Les systèmes de valeurs et les spécificités culturelles face aux effets de la mondialisation et de l’universalité: Les valeurs : le noyau et son environnement: (: Etude synthétisée dans une intervention présentée à l'APN: ): -(2e partie)

Lesoir; le Dimanche 29 Novembre 2015
2

Dr Mohamed-Larbi Ould khelifa
Les valeurs dominantes et les valeurs-refuges
Malgré le caractère immuable des valeurs qualifiées de «noyau central»,
appelées également «caractère général ou spécifique d’un pays donné»
(national character) ; c’est-à-dire tout ce qui peut capter l’attention
de l’étranger dans un pays d’accueil et lui semble différend de ce qu’il
a déjà connu ou vu. Nonobstant cet aspect général qui caractérise les
points communs de notre système de valeurs, il est des élites,
aujourd’hui comme dans le passé, qui acceptent et dans le même temps
rejettent les valeurs héritées ; cette attitude observée chez les
individus et chez les groupes traduit une ambivalence entre un sentiment
contradictoire mêlant l’amour et l’admiration, l’aversion et la
répugnance envers un autre sujet ou une autre culture. Cette ambivalence
est manifeste dans deux courants ou deux attitudes envers la France :
les Algériens des trois générations post-Révolution ont toujours en
mémoire les souffrances de leurs aînés opprimés, humiliés, massacrés et
torturés par la France coloniale ; cependant, ils restent émerveillés
par ce pays qu’ils adorent visiter, y séjourner, voire se contenter même
de ses quartiers misérables malgré les crises et les tensions
psychologiques et sociales qu’ils subissent, conséquence de la
différence en valeurs référentielles et de la difficulté d’allier deux
modes de valeurs, de se débarrasser de l’un d’eux ou le substituer à
l’autre ; à ce stade surgissent la révolte, la protestation et
l’extrémisme au profit de l’un des deux modes : l’originel qui est
hérité et le nouveau qui est acquis dans le pays d’adoption. L’on
remarque que le degré d’exclusion et de marginalisation de la communauté
émigrée influe directement sur l’attachement, voire l’attachement
excessif aux valeurs différentes des valeurs du pays d’accueil, comme
c’est le cas de la troisième génération de la communauté algérienne
établie en France, qui est d’ailleurs de nationalité française, de par
sa naissance, son éducation et son mode de vie. C’est une sorte de
relation dialectique entre les valeurs dominatrices et les valeurs-refugess.
En réalité, l’attrait du nouveau modèle de valeurs, notamment celles
relatives à l’ascension sociale et l’art de vivre, est apparu en Algérie
au cours des premières décennies qui ont suivi l’occupation, au milieu
du XIXe siècle, lorsque des dignitaires et hommes de religion ont choisi
l’école française et les instituts outre-mer pour éduquer leurs enfants
; c’est cette génération de médecins, d’avocats, de pharmaciens et
d’architectes qui sera le moteur du Mouvement national, et tentera
d’introduire des réformes dans une société vivant à la marge d’une
minorité coloniale européenne dont la majorité représentait le modèle
rêvé du bien-être et de la réussite selon les critères de la vie
émancipée de l’époque.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, beaucoup de dirigeants de l’ALN
et du FLN au début de la Révolution venaient de l’Algérie profonde et
des quartiers populaires ; la plupart d’eux étaient passés par le
système éducatif traditionnel (les écoles coraniques) ou les instituts
des deux pays voisins, le Maroc et la Tunisie. Le système des valeurs
originelles a pu survivre malgré les transformations devenues
incontournables pour la Révolution, notamment en matière de relations
sociales, moyens de mobilisation et de discipline ; il ne faut pas
oublier que la philosophie du FLN, dans sa lutte pour la libération,
comportait beaucoup de valeurs positives telles que l’importance de
compter sur soi, le mérite, l’austérité et la modestie que nous espérons
voir ressurgir dans notre société car toujours valables. Cette
contradiction qui caractérise la relation avec l’ancienne puissance
coloniale et avec le système de valeurs de l’Autre, c'est-à-dire
l’Occident européen et américain de manière générale, est due à la crise
civilisationnelle qui secoue le monde musulman, à l’échec de la plupart
de ses élites à instaurer des valeurs de modernité dans leurs pays et à
la fuite d’autres élites, volontairement ou involontairement, vers
l’exil qui constitue l’espace de la modernité ; beaucoup de ces élites
exilées proposent des lectures diversifiées des textes coraniques en
faisant appel à la raison, dans le souci de se rapprocher des valeurs en
vogue relatives aux droits de la femme, au code de la famille et à la
laïcité, ainsi que d’autres sujets tels que le hidjab et le rôle de la
femme dans la vie politique et économique. Peu importe si ces approches
sont l’expression de véritables convictions et d’une volonté réelle de
comprendre les textes religieux ou tout simplement une intention de
caresser dans le sens du poil en quête de célébrité ou d’acceptation
dans la société de l’Autre ou même au sein d’une certaine frange de sa
propre société étant donné que le problème fondamental réside dans la
consécration de la modernité, la maîtrise du savoir-faire et l’entrée
dans la course de l’invention et de la création. A l’opposé, on
rencontre des prédicateurs activant au nom du salafisme et du djihadisme
désespéré allant jusqu’au suicide et au meurtre collectif perpétré
contre des innocents au nom du droit autoproclamé de décider que tel ou
tel est mécréant, mettre l’Etat à genoux et déformer l’image de l’islam
dans le monde non musulman au lieu de concurrencer ce monde dans les
domaines des sciences, des arts et des lettres en recourant à toutes les
tribunes, notamment les chaînes satellitaires et les réseaux
électroniques, et en s’adressant aux jeunes pour les appeler à préserver
ce qui existe, et résister aux valeurs infiltrées ou imposées.
