Les hommes et l’écriture de l’histoire

Lesoir; le Mardi 5 Novembre 2013
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Par Mansour Kedidir,
chercheur universitaire
Lorsqu’elle emprunte la voie de l’objectivité, s’éloigne du dogme qui
tue toute vérité et se fonde sur des faits avérés, l’écriture de
l’histoire devient cette lumière qui fait reculer les ténèbres qui
obstruent le cours d’une nation plongée dans une vision narcissique de
son passé, construite sur un récit fallacieux des événements, alors que
le propre de l’homme dans tout destin est fait d’idéal, de rêve, de
joie, de douleurs et de déchirements.

Nous avons tous besoin d’un temple pour se recueillir, revisiter notre
passé et raviver devant tel vestige un souvenir enfoui pour se rappeler
notre condition et se demander, au nom de tous ceux qui ont donné la
mort pour la liberté et la dignité, s’il valait la peine de continuer
encore d’humer cette terre ocre et respirer l’air de nos villes et
campagnes, quoiqu’une pratique du pouvoir durant des décennies l’a rendu
délétère et pollué. Au commencement, l’indépendance proclamée, personne
ne se doutait que sa propre histoire, celle du combattant, du simple
citoyen et de ces milliers animaux, qui avaient transporté des milliers
de kilomètres des vivres et des armes, allait être squattée par une
tendance despotique, aveuglée par un dogme révolutionnaire qui, par pur
déterminisme, voudrait dans un dessein naïf et idéalisant accélérer
l’affranchissement d’une nation en programmant l’oubli des traumatismes
du peuple, les déchirements au sein même des combattants, leur sourire
naïf, leur fort moment de détresse, des cris des leurs auxquels une mine
venait d’arracher une jambe, celui-là qui tombait la poitrine effondrée
par une obus, celui-ci qui hurlait sous les mains de son compagnon
devenu son tortionnaire et l’autre qui se débattait comme une bête
lorsque le sang giclait de sa gorge béante. Et l’on continue de
glorifier la révolution dans une perception érodée, non pas par le
temps, puisqu’à l’usure, les souvenirs deviennent de simples
scintillements dans une mémoire avachie, mais par un système de
croyances bâti sur une nature autocratique du pouvoir qui voudrait que
tout doit servir la nation et le peuple à son image et son ego.
De tous ceux qui ont dirigé le pays et continuent de l’être, la guerre
de libération a été toujours un leitmotiv idéalisant une lutte au point
de la caricaturer, alors que pour les esprits les plus avisés, elle
s’inscrivait dans la logique de fin d’un empire colonial en proie à ses
propres contradictions, dont l’Algérie, l’une de ses colonies, arrivée
au terme de son évolution historique, a pris les armes pour sa
libération.
Cette analyse, qui transcende l’être humain en chair et en os, ne doit
pas nous faire oublier le poids des hommes dans le cours des événements,
à travers leur conscience et leur action. S’il est admis de justifier
durant les premières décennies de l’Algérie post-indépendance, le
recours à la glorification de la révolution ou le rappel redondant de
ses idéaux aux fins d’une légitimation pour un exercice de pouvoir en
quête de paix, dans un contexte qui commandait de relever les défis que
posait un pays sorti des décombres d’une guerre de libération, il n’en
demeure que les exécutions sommaires, les assassinats, les meurtres
collectifs et les différents traumatismes occasionnés par l’épidémie de
la discorde qui s’est emparée des Wilayas III, IV et une partie de la V,
ainsi que le déchirement entre wilayas et la lutte pour le pouvoir
commencée dès 1958, auraient pu servir de substrat sur lequel devraient
être bâties les fondations d’un Etat démocratique. Cela dit, on aurait
dû facilement accepter la persistance de cette logique chez tous ceux
qui étaient acteurs, combattants ou politiques durant la révolution même
s’ils ne partageaient pas la même version des événements. Rares sont
ceux qui ont osé. Parmi eux, les plus hardis, au point de brader le
pouvoir, furent un temps ostracisés, puis, succombant aux caprices de
l’âge, durent accepter l’interprétation unique en applaudissant celui
contre qui ils avaient croisé les armes durant les deux premières années
de l’indépendance.
