LES ALGÉRIENS ET LA TCHIPA: Petite corruption à grande échelle

Lesoir; le Samedi 22 Decembre 2012
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Par Fatma Haouari
Paradis fiscaux, sociétés-écrans, caisses noires, comptes captifs,
contrats fictifs, fonds spéciaux, etc., les génies du subterfuge ne
manquent pas d’imagination pour renflouer leurs escarcelles sur le dos
du Trésor public.Plus on monte dans la hiérarchie, plus on s’en met plein les poches.
La déclaration du patrimoine est loin d’être une réalité alors qu’elle
permet de quérir la vérité là où elle se trouve. Les enquêtes sur les
scandales qui éclaboussent des institutions, des ministres et des hauts
responsables ne ciblent que les lampistes et jamais les commanditaires
qui jouissent de l’impunité totale. Le «petit» corrompu voit bien le
manège, alors, il se dit, si le gros bonnet vole le bœuf alors moi je
volerai l’œuf. Quant à la lutte contre la corruption, elle ressemble à
l’Arlésienne, tout le monde en parle mais personne ne la voit. Si la
grande corruption se pratique dans la cour des «grands» et les cercles
fermés de ceux qui tiennent le haut du pavé, la petite corruption, elle,
est l’apanage du petit peuple. Elle porte plusieurs noms et se décline
sous toutes les formes. Elle a toujours existé, mais était une exception
et causait la honte et le désaveu de celui qui s’y adonnait, mais ces
dernières années, elle est devenue la règle. C’est la qualité du
débrouillard et du finaud qui sait «naviguer ala rouhou» car, de nos
jours, il faut être retors, roublard et savoir nager en eaux troubles
pour survivre dans un environnement hostile et impitoyable. Celui qui
n’en use pas est considéré comme anormal ou, comme on dit dans le
langage populaire, habès. On a même réussi le tour de passe-passe de
rendre la tchipa halal par une fetwa des plus hasardeuses, puisque le
pays n’applique pas la charia. Les islamistes lui donnent le doux surnom
de ikramiyate. Et quand on apprend les sommes de ces ikramiyate, on se
dit qu’apparemment, la générosité n’a pas de limites ! Il est clair que
les personnes qui pratiquent la tchipa n’oseront jamais la citer
nommément, car elle reste, malgré tout, tabou et transgressant la
morale. Elle est contraire aux préceptes de la religion musulmane qui
maudit les adeptes de cette pratique. Elle se pratique à huis clos ; on
préfère lui donner d’autres noms enrobés qui passent mieux et choquent
moins. Toute une acrobatie linguistique qui veut finalement dire la même
chose. Ainsi, elle peut porter différents termes, on évoque alors el
kamoune, el qahwa, el kamoussa, mais on ne l’appellera jamais rechwa. Ou
alors, on utilise des expressions du genre keuh t’fout, tih-bihoum, djib
yamahoum, ana ndir aly alya oua anta dir aly alik. Ces derniers temps, à
l’occasion des élections législatives et locales, la concurrence
malsaine qui a pris des proportions alarmantes dans le paysage politique
a donné lieu à un comportement vénal et indigne. L’opportunisme a pris
le dessus sur la compétence et l’ignorance, sur le savoir. Dans cette
parodie multipartiste, les voix, y compris au sein d’alliances hybrides
et improbables, se monnayent à coups de chkara ; un enfant illégitime
conçu par les beggarinedans la matrice de la gouvernance rentière. Et
même les électeurs attendent les miettes du festin : la promesse d’un
logement, un local, ou tout simplement un poste de travail. L’expression
souvent usitée dans le jargon populaire est «moi je t’aide et toi efham
rouhek». Une invitation claire à mettre la main dans la poche et
s’acquitter d’un dû. Dans le milieu intellectuel, on enveloppe la tchipa
d’un halo littéraire, on parle alors d’«échange de bons procédés» de
«commission». Il y a même deux ministres en place qu’on affuble du
sobriquet «ministres 30%» et voilà comment la corruption se déguise, tel
Arlequin, elle se farde et se montre sous son meilleur jour. Dans la
sphère économique et politique, on ne paie pas toujours en espèces. Un
appartement, un lot de terrain, un contrat de vente ou d’achat, un
marché publicitaire sans oublier le rabattage des prostituées de luxe
dans des orgies nocturnes. Les scandales ne manquent pas et la presse
nationale en fait constamment écho. Dans cette situation chaotique, qui
a mis et les valeurs et l’économie nationale à genoux, les lois pour
leur inapplicabilité en l’absence de contrôle et de répression, la
corruption tend à être générale, elle devient presque un déterminant
culturel. Curieusement, plus les lois sont rigoureuses comme dans le cas
du code des marchés publics, et la bureaucratie pesante, plus la
tchipaest tenace et aliénante.