Aujourd’hui, nous avons grandement besoin d’études de terrain et de
comparaison entre les deux discours ; nous devons également explorer les
causes de l’influence exercée par le courant prédicateur, de la
faiblesse du courant prônant les valeurs dites modernistes, ainsi que la
difficulté de rationaliser la compréhension des textes religieux et de
les appliquer en dehors des cinq piliers de la foi. De toute évidence,
cela nécessite la mise en place d’un système de valeurs basé sur la
liberté et la responsabilité, à commencer par la famille et les
collectivités locales jusqu’aux institutions de l’Etat central. Il est
important de diffuser les connaissances scientifiques, en particulier
celles relatives à l’homme et à la nature, vu que l’ignorance doublée
d’arriération aboutit souvent à la démesure, c'est-à-dire au chauvinisme
et à la violence au lieu du dialogue et de la coopération. Nul doute que
les valeurs fondées sur la modération excluent automatiquement l’excès
de religiosité et l’utilisation de la religion comme prétexte pour
accéder au pouvoir. L’on pourrait se demander alors : où commence la
modération et où finit-elle ? La réponse est que la modération accorde
une place à l’âme et permet à la raison de réduire l’ampleur de
l’inconnu car l’être humain, quel qu’il soit, n’est ni un ange ni un
diable né ; c’est un être qui aspire à établir l’équilibre entre sa
raison et son âme à travers un travail perfectionné à même de le servir
dans son vivant et dans sa vie ultérieure tout en profitant à l’humanité
entière. Il est certain que les changements qui pourraient intervenir
dans le système de valeurs ne peuvent être imposés ni par les décrets ni
par les lois quel que soit le motif invoqué, appui à la laïcité et à la
modernité ou soutien à l’authenticité et au conservatisme, dans le cas
où le noyau central de la culture que nous avons évoqué au début de
cette approche, comme ce fut le cas en Turquie après plus de sept
décennies de régence (1924-2000) à la mode Atatürk, et en Russie
post-soviétique. Outre les valeurs dominantes et les valeurs-refuges, il
existe des valeurs temporaires, c'est-à-dire propres à une étape
déterminée dans l’histoire de la nation. Il est clair que les apparences
tirent leurs significations de l’environnement politique et social ; la
barbe qui indiquait l’appartenance à la gauche politique dans les années
1970 du siècle dernier s’est transformée en signe d’appartenance au
courant islamiste depuis la fin des années 1980 de ce même siècle.

