Les systèmes de valeurs et les spécificités culturelles face aux effets de la mondialisation et de l’universalité: Les valeurs : le noyau et son environnement

Lesoir; le Samedi 28 Novembre 2015
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(Etude synthétisée dans une intervention présentée à l'APN)
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(1re partie)
Dr Mohamed-Larbi Ould khelifa
Le système de valeurs constitue l’essence de la structure culturelle
d’une société donnée ; les sociologues et les anthropologues vont
jusqu’à le confondre avec la culture proprement dite dans ses deux
composantes : la première étant le legs hérité et transmis de génération
en génération ; la seconde les évolutions faites d'apports et de
modifications pouvant varier en vitesse et en ampleur ; opérées à grande
vitesse de manière à menacer les valeurs principales, c'est-à-dire les
valeurs spirituelles et certains pratiques, rites et traditions
qualifiés de «noyau de la culture» par la chercheuse américaine Ruth
Benedict, ces évolutions peuvent faire l'objet de rejet ou d'attachement
excessif. Dire que le noyau est immuable dans le système de valeurs ne
signifie pas que son environnement est constitué d’un seul bloc
puisqu’il prend la forme d’un ensemble de maillons portant chacun un
titre particulier comme la religion, les caractéristiques nationales,
l’Histoire et ses symboles, la démocratie, etc.
Dans le cas d’une vitesse au ralenti et d’une amplification du noyau,
conséquence du nombre élevé des phénomènes nouveaux venus s’y greffer,
le changement intervenu au niveau du système de valeurs peut se limiter
aux phénomènes inhabituels considérés par certaines catégories de la
société comme phénomènes intrus, à combattre. L’appel est alors lancé en
faveur de l’authenticité, l’originalité, l’ipséité et la recherche de
l’entité menacée de l’intérieur ou de l’extérieur, ou des deux réunis,
comme c’est le cas depuis longtemps avec la mondialisation redoutée et
diabolisée par certaines élites opposées au concept du modeling
débouchant sur l’assimilation par une culture plus puissante. Cette
appréhension n'est rien d'autre qu'un mécanisme de défense appelé
«exception culturelle» en France, ou l'expression d'un attachement à un
code non écrit reposant sur les traditions ancestrales appelé «Common
Law» en Grande-Bretagne. La culture du plus fort est reconnue comme
telle lorsqu'elle réussit à se propager hors de ses frontières
géographiques et à imposer ses propres valeurs à l’image de la culture
américaine qui a pu imposer son mode de vie à travers le monde entier.
Or, la mondialisation est un échange entre les cultures et leurs
expressions civilisationnelles, en période de rayonnement, lorsque la
civilisation réussit à réunir les conditions de la suprématie, et en
période d’inertie, lorsqu’elle est influencée par d’autres, cas évoqué
par Ibn Khaldoun dans sa célèbre expression : «Le sujet vaincu est
toujours séduit par l’image du vainqueur.»
Une même civilisation peut regrouper en son sein plusieurs cultures,
ainsi qu'en témoignent les origines gréco-romaines de ce qu’on appelle
la civilisation occidentale, cet état de fait ne signifie absolument pas
une uniformité culturelle dans tous les pays occidentaux. De même que la
civilisation islamique a été le réceptacle de nombreuses cultures
influencées par leurs propres héritages et par la référence au concept
du «Traditionnel/Rationnel». Les différences locales entre des cultures
appartenant à une seule civilisation, elles, sont qualifiées par le
chercheur américain E. Gardner de «frontières psychologiques», allusion
faite au degré d’acceptation ou de rejet d’une autre culture. En vérité,
l’influence partagée, voire l’interaction, qui remonte à la nuit des
temps, a été encouragée par les échanges commerciaux et les guerres. De
nos jours, la multiplication des moyens de communication (train, radio,
avion, internet et réseaux sociaux très en vogue) a largement favorisé
cette interaction.
Evidemment, le sujet qui appréhende la menace, c’est l’identité
culturelle collective ou de groupes s’estimant différents ou constituant
une minorité par rapport à l’ensemble de la collectivité. Ce sentiment
de menace réelle ou imaginaire, souvent animé par une mobilisation
politique, peut se transformer, selon l’écrivain libanais Amin Mâalouf,
en identités meurtrières, l'une des causes principales de la dislocation
des sociétés, voire des guerres civiles, notamment dans certains pays
arabes et africains où l’appartenance ethnique et confessionnelle prend
le dessus sur l’appartenance à l’Etat-nation qui suppose l’égalité en
citoyenneté, dénominateur commun pour tous. Il serait utile de rappeler
que l’accès à l’Etat-nation est un concept relativement récent dans le
monde entier.