D’autres se sont retirés dans la solitude pour se dire leurs tourments
ou égrener le temps du maquis avec quelques compagnons ou encore se
permettre devant un auditoire de lâcher quelques péripéties hachées par
l’oubli. Par contre, on ne pouvait penser qu’un personnel politique,
cultivé in vitro, constitué d’éléments des partis, du mouvement
associatif et de nouveaux clercs, tous nés après l’indépendance, vienne
s’inscrire dans la même démarche, usant grossièrement de stéréotypes
puisés de cette culture ambiante, légitimante, alors que la logique
voudrait qu’ils soient réfractaires pour dénoncer les multiples
falsifications de l’histoire. Ce travestissement ne s’est pas limité à
une période donnée, auquel cas, on aurait attendu une alternative pour
réinstaurer l’objectivité et rétablir la vérité dans de grands pans de
notre histoire bien que cette perspective s’est éloignée de nos rivages.
Car en continuant de se développer, cette mystification grossière est en
train de défier tout entendement, comme si les tenants du pouvoir, ne se
limitant plus à la diffusion du gros mensonge pour guider les masses
qu’ils considèrent comme stupides, voudraient qu’elle soit une règle qui
rentre dans l’ordre naturel des choses, une pratique indispensable à la
survie du système et la sève qui galvanise les foules dans des moments
de crise profonde, lorsque le pouvoir, aux abois, glisse dans le
matraquage du conscient collectif par ces mots de peuple, d’ennemi de
l’extérieur et de passé glorieux. Combien de fois avons-nous été amenés
à écouter ou assister un commis du système blatérer sur les moments
forts de la révolution, la témérité des combattants ou encore pleurer
les martyrs pour appeler les citoyens à se maintenir debout, alors que
ce faisant, il perpétue cette machination qui consiste à briser
silencieusement l’échine de tous ceux qui ont tenté de briser les canons
établis par le régime. Puisque cette falsification est devenue une
constante dans la pratique du pouvoir et le credo des partis alibis, que
peut-on faire pour libérer l’écriture de l’histoire de l’emprise du
pouvoir ?
Pour trouver des éléments de réponse, l’on peut se demander quel a été
l’apport de l’université avant d’aborder la contribution des véritables
acteurs et le spasme des apparatchiks, puis le sens dans toute écriture
de l’histoire.
Parce qu’elle fut éloignée des grands chantiers de la vie économique,
sociale et politique que l’université ne pouvait prendre en charge
l’écriture de l’histoire.
Hormis quelques travaux dont l’audace et la pertinence reviennent à
l’intelligence de leurs auteurs, les tentatives d’écriture de l’histoire
nationale n’ont pas dépassé le cap du mouvement national, encore faut-il
admettre que la persistance des relents régionalistes, tribaux et
religieux, continuent encore à peser sur les approches et
l’interprétions des faits. Quant au sujet de la guerre de libération, il
reste un horizon lointain, bien que les quelques études ne sont pas
sorties du recueillement mémoriel provenant d’acteurs encore vivants, la
plupart du temps, contredits par des archives françaises probantes. Pour
preuve, combien de récits de feu racontés par des moudjahidine
devenaient des affabulations devant des comptes rendus d’accrochages ou
de bataille rédigés par des officiers français et publiés dans le
quotidien El Watan dans sa rubrique «Mémoires d’Algérie».
Au sein de l’université, l’écriture de l’histoire se cherche encore
entre les différentes écoles académiques, ce qui est de bon aloi, aborde
des thématiques parfois inutiles et se dévitalise devant l’oubli
programmé. Quant aux acteurs, le poids de la peine pèse sur deux sortes
de moudjahidine. Les premiers, se pliant aux caprices de la vie
mondaine, refusent d’apporter leur ultime témoignage au risque
d’offusquer la main qui, généreusement, les gratifient de prébende et
d’autres produits de la rente. Pour les deuxièmes, longtemps accrochés
au pouvoir, ils découvrent au crépuscule de leur vie les vertus de
l’écriture et se libèrent dans cet ultime moment de leur vie de quelques
épisodes que les chercheurs auront à recouper pour construire une ligne
directrice d’une époque. Puis vient la participation des mystificateurs,
ces apparatchiks, hauts responsables, vivant à l’ombre ou éjectés qui,
truffant leurs ouvrages d’appréhensions, de faits anodins et de
supputations, cherchent l’adulation en ameutant un troupeau d’adeptes
pour dédicacer un écrit, non pas pour sa valeur historique ou autres,
mais pour plaire, car habitués au spectacle, ils croient qu’il
pourraient encore se repositionner et s’acquérir une place dans ce
système mongolien qui résiste encore, comme si, résistant aux
différentes secousses, il faudrait un tremblement de terre d’une grande
magnitude pour le changer et se débarrasser enfin de cette gent qui a
tout pourri.
