Le planteur d’arbre qui cache la forêt

Lesoir; le Mercredi 5 Decembre 2012
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Il est vrai que l’arbre qui
cache la forêt est une espèce très particulière et très étonnante ; la
forêt immense peut échapper à la vue de l’observateur attentif, curieux,
exigeant et animé par la volonté de savoir, derrière un arbre imposant
mais aussi, parfois, insignifiant et sans consistance. L’aventure de
l’homme est infinie… Deux petites histoires me viennent à l’esprit et je
voudrais les partager avec celle ou celui qui, aussi, se pose des
questions dérisoires et inutiles. C’est tout d’abord Jean Bacon qui dans
Les Saigneurs de la guerre(paru en 1981 puis dans sa version remaniée en
2006 chez Phébus Libretto) nous rappelle l’entretien entre un Blanc et
un Indien rapporté par Novicow ( Les luttes entre les sociétés humaines
– 1893)
«- Le Blanc : je désire mettre en valeur les champs dont vous ne tirez
pas un parti suffisant.
«- L’Indien : mais alors, je ne pourrai plus chasser dessus et je devrai
mourir de faim.
«- Le Blanc : non. Je vous enseignerai le moyen de vivre beaucoup plus à
votre aise sur un terrain d’une superficie 7 600 fois moindre que celle
dont vous avez besoin aujourd’hui.
«- L’Indien : merci ; je ne veux pas changer mes habitudes. Je veux
vivre comme ont vécu mes pères. Je ne vous vends pas mes terres.
Retirez-vous.
«- Le Blanc : eh bien, si l’un de nous deux doit mourir de faim, je
préfère que ce soit vous. Vous ne voulez pas une invasion pacifique…
Alors, aux armes !»
Et Novicow de poursuivre : «L’Indien aurait dû accueillir le Blanc comme
un bienfaiteur. Mais l’Indien ne veut pas s’adapter à un milieu social
nouveau…» C’est ensuite un prêche tenu par un imam en Australie qui
rapportait l’aventure d’un chat qui, serein et bien nourri, croise sur
son chemin un paquet de viande fraîche et attirante car sûrement
savoureuse, malencontreusement tombé d’un couffin. Après hésitation,
courte et pénible à la fois, le chat se précipite sur la viande et la
dévore avec une joie non dissimulée. Et, naturellement, l’enseignement
qu’il convient de retenir est la responsabilité de la viande ; c’est la
viande, parce qu’elle a fortement perturbé le chat et qu’elle n’était
pas à sa place, qui porte l’entière responsabilité de ce qui s’est
passé… Le Blanc et le chat ont donc eu raison d’agir ainsi ; l’Indien ne
comprenant même pas son propre intérêt, pourtant évident, le Blanc lui a
apporté la lumière alors qu’il vivait dans les ténèbres ; la viande,
quant à elle, qui ose porter atteinte à l’ordre et la normalité, devait
subir ce sort afin de mettre un terme définitif à ce qui perturbe
l’ordre juste. Peut-on considérer que les comportements du Blanc et du
chat sont semblables à celui assigné à cet arbre qui cache la forêt et
prend une telle place dans les esprits que rien ne semble permettre de
concevoir autre chose et surtout pas la forêt ? Mais qu’est-ce que cette
forêt qu’on ne peut pas voir au point d’ignorer jusqu’à son existence ?
Pourtant, immense, généreuse, envoûtante, mystérieuse, absolument
essentielle…, victime, parfois, d’amputations qui menacent jusqu’à son
être, elle ne peut pas échapper à la vision et l’interrogation de
l’homme qui, depuis des siècles, a accumulé connaissances et savoirs.
Mais il y a cet arbre qui la cache, parfois aidé dans sa misérable
entreprise par «un arbre qui cache l’arbre qui cache la forêt». Ce
dernier a une fonction qui mérite, assurément, l’attention, mais il
convient, pour poursuivre la métaphore, de s’arrêter, d’abord, sur cette
catégorie, rarement évoquée et pourtant importante, de «planteurs
d’arbre qui cache la forêt» auxquels il faut bien reconnaître une
manière de génie. En effet, l’arbre occulteur se trouve là où il est
dans une juste consistance, ni excessive, ni insuffisante, pour