Dans les pays arabes et musulmans, à titre d’exemple, il date de
l’effondrement du califat ottoman puis l’apparition des mouvements de
libération. Cependant, l’idée de «grande nation» est restée présente
dans certains courants politico-religieux et nationalistes et certaines
organisations supra-nationales prônant une souveraineté nationale
limitée, raison pour laquelle l’Union européenne peine à accéder à un
gouvernement fédéral. Tout récemment aux Etats-Unis, un Etat a baissé le
Stars and Stripes, emblème de l'unité américaine ; dans la région arabe,
tous les projets d’union arabe allant du Golfe jusqu’à l’océan ont
échoué. Au cours des dernières décennies, la région a été le théâtre de
nombreuses guerres internes et des alliances avec des forces étrangères
contre les voisins ; aucun politique ne parle, aujourd'hui, de nation
musulmane unie rassemblant un milliard d’habitants éparpillés à travers
le monde. Outre la différence en expérience historique et ce qu’elle a
induit comme particularités locales, le centre de pouvoir et d’influence
a déserté la région arabo-islamique depuis bien longtemps ; il n'en
reste que les souvenirs et les prières évoqués à l’occasion des prêches
du vendredi et des jours de fête. Il est clair que les regroupements
actuellement en place sont fondés sur des alliances et des intérêts
économiques conduits, dans la majorité des cas, par des puissances
capitalistes à travers leurs méga-entreprises et leur influence dans la
sphère des finances et des affaires.

Le système de valeurs en Algérie et le choc de la colonisation

En ce qui concerne l’Algérie, le plus dur coup qu'a subi le système de
valeurs a été le choc de la colonisation de 1830, l’agression contrée
par la Résistance conduite par l’Emir Abdelkader et Saleh Bey à la tête
d’une armée relativement organisée, constituée en majorité de paysans,
autrement dit d’agriculteurs et d’adeptes de zaouïas, faisant face à une
armée moderne fortement équipée par les usines d’armement des
dix-huitième et dix-neuvième siècles. Les Algériens ont dû constater, au
cours des trois premières décennies de l’occupation, une nette
supériorité de l’ennemi appuyée par le canon, l’araire et la croix, et
tout ce que cela peut évoquer comme terreur, destruction et décimation
du système de valeurs fondées, en grande partie, sur la culture des
zaouïas et sur la philosophie tribale. Pour affronter l’agression, ils
devaient s'armer d'une grande détermination inspirée de leurs traditions
chevaleresques séculaires, une manière de «mourir debout» comme on dit ;
nous avons, d’ailleurs, consacré à ce choc une étude intitulée «La
grande épreuve» parue en 2012 (3e édition).
Malgré son attachement aux valeurs de son milieu traditionnel, notamment
les valeurs spirituelles, l’Emir qui était un soufi éclairé et non pas
un simple adepte, a vite réalisé que les valeurs authentiques de notre
société ont été altérées par l’énorme retard qui a frappé le monde
musulman et conduit les musulmans ruinés à la soumission. Il a, alors
tenté, dans une sorte de course contre la montre, de rattraper le retard
en organisant et modernisant les moyens de défense ; mais la supériorité
évidente de l’ennemi et le manque de temps ont eu raison de sa volonté
d'édifier un Etat national moderne et unifié pour rassembler un peuple
dont la culture confond islam et nationalisme; il a réussi, quand même,
à semer la graine qui portera ses fruits un certain Novembre 1954. Dans
Le miroir de Hamdane Khodja, le lecteur découvre une description avancée
du déséquilibre apparent en termes de force, et un appel à affronter
l’époque avec les armes qu’il faut.

La Révolution bouleverse les valeurs
Sans aucun doute, le grand bouleversement qu’a connu le système de
valeurs dans la société algérienne moderne a été opéré par la grande
Révolution. Auparavant, les relations obéissaient au critère d’âge qui
accorde le droit de respect et d’autorité au plus âgé de la famille, du
groupe ou de la tribu, ce que le sociologue britannique Taylor appelle
couches d’âge. A la faveur de la Révolution, des jeunes dont l’âge
variait entre 20 et 25 ans seulement ont assumé de hautes
responsabilités sans que la population aussi bien rurale que citadine
conteste la chose ; bien plus, à leurs yeux ils étaient des héros dignes
d'hommage et de considération.
