Le Novelty, une enseigne algéroise à talisman

Lesoir; le Mercredi 5 Decembre 2012
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Idéalement situé
dans la rue Larbi-Ben-M'hidi, le Novelty, grand café, remportait un
succès retentissant pour son calme, son charme discret et son service de
premier ordre. Les modifications partielles intervenues dans sa
structure sont très significatives de la mouvance des années soixantedix
: sa terrasse, selon le concepteur, lui donnait le cachet d'une enseigne
parisienne. Il drainait une clientèle constituée de : intellos, amateurs
de culture, étudiants, sportifs, cols blancs et cols bleus... Tôt le
matin, ils venaient s'agglutiner autour d'un café-crème et croissant
«maison». Il faut savoir que dans l'enceinte même de l'établissement, au
sous-sol, se trouvait un laboratoire doté d'un matériel adéquat ; des
professionnels de la viennoiserie s'affairaient pour préparer des
délices dont les odeurs répandues parvenaient jusqu'aux narines des
passants qui ne pouvaient s'empêcher de contempler ce café grouillant de
mode.
Détruire ce qui a été admirable...
Lieu de rencontre mythique, le «Novelty» était à la fois un refuge
et un exutoire pour beaucoup d'entre nous. Un imaginaire social qui
comprend sous ce terme une myriade de désirs, de rêves, de joie, de
gaieté et de défoulement, propres à une pluralité de groupes sociaux
durant cette époque historique. Il serait intéressant d'étudier par des
sociologues les raisons pour lesquelles ce lieu a gardé sur notre
sensibilité une telle puissance de fascination. Et pourquoi cet illustre
rendez-vous des amis et d'autres ne cessent de hanter nos rêves de
jeunesse pour constituer le symbole phare d'une décennie exceptionnelle
qui nous renvoie un instant au chef-d'œuvre de Stefan Zweig, Le monde
d'hier. Le temps nous use en emportant tout ce que nous avions aimé.
C'est vrai que nous sommes ces passionnés, enclins à éterniser ce qui
fut et figer les choses qui n'existent plus. Mais détruire ce qui a été
admirable est semblable à une histoire tragique qui commence bien et
finit mal. Dans d'autres contrées, tout ce qui caractérise la mémoire
collective comme les grands cafés des avenues parisiennes ou viennoises
est sauvegardé et ces établissements n'ont pas été démolis ou
transformés en une autre activité mais embellis en tant que richesse
culturelle d'un patrimoine matériel à conserver, le cas échéant, à
ressusciter par la restauration.
La mémoire affective
La destruction sans ambages, entreprise par les prédateurs ne fut
pas «créatrice» à l'image de la notion économique inventée par J A
Schumpeter. La cause est tout autre pour donner naissance à un phénomène
appelé «effet». Entre l'analyse et la synthèse du phénomène apparu, nous
sommes arrivés à la conclusion que le mercantilisme en est la cause, la
raison séminale. La cupidité a ainsi pris le pas sur le particularisme
de tout un groupe social. Idiomes, habitudes, coutumes, amitié, etc. ne
constituent-ils pas la dynamique culturelle ? Peut-on se séparer des
choses qui font la mémoire affective ? La réminiscence pathétique du
souvenir est justement cette valeur affective que nous sommes censés
tous partager dans notre culture. Ce lieu nous enveloppait d'une aura de
bonheur; par son originalité, il insufflait de la joie dans le cœur des
hommes ; sans discernement il fut balayé avec en plus la propension de
galvauder un talent d'architecte et une politique urbaine en touchant à
son activité économique et socioculturelle. Les nouveaux doctrinaires du
néo-libéralisme oublient ou ne savent pas qu'il y a plus de quarante
ans, Alger organisait un colloque international pour dénoncer les
méfaits de l'impérialisme (21-24 mars 1969) et ses effets pervers sur la
personne comme le soumettre malgré lui à des complaisances serviles.
Pris dans le tourbillon du mouvement brownien (technique
pluridisciplinaire qui regroupe notamment un volet : stratégie
financière très pointue). Les nouveaux nababs ne regardent plus que le
profit unique au détriment du bien-être de tous.
Une société individualiste
G. Lipotevski, dans son ouvrage L'ère du vide, dit en ce sens : «Les
désirs individualistes nous éclairent aujourd'hui davantage sur les
intérêts de classe, la privatisation est plus révélatrice que les
rapports de production. L'hédonisme et le psychologisme sont plus
prégnant que les programmes et les formes d'actions collectives.» En
somme, une société désarticulée qui se désintéresse royalement du plus
grand nombre et incapable de redonner la «joie» de vivre autrefois au
plus haut de l'échelle des valeurs. Alger, Oran, Constantine, Annaba...
étaient des villes où il faisait bon vivre. Les poètes, les musiciens,
les peintres, les hommes du théâtre et du cinéma, les miniaturistes, les
sculpteurs, etc. Ils en ont fait des centres artistiques et de
rencontre. Ils se réunissaient souvent dans des endroits qui furent le
berceau de leur apprentissage. Il était impossible pour eux de faire
vivre l'expression artistique sans cette complicité. Beaucoup diront que
nous menons un combat d'arrière-garde et que nos pensées sont dépassées,
peut-être bien quand la «liesse » a été étouffée par une société
individualiste et sa morale anti-collective, offrant dès lors un paysage
mièvre au point que nous prenons de la distance vis-à-vis du présent et
nous donnons la préférence au passé, car nous n'arrivons pas à
reconstruire la reviviscence du maintenant. Mais de quoi de plus naturel
? Tous nous avons des souvenirs peuplés de lieux, de rencontres et de
senteurs évoquant une certaine douceur de vivre. On n'a pas à dissimuler
notre grande nostalgie qui ne demande pas que le passé revienne mais que
le souvenir demeure présent. Comme les poètes et les auteurs du
merveilleux, nous l'avons compris pour ne jamais renoncer à nos paradis
perdus. Enfin, le titre donné à notre texte n'est pas fortuit. Il
demeure fort probable que les anges gardiens du temple n'ont pas pu
résister aux supplications éperdues des amoureux du «Novelty» pour
défraîchir le franchisé et le franchiseur. Le talisman bien caché
quelque part a produit son effet. On ne se leurre pas quand même. Ce
n'est pas demain la veille que nous allons retrouver à l'entrée, notre
cher compagnon «Mokrane». Le professionnel avéré du service à table qui,
par son bagout éloquent, savait inciter le client à revenir. Nous le
saluons, face aux lumières qui se sont éteintes sur la rue
Larbi-Ben-M'hidi. En sacrifiant la convivialité, on avait aussi sacrifié
le «Novelty».
Bob. Med (Belcourt)

Categorie(s): voxpopuli

Auteur(s): Bob. Med (Belcourt)

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