LES CHOSES DE LA VIE: Wadiî n'aura pas son petit vélo...

Lesoir; le Jeudi 26 Novembre 2015
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Par Maâmar Farah
farahmadaure@gmail.com
Récemment,
j'évoquais le cas d'une jeune fille atteinte d'une maladie rare et dont
les parents réclamaient une aide massive pour l'envoyer à l'étranger.
Comme la survie a un prix et que les bons sentiments, aussi puissants
soient-ils, s'arrêtent aux portes des cliniques, il lui faut rassembler
la coquette somme d'un demi-milliard de nos anciens centimes pour payer
cette opération. Il est dit, quelque part, que les soins sont un droit
pour toute personne malade. ça, c'est la théorie, ce qui est transcrit
sous forme d'articles secs, d'énoncés de lois rigides ; ce qui est
l'aboutissement des débats entre spécialistes et élus de la nation, dans
l'atmosphère douillette d'une salle de réunions chauffée ou rafraîchie
selon les saisons, sous l'œil vigilant d'un président de commission
chargé de faire respecter l'esprit de la loi. Ainsi, la loi a un esprit.
Et peut-être même des yeux, une tête et, qui sait, des organes génitaux
! La loi a un esprit mais, comme par miracle, lorsqu'il s'agit de
l'appliquer, de la matérialiser sous forme d'actions concrètes, elle
perd son esprit qui se dilue dans les discours creux, les bilans
dithyrambiques, les promesses vagues... Et cette jeune fille, elle,
est-ce seulement un corps qui souffre et attend dans sa lointaine ville
de l'Algérie profonde ? N'est-elle pas aussi un esprit qui pense, qui
réfléchit, qui espère, qui doute ? A-t-on le droit de laisser mourir des
malades sans intervenir ? Est-il juste que la femme de si Flène prenne
l'avion en première classe pour aller se faire arracher une dent alors
que des malades lourds, vivant dans des conditions atroces, au milieu de
familles démunies et désemparées, attendent la mort sans que ce Droit et
cette Justice ne viennent taper à leurs portes ?
Récemment, j'ai rendu visite à un jeune enfant du nom de Wadiî, un
bambin plein de vie, hospitalisé trois années durant dans un hôpital
pédiatrique. Hospitalisé est un bien grand mot. Disons qu'il était là
juste pour les soins d'urgence car il habitait un douar lointain et son
père n'avait pas les moyens de le faire évacuer à chaque fois qu'une
crise sérieuse se manifestait. Wadiî était devenu un élément du décor.
Tout le monde le connaissait et le choyait. Les médecins, les
infirmiers, les malades, les visiteurs, etc. C'est un ami qui m'en parla
un jour en me disant que son cas était «suspect» car, à chaque fois, que
lui ou ses compères essayaient d'en savoir plus sur la maladie de Wadiî
et les raisons qui ont fait qu'on ne l'évacuât pas vers l'étranger, on
leur répondait : «Cela ne dépend pas de nos services. Il lui faut une
prise en charge pour l'étranger et, pour le moment, on la lui refuse.»
Ce cas devenait encore plus «suspect» lorsqu'une journaliste d'un
quotidien local se présenta pour enquêter sur la maladie du jeune Wadiî.
On lui ferma la porte au nez et personne ne voulait prononcer un traître
mot sur l'affaire du jeune Wadiî. Tout ce qu'elle put récolter, sous le
sceau de la confidentialité et en faisant la promesse de ne pas
divulguer l'identité de son informateur, se résumait en quelques bribes
: Wadiî avait subi une intervention chirurgicale au niveau de la gorge.