De son côté, la femme a réussi à se défaire de son statut d’être
inférieur grâce à la significative présence des femmes désormais
compagnons des hommes dans la bataille, et dans beaucoup de domaines de
soutien tel que l’approvisionnement ou l’hébergement avec bien sûr
l’approbation et la bénédiction de la famille. C’était un véritable
bouleversement dans le système de valeurs algériennes au sein d’une
société conservatrice qui assimile la femme à l’honneur et à la
réputation de la famille aussi bien en province qu’en ville ; malgré le
respect que lui vouent enfants et petits-enfants, d’aucuns parmi la
génération des anciens qui, associant la femme à l’infamie, continuent
de dire : «La femme, sauf votre respect» ! Heureusement, cette attitude
est en voie de disparition encouragée par la propagation du modèle de la
famille nucléaire et par la série de lois promulguées depuis
l’Indépendance dont la loi relative à l’égalité des salaires depuis
1962.
Au cours de la dernière décennie, le statut de la femme s’est beaucoup
amélioré grâce aux lois instituées par le président de la République,
Monsieur Abdelaziz Bouteflika, notamment en matière de protection de la
femme contre la violence au sein de la famille et hors cellule
familiale, afin de la libérer de l’oppressante tutelle qui renie ses
droits les plus élémentaires ; signalons, au passage, que des
organisations féminines ont contribué à cette démarche, mais il faut
souligner que la mise à contribution de la femme devrait se tourner vers
les régions rurales, englober toutes les activités, et élargir sa
présence dans les postes de responsabilité puisqu’elle représente la
moitié de la société. La lutte à cet effet serait plus efficace si les
organisations féminines venaient à concentrer leurs efforts sur le
terrain, ne pas se suffire de militantisme de salon, réussir à
transformer les attitudes et mentalités négatives et s’éloigner du
radicalisme affiché par le mouvement féministe.
Les réactions au projet d’amendement du code pénal soumis au Parlement
en mars 2015 ont révélé que les valeurs liées à la famille et à la femme
sont l’objet d’un tiraillement entre deux camps : l’un conservateur
appelant à maintenir la femme sous tutelle, l’autre appelant à davantage
de droits ; en vérité, ni les hommes sont tous meilleurs que les femmes
simplement parce qu’ils sont nés hommes ni les femmes sont toutes
meilleures que les hommes parce qu’elles sont nées femmes !
Il est une réalité qui mérite d’être signalée : dans les deux camps il y
a des femmes ; interrogation logique et immédiate : quelle tendance
prendrait, donc, ce changement de valeurs ? Nous préférons opter pour un
constat basé sur la relation cause/effet.
Résultat : la forte présence de la femme dans l’enseignement et son
indépendance économique vont automatiquement encourager une présence
plus forte et plus efficace dans la société, sauf qu’une autre
hypothèse, totalement opposée, peut être, elle aussi, plausible car
chaque culture peut couver des valeurs en état de dormance ou
d’inactivité pouvant à tout moment entrer en action sous l’effet de
quelques facteurs internes ou externes. La majorité des Algériennes dans
les villes ont bien rejeté les tentatives de séduction de
l’administration coloniale et refusé d’enlever le voile ; en rejetant
cet acte estimé suspect, elles ont considéré leur réaction comme un
soutien à la Révolution et une résistance culturelle.
Le Conseil scientifique de la CIA prédit des transformations sociales et
politiques vers la fin de 2025, et des changements dans les relations
entre ce qu’il appelle «The arc of Turbulence» (l’arc de turbulences),
région qui englobe le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et l’Arc latin,
c'est-à-dire la région sud de l’Europe ; ces prévisions concernent les
situations économiques, la démocratie, l’emploi par rapport à la
croissance démographique ; il est fort probable que ces prévisions
renferment des indicateurs et des suggestions destinés à influencer les
élites politiques et savantes de la région.
Beaucoup d’anomalies sont à relever dans la société citadine algérienne
: certaines valeurs ne sont ni totalement rurales ni complètement
citadines ; cela s’explique par le fait que la majorité des habitants
des villes est constituée de populations rurales fuyant les villages,
pendant la Guerre de libération et au cours des quatre dernières
décennies, notamment les années 1990 marquées par la violence
terroriste, phénomène qui a boosté l’apparition des bidonvilles autour
des grandes villes et l’accélération de l’émigration vers l’étranger.
