L’ENTRETIEN DE LA SEMAINE LE SOCIOLOGUE DJAÂFAR LESBET AU SOIRMAGAZINE: «L’important n’est pas la conformité du couple vis-à-vis des autres, mais élever les enfants dans l’harmonie»

Lesoir; le Samedi 1 Decembre 2012
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Entretien réalisé par
Fatma Haouari
Dans cet entretien qu’il nous a accordé, le sociologue Djaâfar
Lesbet explique que les familles recomposées se trouvent majoritairement
dans les villes. Un phénomène plus fréquent chez les classes moyennes.
Il indique que le fait qu’une belle-mère soit assimilée à une marâtre
n’est pas propre aux couples recomposés. Le rejet existe dans toutes les
familles, sauf qu’il est exacerbé par «l’excuse toute trouvée». Pour
lui, ce sont de nouvelles relations non encore digérées.Soirmagazine : Pour cause de divorce, les familles recomposées
sont à la hausse. Comment à votre avis la société appréhende ce genre de
familles ?
Djaâfar Lesbet : C’est un phénomène marginal qui touche
majoritairement les villes. Il est certainement plus fréquent chez les
classes moyennes. On s’interroge sur «l’importation » des signes de
désocialisation de sociétés dites «occidentales» globalement, sans se
donner la peine de la définir géographiquement, économiquement ou
culturellement. Par exemple, en France, une enquête évalue qu’une
famille sur dix est recomposée. 1,6 million d’enfants vivent avec un
beau-père ou une belle-mère. Or, il y a une trentaine d’années, personne
n’en parlait, car perçu comme un indice dévalorisant de la famille, le
signe avant-coureur de la déstructuration de la société. On a pris le
temps de se rassurer et aujourd’hui, on a fait de la déviation d’hier
une nouvelle forme d’organisation familiale. La famille type de demain,
allant jusqu’à remettre en cause la notion et la perception originelle
du couple. Celui-ci ne sera plus incarné par un homme et une femme, mais
par une variété de couples de même sexe. En Algérie, on a aucune donnée
statistique, mais on glose sur le sujet, sans oser pousser la réflexion
jusqu’à ce seuil. Partant de ce principe, on peut dire que c’est là un
signe inéluctable, marquant, montrant ou masquant la perception d’un
type d’évolution économique, doublé d’un indice d’accès à la «modernité»
dite universelle. Avant, le mariage était une alliance entre familles,
le couple n’existait que par et pour la famille au sens large. Ce modèle
perd de son hégémonie, surtout depuis l’indépendance. Les
bouleversements qu’a connus le pays depuis cette date la plus marquante
de notre histoire ne peut rester neutre, sans produire des effets
inattendus sur les membres qui composent la nouvelle société, réveiller
sa conscience, réanimer ses riches différences et favoriser l’émergence
de l’individu. Tout cela induit forcément des changements, attendus par
les uns et contestés par d’autres, souvent au nom de valeurs, de
principes et de fondements supposés communément partagés.
La société est-elle prête à accepter le changement dans les mœurs ?

Pour en revenir aux familles décomposées et recomposées ou
disloquées, cela n’est pas un fait nouveau. C’est sa lisibilité et sa
crédibilité qui le sont et encore par comparaison avec une autre
structure sociale perçue comme un point directionnel à l’horizon, grossi
par le vide de proximité. Une déviation par rapport à une situation
relativement stable, un remodelage inévitable de notre société, mue par
les sources de savoir aujourd’hui diversifiées, stimulée par les
changements économiques, politiques, culturels, qui inévitablement
influent sur la pensée et modifient les mentalités, en fonction des
dispositions de chacun. Il n’y a pas le feu à la grange, c’est juste une
question d’altérité.
Dans l’imaginaire populaire, la belle-mère est assimilée à une
marâtre. D’où vient ce préjugé ?
Je ne sais pas si on peut parler de préjugé, mais de nouvelles
relations non encore digérées. En politique québécoise, une «belle-mère»
est un ancien Premier ministre venant embarrasser son ancien parti par
des critiques ou des déclarations incendiaires ; en botanique, la
belle-mère est le surnom donné au cactus echinocactus grusonii en raison
de ses nombreuses et fortes épines. Dans l'argot des métiers, un vocable
métaphorique désignant une épingle à nourrice pour les costumières, une
remorque dans le transport routier. En plus des perles qu’on lui met
autour du cou : «Le mariage, c'est pas la mer à boire, mais la
belle-mère à avaler.» «La conscience est une belle-mère qui ne sort
jamais de chez vous.» «J’adore ma belle-mère. Je l’aime tellement que je
l’emmène partout avec moi. Mais elle retrouve toujours la maison...»