L’histoire est intimement liée à la liberté de penser. S’il n’est pas
donné à n’importe qui d’écrire, non pas au titre de sa capacité ou de
l’intelligence, car sur ce plan, tous les êtres sont nés égaux et
peuvent apprendre à écrire aisément, il reste que l’essence de l’acte
d’écrire ne peut émaner que du sens que donne chacun à la dignité
humaine, la liberté et la responsabilité devant des choix cruciaux.
C’est dans ce cadre que l’acte d’écrire revêt toute sa dimension.
D’une grande œuvre d’histoire, l’on pourrait sentir l’effort
d’objectivité, de liberté et du détachement laborieusement suivi par
tout historien digne de ce nom. Mais cette recherche ne tient pas
seulement au souci de s’approcher de la vérité des faits, mais d’aller
au-delà de l’événementiel. C'est-à-dire, percer le secret de la nature
humaine et saisir le destin tragique de l’homme durant son long chemin,
comme si, cette quête de décryptage des causes de ses malheurs, à
travers des siècles de conflits et de guerres, semble habiter les grands
historiens au point où elle est devenue une angoisse qui les taraude
durant tout leur travail d’écriture.
C’est cette emprunte qu’on retrouve dans les écrits des plus grands
historiens d’Hérodote au contemporain.
De la guerre du Péloponnèse de Thucydide, de l’histoire de Rome de
Momson, des Prolégomènes d’Ibn Khaldoun, du déclin de l’Occident de
Spengler, de la Méditerranée de Braudel, de l’histoire de la Seconde
Guerre mondiale de Churchill et de bien d’autres œuvres magistrales, on
est frappé de stupéfaction, d’émotion et d’effets irradiants provoqués
par l’œuvre qui nous fait découvrir les tares des personnages décrits,
nos propres tares. Cela nous permet d’avancer qu’à travers l’analyse des
faits, des alliances, la présence des intérêts et le poids des
sentiments dans la prise de décision, ces auteurs ont pu, par une
approche fastidieuse, dans le silence et la solitude, dégager les
paradigmes, tels que le temps long, les forces profondes, le cycle de
l’histoire et d’autres, à l’effet d’explorer la marche inexorable de
humanité vers l’inconnu et comprendre l’origine des malheurs des hommes
et leurs peurs pour essayer de trouver dans l’œuvre, pour l’historien
que pour nous-mêmes, une rédemption pour apaiser nos angoisses.
C’est cette emprunte qui a manqué au peu de nos historiens. Pour les
uns, enfermés dans le référent religieux, porteurs de vérités absolues,
ils n’ont pu produire que de piètres contributions venues rejoindre le
lot de livres d’exégèses rangés sur les rayons de quelques bibliothèques
municipales. Pour d’autres, dont la passion nationaliste a entraîné loin
de la raison historique, leurs livres ont échoué sur la marge, à côté
d’autres effigies du système du parti unique. Tout un âge est passé
depuis le 1er-novembre 1954 alors que nous sommes encore en train de
chercher par quels voies et moyens allons-nous écrire l’histoire.
Au risque de nous exposer à l’amnésie et à l’errance, la nécessité
oblige l’ouverture libre et spontanée des chantiers d’écriture sur les
différentes étapes de notre histoire et plus particulièrement celle de
la guerre de libération. Je dis bien guerre de libération, parce que
c’est cette insurrection qui a marqué notre société, bien qu’elle ne
soit que la résultante d’un long processus qui a commencé dès 1832.
Car par son intensité, son effet considérable dans le mouvement de
libération des peuples opprimés, la grandeur des hommes de l’ALN, morts
ou vivants et le sacrifice de tout un peuple, que cette guerre nationale
mérite toute notre attention pour revisiter nos souffrances, les
atrocités commises par les forces coloniales, les folies perpétrées par
les combattants à l’égard de leurs propres frères et les égarements de
la conscience nationale dans l’Algérie post-coloniale, afin que personne
n’oublie que, sur cette terre, des milliers d’Algériens et Algériennes
sont morts pour que les survivants et ceux qui allaient naître vivent
heureux et libres.
M. K.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): M. K.

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