Certains sociologues intéressés par le phénomène ville affirment que
l’expansion des villes est allé de pair avec l’industrialisation en
Europe et aux Etats-Unis, et avec l’apparition du prolétariat qui était,
jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, composé en majorité d’agriculteurs.
Dans notre pays, la majorité des citadins d’avant 1962, excepté un
nombre réduit de familles de notables ayant adopté le mode de vie
européen, était constituée de population sous-prolétaire en marge de la
société coloniale qui détenait le monopole de la vie moderne, d’où le
cachet architectural qui caractérise la plupart des grandes villes et
même les moyennes, sachant que l’urbanisation est l’expression des
valeurs esthétiques et fonctionnelles spécifiques de la civilisation ou
la culture de ses bâtisseurs.
Par conséquent, le système de valeurs qui prévaut actuellement dans nos
villes prend la forme d’un mélange de valeurs importées du village, de
la tribu ou du aârch et de valeurs répandues dans les villes européennes
industrialisées ; ce phénomène «In between» (entre-deux) s’affiche
clairement chez la deuxième et la troisième génération post-indépendance
qui ont puisé dans les deux systèmes pour adopter certaines valeurs et
rejeter d’autres. Il est rare de trouver un grand-père ou un
arrière-grand-père ayant été élevé en ville avant les cinquante
dernières années. Jusqu’aux années 1960, les films et pièces théâtrales
relataient la nature des rapports au sein des familles vivant dans les
grandes villes avant la Révolution ; globalement, ces rapports
paraissaient moins tendus que ceux décrits dans la production théâtrale
et cinématographique, limitée, des années 1980.
Le phénomène est très visible, aujourd’hui, dans les comportements des
gens et les relations entre voisins de bâtiment, des gens qui ont quitté
leurs villages pour venir s’installer dans les villes et s’entasser à 7
ou même 12 personnes dans des appartements de 3 pièces, tout en
conservant leurs traditions et leur mode de vie rural. Cette situation a
persisté jusqu’au début du millénaire en cours car, depuis, le modèle de
la famille nucléaire ou réduite s’est multiplié.
L’on remarque, également, que les agglomérations qui voient le jour
autour des villes et en terre d’émigration ont toutes un point commun
qui est le rapprochement sur la base des valeurs référentielles et des
liens de parenté ; mais cette particularité n’est pas le propre des
Algériens. Les Chinois émigrés aux Etats-Unis, eux aussi, se cantonnent
selon leur appartenance géographique et évitent de s’intégrer dans la
société d’accueil préférant fonder leur «China Town», des îlots
implantés au cœur du grand ensemble humain qui leur paraît dissemblable.
Il en est de même pour les Polonais, les Portugais, les émigrés
africains dans la partie ouest de l’Europe qui se regroupent sur des
bases purement ethniques. Pour moult raisons, les personnes d’origine
européenne ou juive bénéficient, en Europe et aux Etats-Unis, de
beaucoup de facilités leur permettant de s’intégrer dans les pays
d’accueil aussi bien dans les plus hautes responsabilités politiques que
dans les domaines des sciences, des arts et des lettres ; les raisons
peuvent être historiques (pour les juifs après la Seconde Guerre
mondiale) ou dues à la relative facilité d’intégration pour affinité
religieuse (pour les Européens).
C’est ce qui est arrivé aux Noirs américains en dépit de deux siècles
d’intégration dans la culture yankee ; la discrimination en raison de la
couleur et des origines africaines constitue un réel obstacle culturel
et psychologique, voire de classe ; ce même traitement a été réservé aux
Indiens, les premiers habitants regroupés dans des clos au Canada, aux
Etats-Unis et en Australie. Les Noirs se sont rendus compte qu’ils
devaient compter sur une autre valeur, celle de l’excellence et de la
réussite, notamment dans le domaine de la chanson, de la musique et des
sports ; mieux, ils se sont mis à chanter et magnifier la peau noire :
«Black is beautiful.» Pour ces mêmes motifs, les populations d’origine
latino-américaine et de confession catholique vont se cantonner dans des
quartiers à part ; désormais, ils sont les Latinos.