«Avoir sa belle-mère en province quand on demeure à Paris, et
vice-versa, est une de ces bonnes fortunes qui se rencontrent toujours
trop rarement.» (H. de Balzac). «Il n’y a pas de bonheur parfait ! dit
l’homme quand sa belle-mère mourut et qu’on lui présenta la note des
pompes funèbres.» Et cette «perception» est une attitude universellement
partagée. «L'épouse, c'est pour le bon conseil, la belle-mère, c'est
pour le bon accueil, mais rien ne vaut une douce maman.» (Léon Tolstoï).
Les anthropologues sont unanimes pour dire que «le respect et la crainte
avec lesquels le sauvage ignorant considère sa belle-mère».
Est-il vrai qu’une femme développe naturellement des mécanismes de
rejet dès qu’elle se marie avec un homme ayant déjà des enfants, où
est-ce plutôt le contraire, ce sont les enfants qui la rejettent ?
A mon avis, cette question n’est pas propre aux couples recomposés.
Le rejet existe dans toutes les familles, sauf qu’il est exacerbé par
«l’excuse toute trouvée. «Ce n’est pas sa vraie mère ou son vrai père»,
laissant supposer que dans toutes les autres la perfection règne. Ce qui
est loin d‘être vrai. De plus, en général, c’est la femme qui «hérite »
de la garde de la progéniture de l’ex-couple. Et si cela revient au
mari, il confie la garde à ses parents. Donc parler des familles
recomposées en Algérie, c’est faire preuve d’une acrobatie, de haut
niveau sportif, pas scientifique.
Les contes, les films et toutes sortes de canaux accentuent la
caricature. Faut-il qu’il y ait une communication à même de faciliter
les rapports familiaux quand il y a remariage ?
Cela c’est du cinéma, les Américains ont vu défiler des films, qui
faisaient l’apologie des familles américaines virtuelles, dans
lesquelles aucune ne se reconnaissait, cela n’a pas empêché Hollywood
d’être la première industrie du mensonge florissant. Devions-nous singer
ce modèle, pour promouvoir nos fantasmes ?
La société algérienne est-elle une société fermée ou ouverte ?
La société est une vue de l’esprit. C’est la personne qui est
ouverte ou fermé aux autres. On dit et on aime entendre que la société
algérienne est accueillante, solidaire et a l’esprit de famille. C’est
vrai et faux à la fois. Accueillante pour qui et à quelle condition? Les
exemples de rejet se multiplient vis-à-vis des non-conformistes et
encore plus flagrants vis-à-vis de ceux qui ont choisi de ne pas
partager la même foi, supposée de tous, fussent-ils Algériens de
naissance ou par choix en risquant leur vie pour l’indépendance de leur
pays. Solidaire avec qui ? La solidarité n’est pas une valeur innée,
elle a toujours était une nécessité, sans laquelle nul ne pouvait
survivre. Plus en devient riche, plus la solidarité avec les pauvres
devient ténue. L’esprit de famille ? Oui, cela était vrai, quand on
était presque tous pauvres. Aujourd’hui, dès que le père laisse les
restes d’un bien (généralement issu des biens vacants), tous les membres
se retrouvent au tribunal pour se partager le gâteau. Même les
agnostiques revendiquent l’application de la charia. On survit avec des
clichés éculés.
Quel comportement doit-on privilégier quand le préjugé est le maître
à bord ?
L’humilité en incitant et en favorisant aux autres l’acquisition du
savoir pour devenir libre. Nul, s’il est raisonnable, ne peut être
maître à bord sans les autres. Même le roi ne peut l’être sans ses
sujets. L’important n’est pas la composition ou la conformité du couple
vis-à-vis des autres, mais comment élever les enfants dans l’harmonie en
leur transmettant les valeurs qui feront d’eux des hommes libres et
heureux de vivre et de partager avec l’autre.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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