L’ENTRETIEN DE LA SEMAINE: LA SOCIOLOGUE MARNIA LAZRAG AU SOIR MAGAZINE: «De tout temps, la génétique a été utilisée à des fins politiques»

Lesoir; le Samedi 22 Decembre 2012
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Entretien réalisé par Fatma Haouari
Dans cet entretien qu’elle nous a accordé, la sociologue Marnia
Lazrag nous livre son analyse sur la génétique et son influence sur les
comportements sociaux. Elle soutient que cette discipline a été utilisée
à des fins politiques par les grandes puissances et comme un prétexte
dans des guerres d’extermination des races et la hiérarchisation de la
société.Le Soir d’Algérie : Lorsque nous évoquons l'héritage génétique,
nous pensons généralement aux gènes physiques, notamment ceux de la
ressemblance physique. Les enfants qui héritent des mêmes yeux, du
corps, de la même physionomie, nous font oublier souvent ces
ressemblances très subtiles comme la démarche, les gestes, la voix.
Comment peut-on l'expliquer ?
Marnia Lazrag : En tant que sociologue, j’estime que cette question
sur l’héritage génétique est d’une extrême importance. Elle a un lien
direct entre le biologique et le social. Effectivement, nous sommes tous
composés de chromosomes et de gènes qui nous sont transmis de nos
parents, de nos grands-parents, de nos ancêtres et qui expliquent que
les enfants d’un même couple aient la même forme des yeux ou la même
couleur, les mêmes cheveux... Il y a, certes, une question de
ressemblance physique mais il y a toujours eu un très grand débat qui a
pris beaucoup d’ampleur surtout au XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre
mondiale sur la question de savoir si l’individu, son comportement et sa
capacité intellectuelle sont déterminés par l’appareil génétique. Elle
relève en fait de la théorie du racisme qui consiste à dire que
certaines races de par leur structure génétique sont incapables de faire
ce que d’autres races peuvent faire. La Seconde Guerre mondiale a donné
naissance à l’hégémonie de la race arienne et au nettoyage ethnique des
autres races. Les généticiens expliquent les ressemblances par
l’hérédité mais celle-ci s’arrête au physique. Comme je le disais plus
haut, les débats ont été poussés plus loin en disant que certaines races
sont génétiquement limitées, ce qui a poussé le débat à se poser la
question sur leurs capacités intellectuelles.
Le facteur social ou sociologique peut-il avoir une influence sur la
génétique ?
Il y a deux grandes tendances dans l’interprétation de la relation
entre le biologique/génétique et le social. Il y a eu le mouvement
eugénique (les bons gènes) au XIXe siècle. Il y a parmi les sociologues,
et dans une certaine mesure les anthropologues, un groupe qui soutient
que l’environnement social influe sur les prédispositions biologiques et
un autre qui dit qu’au contraire, c’est la constitution génétique qui
détermine nos prédispositions sociales. En d’autres termes, on peut
avoir des gens de grande intelligence et des gens portant des gènes de
grande imbécillité. Ce genre de pensée est allé très loin. Aux
Etats-Unis comme dans d’autres pays européens, on a stérilisé des
personnes qu’on considérait comme bêtes. On a même présenté la pauvreté
comme une condition génétique, disant que c’est parce qu’on est bête
qu’on n’a pas réussi dans la vie et qu’on est démuni. On a stérilisé des
malades mentaux, des épileptiques et des femmes des milieux modestes,
arguant que ces femmes se reproduisent très vite et donnaient naissance
à des enfants à l’intelligence limitée. La pauvreté devint une tare
génétique. Dans l’île de Porto Rico, par exemple, qui fait partie du
Commonwealth américain, on a stérilisé 30% de la population féminine
entre 1966 et 1970 car cette petite île où il y avait une grande
pauvreté sans oublier que 13 à 15% de terres étaient occupées par des
fabricants de canne à sucre, la majeure partie de la population était
désœuvrée et sur la paille. On a donc pondu une loi qui stipulait que la
stérilisation pouvait se faire volontairement sous le couvert de
planning familial, mais c’était une grande opération de mystification
car ce n’est ni plus ni moins qu’une stérilisation de masse. Paul Broca,
au siècle dernier, faisait des expériences pour déterminer une
hiérarchie des races qui indiquait clairement que plus on est blanc,
plus on est intelligent, et plus on est brun plus on est bête. Il
comparait les crânes des différents groupes humains, les indous, les
Africains, les Asiatiques, les Européens... Ce qui est cocasse et
stupide à la fois dans les expériences, c’est qu’il bourrait les crânes
de graines de moutarde qui ont tendance à gonfler pour avoir la capacité
et la contenance de la cavité ; pour lui, plus le volume dans le crâne
est grand, donc le cerveau est grand, et plus l’intelligence est
supérieure. C’est ainsi qu’il a essayé d’établir une hiérarchie des
races. Ce genre d’expériences complètement insensées ont donné naissance
à la pensée hégémonique des Blancs et au nazisme. La thèse de la pureté
de la race. Le colonialisme répondait à cette thèse. Durant la
colonisation de l’Algérie, l’Algérien était considéré par les colons
français comme un sous-homme qui n’est pas entièrement humain, donc on
le torturait comme on le ferait avec un animal. La torture était
également une forme de lavage de cerveau. On enlevait du cerveau de
l’Algérien, d’après le général Salan, ce qu’il emmagasinait comme
référents culturels et religieux. Il fallait faire table rase de tout ce
qui affectait la façon de penser de l’Algérien. La torture baissait le
niveau de résistance, on pouvait alors laver le cerveau pour mettre
d’autres référents.
On est amené à se poser la problématique de l'inné et de l'acquis,
quelles sont leurs limites dans la génétique ?
Il est difficile de trancher cette question. Pour les sociologues et
les anthologues qui croient à l’humanité et non à une conception
mécanique de la génétique, la frontière entre l’inné et l’acquis est
très floue. Il y a une expérience faite par le cousin de Charles Darwin.
Ce dernier voulait répondre à cette question. Il a pris des jumeaux qui
ont les mêmes gènes mais qui étaient séparés et évoluaient dans des
milieux différents. Il est arrivé à la conclusion que le milieu social
n’influe pas sur la constitution génétique. C’est donc le déterminisme
absolu. D’autres chercheurs ont voulu voir de visu ces jumeaux mais ils
se sont rendu compte que c’était une supercherie et que ces jumeaux
n’avaient jamais existé. Il a fabriqué une étude de toutes pièces car il
voulait appuyer la thèse de la supériorité des races nonobstant le
milieu dans lequel elles vivent. La vérité, c’est que les individus ont
des prédispositions artistiques, littéraires, scientifiques ou autres
mais encore faut-il qu’ils évoluent dans un milieu favorable à leur
épanouissement. On sait également qu’une personne, à force de travail,
pouvait également acquérir une certaine technicité et développer la
maîtrise de son domaine.
La génétique, comme toute science, connaît des évolutions. Où en
est-on aujourd'hui, et quel est le rôle des sciences sociales dans la
compréhension de cette science ?
La sociologie ainsi que l’anthropologie dans une certaine mesure a
beaucoup évolué dans ce domaine, mais ce qui est certain, c’est qu’on a
de tout temps utilisé la génétique à des fins politiques et pour
justifier par des moyens de falsification et de fraude notamment
certains pays occidentaux à établir des liens entre l’intelligence et la
structure génétique ; or, l’intelligence reste indentifiable et
indéfinissable.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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