Pour les anthropologues, le système de valeurs est la colonne vertébrale
de l’appartenance culturelle qu’elle soit individuelle ou collective :
l’appartenance individuelle étant les spécificités qui distinguent une
région ou un territoire dans un même pays, comme le dialecte, la langue,
la nourriture, les costumes, la confrérie ou la zaouïa et le legs rituel
ou mythique raconté par les grands-mères, voire l’appartenance à même
aïeul par la voie de témoignages oraux (avant l’apparition de l’état
civil avec la colonisation). C’est pourquoi l’espace maghrébin regorge
de surnoms «Ben, Bou, Ould, Aït, Ath». Par contre, les grands savants et
les notables tirent leurs noms des villes qui les ont accueillis, c’est
le cas de Elbedjaoui, Ettelimssani, Elwahrani, Ebiskri, Elwardjalani (ou
Elwergli), Ettbessi, etc. Parmi les spécificités qui caractérisent
l’appartenance individuelle figurent les costumes (le grand turban et la
barbe chez les sikhs en Inde, le costume de la femme kabyle, mozabite,
chaouie ou targuie) et les plats traditionnels très prisés revisités à
chaque occasion religieuse ou fête. L’attachement aux traditions des
ancêtres s’accentue à chaque fois que les gens se sentent différents des
autres catégories de la société ; l’identité individuelle est, alors,
surestimée par rapport à l’identité collective, lorsque l’Etat-nation
manque à ses devoirs ou lorsque des puissances internationales ou
régionales exploitent des conflits latents ou déclarés dans des régions
fragiles, proie facile aux interventions.
L’appartenance collective est clairement affichée dans le préambule de
la Constitution algérienne avec l’insertion de la dimension amazighe en
matière de langue et de culture ; le régime républicain signifie
l’égalité en citoyenneté, autrement dit en droits et en devoirs.
C’est là une valeur absolue fédératrice qui combat, ne serait-ce que sur
le plan théorique, l’idée d’une caste supérieure et une autre
inférieure, et tend à réduire les disparités entre les catégories,
d’abord en produisant la richesse, ensuite en procédant à une
distribution égalitaire de cette richesse. C’est une valeur récente dans
les sociétés africaine et arabe, et en Amérique latine ; historiquement,
elle remonte à l’apparition de l’Etat-nation au lendemain de la défaite
du régime colonial direct qui a remplacé sa domination par d’autres
mécanismes économiques, politiques et culturels auxquels nous
consacrerons une partie de cette approche lorsque nous aborderons
l’impact de la mondialisation et l’universalité.

Le système de valeurs et les institutions de transmission : la
famille, l’école et l’espace local
Quel que soit le degré de constance ou de vitesse de changement du
modèle culturel, et au-delà du système de valeurs, la première mutation
se produit au sein de la famille, notamment la famille élargie (extended
family) qui regroupe, sous un même toit, les parents et leur descendance
autour d’un objectif, celui d’inculquer un ensemble de valeurs adoptées
par les hommes envers les femmes, c’est-à-dire ce qui est permis ou non
permis dans la sphère sociale rurale ou urbaine.
A partir de 12 ans, les enfants, dans les régions à climat chaud ou doux
à travers le monde, commencent à s’interroger et interroger leurs pairs
sur l’utilité et la justesse de certaines valeurs reçues ; ce
questionnement à caractère protestataire est très présent au sein d’un
type de groupes que les spécialistes de la sociologie comparée appellent
«la société des bandes de rue» (Street Corner Society) et qui se
distinguent dans nos villes par la création d’un langage et d’une
terminologie spécifiques propres à eux ; ils vont jusqu’à en faire un
genre musical appelé «raï» chanté par des «cheb» qui veut dire jeune
(même s’ils ont dépassé la cinquantaine) destiné à exprimer le refus et
la protestation. Ce dialogue protestataire devient de plus en plus
mordant à l’adolescence et prend la forme d’une crise connue chez les
psychologues sous l’appellation de «crise de l’adolescence» qui marque
une phase transitoire entre l’enfance et l’exigence d’être reconnu comme
adulte ; cette crise dont les formes d’expression varient entre les
garçons et les filles peut conduire les jeunes à la délinquance et à la
dérive. Pour parer à de telles situations, certaines sociétés peu
développées pratiquent des «rites de passage», une sorte de rituels
spécifiques par lesquels les adultes font leur déclaration de
reconnaissance à la nouvelle génération. Si la famille (nucléaire ou
étendue, modèle qui est de nos jours en nette réduction chez nous) est
responsable des premières formes de socialisation selon les
particularités locales, l’école, quant à elle, a pour mission dans tous
les systèmes éducatifs d’insérer cette première copie de socialisation
dans le moule de la communauté nationale qui en fait l’ensemble des
valeurs communes et fédératrices.