Tchipa, un passage obligé
Hacéne est chauffeur de taxi. En déposant un client dans une zone de
stationnement interdit, il s’est fait épingler par un agent de la
circulation qu’il n’avait pas vu : «Il m’a arrêté, relate-t-il, a pris
mes papiers et a commencé à me faire tout un speech. Je me suis excusé,
et finalement, il m’a fait un large sourire en me demandant de lui
acheter une carte de recharge téléphonique pour récupérer mon permis. Je
me suis exécuté, j’aurai de toute façon payé d’une façon ou d’une
autre.» Les exemples de tchipa sont légion et chacun a une ou plusieurs
histoires à raconter. L’administration est sans doute le lieu où se
pratique sans vergogne la petite corruption ; dans les bureaux, il se
passe bien des choses et on se fait graisser la patte comme on peut. Si
un citoyen se heurte à un obstacle et qu’il cherche une solution, il
doit obligatoirement casser sa tirelire. L’épisode le plus flagrant de
cet état de déliquescence est quand l’ancien ministre de l’Intérieur a
pondu cette idée rocambolesque d’exiger le certificat S12 pour les
pièces d’identité, assortie d’un dossier qui relève de la mission
impossible. A peine l’opération lancée, qu’on a commencé à voir les
tares de la gestion. Le document faisait défaut et se le procurer était
devenu un parcours du combattant. La pénurie, le socle de la gestion du
système algérien, va donner lieu à des dysfonctionnements et des
anachronismes. Des agents à la mairie et la daïra vont organiser un
véritable réseau pour écouler le précieux document à coups de sommes
d’argent. Chérif fait partie de ces «arnaqués de l’administration». Il
nous dira qu’il a acheté à l’époque «le formulaire à 1 000 DA». Et
d’ajouter : «On ne peut rien faire que de se résigner. II y a un circuit
pour tout, même les médicaments n’échappent pas à la règle. Ils sont
escamotés dans les hôpitaux qu’on refile aux connaissances et aux
malades en contrepartie d’argent alors que ces malades sont censés les
avoir gratuitement. Tout a un coût, si tu veux régler un problème, tu
casque que ce soit pour un permis de construire ou tout autre document
délivré rapidement. La bureaucratie est l’un des facteurs qui poussent à
ce climat pernicieux. »
La politique salariale au banc des accusés
On ne sait pas comment sont élaborées les politiques salariales, car
elles sont d’une extrême dangerosité pour un pays qui ne veut pas
connaître le printemps arabe. Qui a décidé que le SNMG est de 18 000 DA
et pourquoi on le relève de seulement 3 000 DA à chaque fois qu’il y a
une ébullition sociale, et la question que l’on se pose surtout : le
craque qui fait le budget des ménages sur quelle base le fait-il ? Par
quelle gymnastique a-t-on eu recours pour décider qu’un travailleur
algérien, père de famille, peut vivre avec un revenu aussi indécent ?
Les bas salaires incitent les gens à trouver d’autres moyens pour
joindre les deux bouts et n’hésitent pas, sous la pression d’un pouvoir
d’achat en constante érosion, à recourir à des formules non
conventionnelles. Hamid est enseignant au secondaire. Il avoue donner
des cours particuliers pour subvenir aux besoins de sa famille car son
salaire ne couvre pas toutes les dépenses de son ménage. Il n’est pas le
seul. Généralement, les élèves qui prennent ces cours se retrouvent avec
de bonnes notes à la fin de l’année et ce n’est pas toujours le fruit de
leur labeur ! Hamid explique sa démarche par le fait que «le loyer de
l’appartement grève pratiquement le trois quarts de mon revenu, ma femme
travaille, et son salaire sert à payer la nourriture. Il faut payer les
factures et ce n’est pas évident quand on a des enfants. La plupart des
Algériens survivent et se débrouillent comme ils peuvent, mais ce ne
sont pas les citoyens qui ont créé la tchipa, c’est l’Etat. Le peuple ne
fait que s’adapter à une situation qui lui a été imposée». Pour lui, «le
Premier ministre Sellal devrait penser à une véritable politique
salariale qui mettrait les gens à l’abri du besoin car c’est le besoin
qui crée la tchipa. L’écart est abyssal entre les petits et les grands
revenus», argue-t-il. Saïd est avocat. Il estime que «la tchipa est
instituée implicitement comme mode de gestion et de transaction ; les
hauts responsables, qui ont été éclaboussés par des scandales
financiers, ne sont pas inquiétés. Cela ouvre la porte aux petits
responsables de faire pareil. Il y a une complicité malsaine. La justice
n’est pas indépendante et nous avons une caste dirigeante intouchable
qui est hors de portée des juges. Les partis politiques donnent un
exemple désolant en recourant à l’achat des voix et autres mesquineries.
Même certaines sociétés étrangères se sont mises de la partie comme si
la corruption était un ticket d’entrée en scène. Nous sommes dans un
état où prévaut l’impunité». Et de conclure : «Il faut un signal fort,
une vraie opération ‘’mains propres’’ où on verra tomber de grosses
têtes.» Le grand problème en Algérie, c’est qu’en face d’un pouvoir
absolu, il n’y a pas de réelle opposition ou de contrepouvoir. Certes,
les honnêtes gens n’ont fort heureusement pas disparu mais ils ont
beaucoup de peine à résister. Associations, militants des droits de
l’homme, syndicalistes et journalistes sont constamment harcelés.
Certains payent de leur vie sans que justice leur soit rendue. Combattre
la corruption, qui saigne les richesses du pays, menace sa stabilité,
humilie les honnêtes gens, tient en laisse la justice, bride la cour des
comptes et pervertit l’esprit, a besoin de plus que des effets
d’annonces et des bonnes intentions.
F. H.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): F. H.

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