permettre au contingent de prendre la place de l’essentiel et faire du
détail insignifiant la substance absolue ; dans la mesure où sa nature
sylvestre ne lui permet, a priori, aucun privilège par rapport à ses
semblables qui constituent la forêt, c’est naturellement la place
occupée et la capacité de déploiement qui en fait un arbre pas comme les
autres. Sans doute, peut-on établir, sans artifice aucun, un lien plus
qu’étroit entre ce planteur d’arbre calamiteux, le Blanc d’abord animé
de la volonté de faire du bien à l’autre (l’Indien), même contre son
gré, et le chat qui s’érige en gardien de la morale gravement mise en
danger par la viande. En vérité, de multiples situations viennent à
l’esprit, aussi parce que celui qui ne peut plus voir la forêt devient
le complice objectif du planteur car il accepte, quand il ne revendique
pas, de ne pas — ou plus — voir la forêt. Assurément, la place de cet
arbre est le fruit d’une volonté politique déterminée qui veut faire de
celui qui regarde l’arbre qui cache la forêt un non-voyant et pourquoi
pas un mal-entendant et un muet. C’est le planteur d’arbre qui doit être
identifié et retenir toute notre attention, mais cela sera difficile
tant son énergie est illimitée, son imagination sans bornes et sa
capacité de persuasion infinie puisque, avec un génie incomparable, il
sait faire avaler à qui il veut la couleuvre qu’il veut. Pour cela, un
théâtre politique déliquescent, une force de répression remarquable, un
système éducatif déplorable et le tour est joué ; si l’on y ajoute
quelques certitudes et beaucoup d’inculture, la pérennité est garantie
et, au pire, la durée s’inscrit dans le temps long. Il ne fait pas de
doute que l’Algérie n’a pas le monopole du planteur puisqu’il est
partout et que rares sont les régions du monde qu’il a désertées ; mais,
ici, il est particulièrement actif et déterminé. A titre d’exemple, que
signifie cette question de repentance devenue un impératif absolu ? Et,
en vérité, si la France demandait pardon à l’Algérie pour les
innommables exactions commises durant la période coloniale, cela
sera-t-il l’évènement déclencheur du changement qualitatif permettant de
croire que demain sera meilleur qu’aujourd’hui ? Sera-t-il le rayon
lumineux qui ouvre à la jeunesse de ce pays si jeune l’espoir d’un
avenir dans son propre pays ? Mieux encore, personne n’a jamais été
interrogé sur l’opportunité ou la pertinence de cette question
considérée comme prioritaire par le seul émetteur de «vérités», manière
d’être du planteur. Assurément, le débat dont on ne veut pas est
susceptible de révéler bien des surprises et, sans doute, serait-il
intéressant d’ouvrir celui-ci avec les habitants de Bentalha, Raïs ou
Beni Messous… et de lire l’ouvrage de Leïla Aslaoui-Hemmadi – ( Le
cartable bleu, Ed. Dalimen – 2011)… Pour s’attarder un moment sur ce
registre, il est stupéfiant d’accorder une place démesurée (la «une» de
certains journaux et même l’éditorial !!) à ce qui n’a strictement
aucune signification comme le geste misérable et indigne (bras
d’honneur) d’un militant d’extrême droite français (Gérard Longuet)
interrogé sur cette question. Quelle meilleure illustration de «l’arbre
qui cache l’arbre qui cache la forêt» ? Il n’est pas contestable que, un
demi-siècle après l’indépendance, la période coloniale n’est plus
l’origine des maux et difficultés de ce pays si généreusement doté par
la nature et il est temps de s’interroger, par exemple, sur la «faute»
commise par le harrag, promis à la plus grande sévérité de la «justice»,
alors qu’il n’est que l’illustration la plus dramatique de l’invivable
forêt cachée par l’arbre majestueux.
Moncef Benouniche

Categorie(s): contribution

Auteur(s): Moncef Benouniche

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