L’ENTRETIEN DE LA SEMAINE : ALI, BROCANTEUR, AU SOIR MAGAZINE: «Ce métier, c’est comme un virus qui s’est logé dans mon sang»

Lesoir; le Samedi 15 Decembre 2012
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Entretien réalisé par Naïma Yachir
Palper des objets qui sentent le moisi, fouiner dans des garages où
sont entassés d’anciens meubles parfois vermoulus, de vieilles reliques,
dont on veut s’en débarrasser, c’est la passion d’Ali qui, au fil des
ans, en a fait son métier. Dans cet entretien qu’il a bien voulu nous
accorder, il nous raconte son histoire d’amour avec la brocante.Soir Magazine : Comment vous est venue cette passion du «vieux» ?

Ali : En fait, et sans vouloir faire de jeu de mots, ce coup de cœur
pour le «vieux», pour reprendre votre expression, je l’ai acquis auprès
des vieux. J’avais 16 ans, il y a de cela une cinquantaine d’années
quand, à mes moments de détente, mon oncle originaire de Sétif, m’a
accepté comme compagnon lors de ses déplacements dans les différents
quartiers de la capitale pour acheter les vieilleries qui encombraient
débarras et greniers des maisons. A l’époque, je ne comprenais pas
comment les gens pouvaient s’intéresser à ces bizarreries. Mais ce qui
me fascinait c’étaient toutes ces choses que je découvrais dans des
anciens appartements des quartiers de Bab-El-Oued, Didouche et Hassiba.
Leurs propriétaires, qui souvent venaient d’emménager après le départ
précipité des Français, voulaient les bazarder coûte que coûte. J’aidais
donc mon oncle à transporter sa marchandise dans sa grande charrette,
pour la déposer dans un vieux garage qu’il avait loué à Bab-El-Oued. Au
fil des ans, il a fini par s’installer à Oued Kniss. Il était sans cesse
à l'affût de la moindre occasion pour se procurer la pièce rare. Quant à
moi, j’observais, à chaque fois émerveillé par tous ces trésors, en me
posant la question : «Qui allait acheter toutes ces reliques.» La
réponse je l’ai eue lorsque mon oncle se faisait vieux et m’a légué cet
«héritage» que j’ai accepté volontiers en y sacrifiant mes études. Je ne
le regrette pas. J’ai fini par avoir ce plaisir de humer l’ancien,
plaisir de négocier les prix, de partager cette ambiance à la fois de
concurrence, de suspicion et d’entre-aide, et ce défi d’arracher une
pièce unique. Là, j’ai compris que c’était le métier qui rentre, que
j’étais fait pour ça, comme vous pour le journalisme. A chacun sa
passion, à chacun son métier.
Qui sont les clients potentiels qui fréquentent ces lieux ?
Il y a les curieux, il y a ceux qui, en attendant un rendez-vous
veulent passer le temps, ils regardent sans grand intérêt tout ce
bric-à-brac posé pêle-mêle qu’ils appellent khorda ; et il y a bien sûr
les chineurs, ces passionnés de «l’ancien». Ceux-là, je les reconnais à
leur manière de prendre certains objets, de les regarder, de les
soupeser. Leurs yeux ne trompent pas. Ils sont tout simplement obnubilés
par une ancienne boîte de biscuits en métal, une vieille lampe de
chevet, une malle, un tourne-disques ou un tableau d’une nature morte.
Ces clients m’intéressent d’abord parce que je sais que je vais vendre,
mais surtout parce qu’ils partagent ma passion. Ce sont des gens qui
sont à la recherche de l’authentique. J’ai fini par tisser des liens
d’amitié avec certains d’entre eux. Comme ces jeunes mariés qui venaient
de convoler en justes noces et qui voulaient meubler leur appartement.
C’était un plaisir de négocier avec eux. C’étaient des intellectuels,
des artistes, qui savaient parfaitement ce qu’ils voulaient. Moi aussi,
j’ai fini par savoir ce qui les intéressait. D’ailleurs, on s’était
échangé nos numéros de téléphone, ils me commandaient des meubles et je
faisais tout pour les satisfaire. J’étais agréablement surpris un jour,
alors que je leur livrais une table de salle à manger et des chaises, de
découvrir une véritable brocante dans leur appartement, c’était meublé
avec beaucoup de goût et surtout très personnalisé. Cela remonte à
plusieurs années, au temps où il y avait de la marchandise.
Justement, qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?
A l’époque, on se procurait la marchandise des maisons ; d’ailleurs,
je me souviens pour l’anecdote, quand j’accompagnais mon oncle, une dame
ne voulait pas emménager dans son nouvel appartement au quartier
Meissonnier tant qu’il ne s’est pas vidé de tous ses anciens meubles. Le
mari avait carrément bradé à notre bonheur de véritables meubles
d’antiquité. Il nous répétait que sa femme ne voulait en aucun cas
garder ces meubles infestés de cafards et de mites. Vers les années
1970,1980, on achetait au niveau des ambassades, chacun avait ses
entrées et sa spécialité. Il y en a qui sont versés dans les lustres en
cristal, certains dans les meubles de salon, la vaisselle en cuivre ou
encore dans les tableaux ; d’autres ont récupéré des meubles de certains
grands hôtels de la capitale lorsque ces derniers ont rénové leur
mobilier. Je n’oublierai jamais, pour la petite histoire, cette aventure
qu’a vécu un de mes collègues qui, par un pur hasard, a eu entre les
mains un vrai Renoir qu’il s’était procuré d’un autre brocanteur dont il
ne soupçonnait pas la valeur. Il l’a acheté pour deux sous, authentifié
par un professeur de l’Ecole des beaux-arts avant de le vendre au prix
fort à un ambassadeur. C’était pour lui l’affaire du siècle.
Aujourd’hui, les temps ont changé il ne reste plus grand-chose dans les
ambassades. Depuis environ cinq années, c’est vers l’étranger qu’on
s’est orienté. Certains font les marchés aux puces de l’Europe ou
importent les meubles d’Asie.
On remarque depuis quelques années une flambée des prix, à quoi
est-elle due ?
Bien sûr, on fait comme tout le monde. On subit nous aussi
l’inflation. La pomme de terre se vendait à combien il y a cinq ans ?
C’est vrai que cela rebute les clients, dont la plupart chinent par
esprit d’économie, et pour des raisons utilitaires, mais les passionnés
de la brocante, les vrais chineurs, que l’on reconnaît très vite
d’ailleurs, recherchent la pièce unique, sa beauté, son originalité et
son authenticité comme je l’ai dit. Il y a aussi le fait qu’aujourd’hui
les gens sont branchés Internet, les brocanteurs ont compris depuis
quelque temps que c’est devenu très tendance de chiner, alors ils en
profitent. Ils appliquent la loi de l’offre et de la demande. Je parle
surtout de ces jeunes qui se disent du métier et qui sont capables de
vous vendre une cuillère des années 1980 à 3000 DA, en vous faisant
croire que c’est une œuvre d’art. N’est pas brocanteur qui veut. Nous,
nous sommes toujours là pour l’amour du métier. Moi je suis incapable de
faire autre chose que ça. C’est comme un virus qui s’est logé dans mon
sang et je continue toujours de guetter la pièce rare, même si elle se
fait de plus en plus rare, en essayant de la céder à celui qui en
connaît sa valeur. Je ne serai plus là quand je ne pourrai plus sortir
de chez moi.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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