Visiblement, cette opération n'avait pas résolu le problème et on dut
procéder à une trachéotomie pour l'aider à respirer. Pour protéger ce
«trou» des microbes et autres atteintes bactériennes, on avait placé un
petit appareil qui deviendra inséparable du petit garçon. Les jours et
les mois passèrent, voire les années, et personne ne s'inquiétera du
sort de ce malade pas comme les autres. Hormis, bien sûr, ces
bienfaiteurs qui continuaient à lui rendre visite et à le dorloter comme
si c'était leur propre enfant. J'ai vu ses photos prises lors des fêtes
de l'Aïd. Il recevait de beaux costumes et les accoutrements qu'il
adorait, notamment des tenues militaires. Ces bienfaiteurs le couvraient
de cadeaux : tous les vendredis, c'était Noël pour lui ! Et puis, un
jour, on le mit à la porte de la clinique. La prise en charge tardait à
venir et il n'y avait plus rien à faire pour lui. Son père était
désemparé : et si une crise chronique le prenait la nuit ? Comment faire
? L'administration hospitalière avait ses raisons que le cœur ignore et
trois années d'hospitalisation, c'était visiblement plus qu'il n'en
fallait... Wadiî quitta l'hôpital pour enfants avec quelques larmes...
Je suis allé le voir dans son hameau perdu, par une belle journée
d'hiver. C'était juste avant les grandes tempêtes de neige qui
bloquèrent la circulation. Une fois dépassé Aïn Tahmamine, sur la route
nationale 16, nous bifurquâmes à droite, au niveau du carrefour d'El-Megfel.
Destination : Oued Cheham. Première halte dans un café fréquenté par des
retraités qui se retrouvaient chaque matin pour débattre du contenu des
quotidiens. On me présenta d'abord celui qui achetait Le Soir. Son
compagnon de droite était un féru de Liberté. le troisième avait El
Watan sous les yeux. Le quatrième adorait Le Quotidien d'Oran. Chacun
pouvait lire quatre journaux au prix d'un !
Après ce moment de partage et d'émotions, nous primes la route d'un
hameau perdu au milieu des collines verdoyantes. Après plusieurs essais
infructueux, nous tombâmes sur l'épicerie où travaillait le papa de
Wadiî. je pensais que c'était la sienne mais j'appris qu'il n'était
qu'un employé. Et notre jeune malade ? Il était à l'école. Heureux
d'apprendre qu'il pouvait fréquenter encore les classes ! Il se
débrouillait bien selon son père qui nous raconta les conditions
pénibles dans lesquelles il vivait mais qui n'étaient rien à côté de la
souffrance de voir son enfant mourir à petit feu : «Ils ne pouvaient
plus rien faire à l'hôpital ! Nous attendons une prise en charge pour
l'étranger. Enfin, c'est ce qu'ils disent...»
A l'heure de la sortie des classes, nous récupérâmes le petit Wadiî qui
semblait vivre avec un sourire sempiternel figé sur son visage, juste
au-dessus de cette chose atroce plantée au milieu de sa gorge. Il ne
parlait plus mais comprenait tout. Il me montra comment il suivait les
cours, comment il écrivait sur son cahier aux jolis motifs, comment il
répondait aux questions. Il fut heureux d'apprendre que j'allais lui
ramener un beau vélo mais montra son mécontentement quand je lui dis
qu'il serait à trois roues. Son père intervint pour me signaler qu'il
pouvait monter sans problème sur un deux-roues. Ok ! Ce sera une
bicyclette pour grands !
Quelques mois plus tard, je reçus un coup de fil qui me glaça : le gosse
venait de perdre la vie... Ce n'était pas un enfant de riche. Ce n'était
pas le rejeton des nouveaux pachas qui ont ce qu'il y a de meilleur en
Algérie et à l'étranger. Mais ça leur fera une belle jambe le jour où,
malgré tous les soins intensifs, sophistiqués et coûteux qu'ils auront
reçus à Paris, à Londres ou à Washington, ils ne seront qu'un corps
froid dans un cercueil qui n'aura plus l'honneur de la première classe.
Juste un colis dans une soute à bagage !
Sauvons ceux qui attendent ! Nous sommes en mesure, seuls, de rassembler
des sommes fabuleuses qui redessineront le sourire sur les visages
éplorés. A M'daourouch, des chômeurs se sont mobilisés pour venir en
aide à l'un de leurs amis. En quelques jours, ils collectèrent 800
millions ! «Tout est possible»... Ne laissons pas la Faucheuse nous
prendre d'autres Wadiî...
M. F.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): M. F.

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