Le coup de bill’art du Soir: Maurice et Josette Audin, enfin !

Lesoir; le Dimanche 23 Decembre 2012
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Par Kader Bakou
Quelques minutes qui ont changé l’histoire. C’est peut-être l’étape
la plus symbolique de la visite de François Hollande à Alger. Le
président de la République française s'est longuement recueilli jeudi
devant la plaque apposée en souvenir de Maurice Audin, à la place qui
porte le nom de ce mathématicien de 25 ans, communiste, qui militait
pour l'Algérie indépendante. Le 11 juin 1957, en pleine bataille
d’Alger, Maurice Audin est arrêté par les paras, la nuit, à son domicile
d’Alger. C’est la dernière fois que son épouse, Josette, le verra. Une
souricière étant installée dans l'appartement de la famille Audin, Henri
Alleg, directeur du journal Alger républicain, y est arrêté le
lendemain. Il est le dernier civil à l'avoir vu vivant. La trace de
Maurice Audin est, dès lors, perdue pour son épouse Josette et leurs
trois enfants. Le 1er juillet, le commandant militaire du secteur
d’Alger- Sahel annonce à Josette que son mari s’est évadé. Selon l'armée
française, Maurice Audin se serait évadé en sautant de la jeep qui le
transférait de son lieu de détention. Mais, selon une enquête de
l'historien Pierre Vidal-Naquet qui écrit, en mai 1958, dans la première
édition de «L'affaire Audin», que l'évasion était impossible, Maurice
est mort assassiné au cours d'une séance de torture, le 21 juin. «Il y a
maintenant plus de trois mois que j'ai été arrêté. J'ai côtoyé, durant
ce temps, tant de douleurs et tant d'humiliations que je n'oserais plus
parler encore de ces journées et de ces nuits de supplices si je ne
savais que cela peut être utile, que faire connaître la vérité c'est
aussi une manière d'aider au cessez-le-feu et à la paix (…) J'ai encore
connu d'autres choses. J'ai appris la «disparition» de mon ami Maurice
Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même équipe
qui ensuite me «prit en mains». Disparu comme le cheikh Tébessi,
président de l'Association des Oulamas, le docteur Cherif Zahar et tant
d'autres. Lodi, j'ai rencontré mon ami de Milly, employé à l'hôpital
psychiatrique de Blida, torturé par les «paras» lui aussi, mais suivant
une nouvelle technique (…) Dans les couloirs de la prison, j'ai reconnu
dans un «entrant» Mohamed Sefta, de la Mahakma d'Alger (la justice
musulmane). «Quarante-trois jours chez les paras. Excuse-moi, j'ai
encore du mal à parler : ils m'ont brûlé la langue», et il me montra sa
langue tailladée. J'en ai vu d'autres : un jeune commerçant de la
Casbah, Boualem Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait
au tribunal militaire, me fit voir de longues cicatrices qu'il avait aux
mollets. «Les paras, avec un couteau : j'avais hébergé un FLN. De
l'autre côté du mur, dans l'aile réservée aux femmes, il y a des jeunes
filles dont nul n'a parlé : Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima
Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d'autres encore
: déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques,
elles ont subi elles aussi l'eau et l'électricité. Chacun ici connaît le
martyre d'Annick Castel, violée par un parachutiste et qui, croyant être
enceinte, ne songeait plus qu'à mourir», écrit Henri Aleg dans La
Question. Avant sa visite en Algérie, François Hollande a adressé une
lettre à Josette Audin où il lui promet une entrevue avec le ministre
français de la Défense Jean-Yves Le Drian, «afin de (lui) remettre en
mains propres l’ensemble des archives et documents en sa possession sur
la disparition de (son) mari». C’est la consécration de son combat et
aussi d’hommes comme Henri Alleg, François Demerliac, réalisateur du
film Maurice Audin, la disparition ou de Mohamed Rebah auteur du livre
Des chemins et des hommes. Maurice Audin (un franco-algérien, pour
reprendre le langage d’aujourd’hui) est une victime de la colonisation ;
«un système injuste et brutal», selon les propres propos de François
Hollande lors de son désormais historique discours d’Alger.
K. B.
bakoukader@yahoo.fr

Categorie(s): culture

Auteur(s): bakoukader@yahoo.fr

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