Dans les sociétés stables sur les plans politique et sécuritaire, le
changement dans le système de valeurs inculquées à travers les
programmes éducatifs s’opère lentement et peut s’effectuer sous le
qualificatif de «réformes de l’éducation» qui toucheront le cursus, les
méthodes pédagogiques d’enseignement et de formation à la lumière des
conclusions faites par les recherches scientifiques spécialisées qui
peuvent pousser certaines composantes de l’élite à revoir le système de
valeurs de manière intégrale ou partielle. On sait que le premier modèle
de réformes qui repose sur l’actualisation des contenus des programmes
et des techniques pédagogiques est adopté dans la plupart des pays en
raison du cumul de connaissances pédagogiques et scientifiques (sciences
de la nature et sciences humaines), et en raison des avancées
technologiques. Il faut dire que les réformes successives, en l’espace
d’une décennie ou un peu moins, finissent par tuer les réformes et se
révèlent être le fait d’une personne ou d’un groupe de pression. Dans ce
cas de figure, des problématiques secondaires peuvent surgir dévoilant
les préoccupations d’une partie de l’élite, comme le débat sur
l’utilisation du dialecte en première et deuxième année primaires, alors
que le problème de fond réside dans l’amélioration des contenus de
l’enseignement et de la formation ainsi que la préparation des
enseignants sur le plan pédagogique dans cette phase précise ; il est à
rappeler que l’Algérie a connu une initiative semblable pendant la
colonisation avec les livres scolaires de Souilah édités en arabe
dialectal avec la bénédiction de l’administration coloniale. La langue
arabe a été, pendant la période coloniale, une langue fédératrice et
elle le restera ; avec la langue amazighe unifiée à l’avenir, elles
seront l’expression de l’Algérophonie ; elle est, également, le cordon
qui nous lie à l’espace maghrébin et arabe. Chaque langue possède
plusieurs niveaux de communication plus ou moins proches de la langue
normative, le réservoir de la création, qu’est la langue classique d’où
dérivent les langues spécialisées spécifiques aux métiers (agriculture,
industrie, etc.) et même les langages des couches sociales et les
langues populaires non codifiées telles que le cockney, ou la poésie
populaire dite «malhoune» appelée ainsi car n’obéissant pas aux règles
de la grammaire arabe. Toutefois, le débat continu autour de la langue,
et principalement axé sur la donne culturelle et le parcours historique
de l’Algérie, s’explique par les rapports entre les valeurs dominatrices
et les valeurs-refuges que nous évoquerons dans cette étude.
Nous estimons que le plus important est d’enseigner, de manière
simplifiée, la Constitution algérienne dans le cycle primaire car elle
renferme les principes fondamentaux de la Révolution de Novembre 1954,
et figure parmi les meilleures Constitutions au monde, notamment en ce
qui concerne l’identité nationale aux trois dimensions, le régime
républicain, les droits et devoirs des citoyens, l’émancipation de la
femme, en plus de nombreux droits non garantis dans beaucoup de
Constitutions. De par leur culture et leur expérience historique, la
grande majorité des Algériens sont presque unanimes que le régime
républicain est le plus indiqué, abstraction faite de l’application de
ses textes. Nous avons déjà suggéré cette idée à l’occasion d’une
conférence organisée par le Conseil constitutionnel en 2009 et présidée
par le prince El Hassen de Jordanie ; plusieurs institutions
constitutionnelles avaient pris part à cette manifestation qui a débattu
le thème de la Constitution comme référence dans la société. Aux
Etats-Unis, pour passer du cycle élémentaire au cycle supérieur, l’élève
doit réussir à trois épreuves principales : la Constitution fédérale,
les maths et la langue anglaise. En fait, l’une des tâches stratégiques
et vitales de l’Etat est de veiller à l’unité du pays et à l’harmonie
sociale qui engendre la fierté de la grande majorité d’appartenir, dans
le pire et le meilleur, à une patrie, et nourrit la conviction que la
diversité est une richesse commune et que la puissance de l’Etat
constitue une force, voire une immunité pour tous les citoyens.
