustement
attaquée, selon lui, après les attentats de Paris. Sur un tout autre
registre, il nous annonce plein d’optimisme que loin de se détériorer
après les attentats du 13 novembre, la situation des musulmans en
Occident va, au contraire, s’améliorer. Il affirme, en effet, et ce
n’est pas faux, que les Français qui n’avaient qu’une connaissance
superficielle de l’Islam vont s’attacher à mieux connaître cette
religion. Retour à l’école ! En guise de première leçon, cette scène vue
quelques jours après les attentats, place de la République à Paris, lieu
de recueillement en hommage aux victimes. Nous sommes en milieu
d’après-midi, deux individus BCG (barbe, claquettes, gandoura) arrivent
sur le terre-plein, déploient tranquillement leurs tapis, et
accomplissent la prière du «A’sr». Aucun signe d’intérêt, voire
d’hostilité, chez les dizaines de personnes venues déposer des fleurs
et/ou prier. Comme la pratique n’a été observée que lors des
manifestations pour la Palestine, la prédiction du chroniqueur kurde
semble s’être réalisée avant même d’avoir été formulée. On peut donc
affirmer d’ores et déjà, en accord avec lui, que la situation des
musulmans en Occident s’améliore !
Place de la République à Paris, et en exhibant un «Islam provocateur»,
on aura donc singulièrement abrégé une étape fondamentale, pour ne pas
dire fondamentaliste, celle de « l’Islam provoqué ». Abdallah Benbadjad
Al-Oteïbi, l’un des éditorialistes attitrés du quotidien Al-Charq-Al-Awast,
nous en explique les mécanismes. D’abord, affirme-t-il en préambule, il
est avéré que les groupes et les organisations liés à l’Islam politique
constituent un immense vivier pour le terrorisme. C’est donc sous le
regard de ces mouvements, et à partir de leur discours extrémiste global
que s’est construit et structuré «l’Islam provoqué». Cette construction
est basée, affirme l’éditorialiste, sur trois éléments dans cet ordre et
qu’il appelle les industries de la colère, de la démoralisation, et de
la violence. La colère, ou l’exaspération, est l’œuvre du mouvement des
Frères musulmans à la fin des années vingt, et Seyid Qutb s’en est fait
le porte-voix, avec son célèbre article «Des écoles de la colère».
Dans cet article, le théoricien du «takfir», ou de l’excommunication,
prônait la création de plusieurs écoles de la colère contre le
gouvernement, contre les écrivains et les journalistes. Le partisan de
la colère est initié à ressentir et à englober dans la même colère tout
ce qui est autour de lui, jusqu’aux Etats étrangers et aux institutions
internationales.
L’industrie de la démoralisation consiste à dénigrer systématiquement
les Etats où les islamistes ne sont pas au pouvoir, et à encenser ceux
où ils gouvernent comme ils le font actuellement pour la Turquie. Il
s’agit également de diminuer la portée ou de semer le doute sur un
projet de développement qui n’est pas le leur, et/ou auquel ils ne sont
pas associés. Quant à l’industrie de la violence, elle est le but et le
résultat, selon les plans de Hassan Al-Bana qui avait notamment pensé la
préparation militaire pour ses militants et avait mis sur pied
«l’organisation secrète» chargée de tuer et de détruire. Le leader des
Frères musulmans qui affirmait que la mission de son organisation était
de «diriger le monde», et affirmait être «en guerre contre tout leader,
ou président de parti ou d’institution». Il disait aussi qu’il ne
reconnaissait que les « frontières de la foi», et non les frontières
géographiques, et qu’il était dans l’attente du «jour du sang». Le
quotidien saoudien finit par en venir au fait, en soulignant qu’il est
erroné de croire que le terrorisme remonte à deux ou trois décennies.
Ses racines plongent en fait dans l’histoire des groupes de l’Islam
politique. Bref, il s’agissait de nous convaincre que le wahhabisme a
enfanté des terroristes qu’il ne reconnaît plus, et qu’il renie
publiquement.
Il reste toutefois que la théologie et le rituel ne varient pas, et que
les références subsistent, même si le père a sacrifié le fils, pour ne
pas subir les conséquences des actes de ses rejetons. La blogueuse
saoudienne Nouha El-Hachemi s’insurge cette semaine contre l’emprise de
plus en plus grande des prédicateurs sur les musulmans.
Elle estime que nous sommes en face d’une nouvelle idolâtrie qui amène
les gens à suivre aveuglément les «cheikhs» des chaînes satellitaires,
même quand ils racontent des sornettes. A titre d’exemple, elle cite le
cas de l’Egyptien Amr Khaled, spécialiste de la mise en scène, et dont
la seule référence «religieuse» est un diplôme de comptable. Il a exercé
d’ailleurs ce métier durant plusieurs années avant de devenir une
vedette des prêches télévisuels et de subjuguer les jeunes filles
arabes.
Et c’est sans doute pour sa capacité à suborner et à séduire les foules
qu’une université britannique lui a délivré en 2010 un doctorat en
sciences théologiques. Dans l’un de ses prêches, il incite son auditoire
à aller prier à la mosquée : «Il dit que cette prière vaut 27 fois la
prière à la maison, si on multiplie ce chiffre par le nombre de prières
de la journée, puis de l’année, puis qu’on multiplie chaque “hassana”
(action méritoire) par dix, nous arrivons à des chiffres astronomiques.»

Et Nouha El-Hachemi de noter avec humour que le prédicateur n’a pas
oublié qu’il a jonglé avec les chiffres durant de longues années. Pour
compléter le tableau ajoutons qu’il jongle aujourd’hui avec d’autres
chiffres, ceux de son compte en banque, puisqu’il est classé parmi les
dix plus grandes fortunes arabes.
A. H.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. H.

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