Les réformes peuvent tendre, entre autres, à changer certaines valeurs
et les remplacer par des valeurs adoptées par des élites, des courants
politiques ou idéologiques dominant à un moment donné, ou encore mettre
en exergue certaines valeurs marquantes dans l’histoire du peuple et de
la nation, appelées communément «valeurs nationales», parce qu’elles
renforcent la fierté d’appartenir à la nation et à ses symboles
matériels et immatériels, sentiment largement répandu dans le monde et
encouragé, quelquefois, par les mythes comme c’est le cas de l’entité
sioniste montée de toute pièce. Si l’histoire de l’Algérie n’a nullement
besoin de recourir aux légendes, beaucoup de ses épisodes restent,
cependant, méconnus ou dérobés ou exploités comme sujets de recherche,
de publication et d’étude à l’étranger ; personne ne peut s’y opposer,
la recherche scientifique et l’écriture étant un droit garanti à tous
les chercheurs ; néanmoins, il est important de réfléchir à diligenter
la création d’une académie des sciences de l’histoire qui pourrait aussi
fouiner dans l’histoire des autres.
La suppression ou la consolidation de telle valeur ou telle autre est
conditionnée par les équilibres qui interviennent dans la société ou
l’Etat. Le système éducatif dans l’Algérie post-indépendance a connu
plusieurs réformes dont certaines portaient sur les valeurs
référentielles, mais aucune parmi ces réformes n’a pu toucher les
grandes valeurs contenues dans la Déclaration de Novembre 1954 dont le
régime républicain, l’Islam, la langue arabe et la langue amazighe. Même
l’épreuve du terrorisme et la nouvelle vague d’islamisation n’ont eu
aucun effet sur la donne religieuse de l’Algérie contemporaine, restée
telle qu’elle était avant l’indépendance, marquée par une attitude
défensive et conservatrice malgré la présence d’élites au sein de
certains courants islamistes, proches du courant wahhabite. A vue d’œil,
le nombre de jeunes affiliés à ce courant s’est multiplié depuis la
moitié des années 1980, mais ni le phénomène ni sa relation avec les
transformations des trois dernières décennies n’ont intéressé les
spécialistes en sociologie de la religion. L’Algérie n’a que faire des
confrontations de courants puisque l’Islam se résume à son seul texte
fondateur qui est le Saint Coran. Une telle confrontation peut commencer
par une sorte de jeu ou une simple polémique et aboutir à des
dissensions et des tragédies, à l’image de ce qui se passe aujourd’hui
dans de nombreux pays musulmans dont les régimes et beaucoup de leurs
élites ont mal calculé les véritables enjeux, à savoir la lutte contre
le sous- développement et la situation de dépendance en tant que relais
aux centres de puissances dans le monde. En proie à un danger imaginaire
ou réel guettant une valeur principale, certains pays décident de la
mettre en valeur et la renforcer par le biais du système éducatif.
Ce fut le cas de la France avec la laïcité au lendemain de l’attentat
contre Charlie Hebdo. Ainsi, la priorité dans l’actuelle réforme de
l’enseignement en France a été accordée au thème de la laïcité au cycle
primaire et au-delà. Il arrive, également, qu’une valeur intruse ou
n’ayant aucune assisse culturelle ou historique tombe en désuétude et
finisse par perdre son sens ; chez nous, par exemple, personne ne fait
sien le slogan «Nos ancêtres les Gaulois» ou lui accorde une valeur
référentielle quelconque ; par contre, le terme «harki» (collaborateur
avec l’administration ou l’armée coloniale) a conservé sa signification
péjorative suscitant mépris et dédain parmi les gens. Le discours
politique et médiatique dans notre pays tend, en grande partie, à faire
endosser la responsabilité de l’échec dans le remplacement de certaines
valeurs par d’autres à l’école, et l’accuse de produire toutes formes de
phénomènes honnis tels que la violence dans les stades, l’extrémisme
religieux, le chômage et autres ; reconnaissons que l’analyse est très
simpliste. En vérité, l’école n’est qu’un maillon dans un système
sociétal et politique enchevêtré ; elle ne peut pas donner plus que ce
qu’elle ne reçoit du maillon qui la précède et de la société dans son
ensemble, bien qu’elle soit un axe principal dans tout projet sociétal
et politique conduit par des élites et soutenu par de larges catégories
du peuple dans une étape donnée de son histoire.
M.-L. O. K.
(A suivre)

Categorie(s): contribution

Auteur(s): (A suivre)

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