La valeur pôle
Dans la pyramide ascendante des valeurs, la valeur pôle est, sans
conteste, la foi religieuse ; l’écrasante majorité des Algériens, qu’ils
soient pratiquants ou non, ne nient pas leur islamité. Durant la longue
nuit coloniale, les Algériens, les indigènes ou les autochtones pour
l’occupant avaient été dépossédés de tout ; il ne leur restait que la
mention «Français musulmans» inscrite sur leurs pièces d’identité. La
foi est restée, pendant toute cette période douloureuse, le carburant de
la Résistance. Même si les partisans de la chimérique assimilation sont
restés attachés à leur qualité distinctive de «musulman», la majorité
des Algériens ont considéré la naturalisation (l’accès à la nationalité
française) une forme d’hérésie et d’apostasie. Les positions courageuses
prises par l’Imam Abdelhamid Ben Badis à ce sujet, dans les années 1930
et le début des années 1940, sont mémorables tout comme la position du
Mouvement national qui a défendu cette valeur pôle bien que El Hadj
Messali, qui a fondé l’Etoile nord-africaine devenu plus tard le PPA
(Parti du peuple algérien) puis MTLD (Mouvement du triomphe des libertés
démocratiques), soit un militant formé à l’école du mouvement ouvrier
français et ayant appris les techniques du militantisme au sein du PCF
(Parti communiste français). Toutes les appellations des clubs, des
associations et des organisations populaires à travers la terre
algérienne marquaient l’appartenance à l’Islam, ou faisaient référence à
une fête religieuse, le cas du Mouloudia d’Alger. Il ne faut pas oublier
que le Mouvement des scouts, véritable pépinière de militants et
moudjahidine, et l’Ugema (Union générale des étudiants musulmans
algériens), qui ont conservé le terme «musulman» dans leurs sigles,
tenaient à se distinguer des colons européens et leurs organisations
racistes ; rappelons, quand même, que la consonance de cette
appartenance est totalement différente de celle accordée à
l’appartenance aux formations politiques de tendance islamiste et des
mouvements de prédication actuels. Malheureusement, cette valeur qui a
uni les Algériens depuis plus de mille ans a fait l’objet, au cours de
la dernière décennie du siècle passé, d’une exploitation politicienne,
et pris la forme d’un parti politique voulant accéder au pouvoir à tout
prix. Ce n’est pas la première fois que la religion est instrumentalisée
dans l’histoire des musulmans ; le monde musulman a été témoin de
nombreuses fitnas (dissensions) et luttes où l’épée et le Coran se sont
retrouvés face à face. En Algérie, aucun précédent de ségrégation
confessionnelle ou ethnique n’a été enregistré, ni avant ni après
l’Indépendance, que ce soit sur le plan de ses choix intellectuels et
politiques, sa foi islamique telle que pratiquée au quotidien ou même la
plupart de ses élites qui se confrontent, quelquefois, au sujet de la
rationalité et des limites de l’idjtihad concernant le texte coranique
sacré, ou encore ce qui est adaptable à notre ère et ce qui est suranné
parmi le traditionnel hérité des ancêtres. Mais il est très rare qu’un
Algérien questionne son compatriote sur sa confession religieuse,
contrairement à d’autres pays où la pièce d’identité mentionne la
confession et même l’origine géographique. En l’espace d’un mois
seulement, 12 000 personnes ont péri au niveau d’un point de contrôle
dressé par des personnes appartenant à une tribu opposée à une autre
dans une guerre civile qui a éclaté dans le sud de la péninsule
Arabique. J’ai été personnellement témoin, à la fin des années 1980, de
massacres tribaux au nom de l’idéologie marxiste-léniniste. A notre
avis, l’islam en Algérie a constitué une valeur référentielle et une
donnée évidente, les coutumes et les traditions se confondant
spontanément avec une spiritualité naturelle loin de la dualité halal/haram
(licite/illicite). Les formes de charlatanisme qui ont collé à l’islam
ont été la conséquence pure et simple de la colonisation et
l’arriération dans laquelle se débattaient tous les pays musulmans ;
l’ignorance, la pauvreté et la persécution qui en ont découlé ont, bien
sûr, poussé les gens à courir derrière la sorcellerie et la magie. Dans
son ouvrage Sociologie d’une révolution : l’an V de la révolution
algérienne, le Docteur Frantz Fanon a analysé ce phénomène et y a vu une
forme de résistance à la colonisation, ses sciences, sa médecine et ses
technologies et non pas par hostilité au savoir. Certains partisans de
l’accélération de la modernité et ses valeurs négligent parfois cet
héritage historique ; en effet, les valeurs de la modernité ont, pendant
plus d’un siècle, été confinées dans le seul modèle culturel et
politique français. D’ailleurs, certains dirigeants du Mouvement
national ont tenu à distinguer entre se faire assimiler et accéder aux
armes de la victoire. Il n’est pas sans intérêt de souligner que la
référence spirituelle et la religion en tant que valeur-pôle n’est pas
l’attribut exclusif des musulmans algériens ; nul n’ignore que la
société américaine sacralise la religion et ses symboles ; dans les
maisons et les hôtels, on choisit le meilleur coin pour l’Evangile
souvent associé au sentiment patriotique ; les deux grands partis et
beaucoup d’organisations de la société civile sont unanimes à ce sujet.
Le Parti communiste est d’ailleurs interdit aux Etats-Unis à cause de
son animosité envers la religion, en général, et envers l’orthodoxie en
Russie et dans les pays slaves, en particulier. Le maccarthysme aux
Etats-Unis a mené une grande purification lancée contre toute personne
soupçonnée de communisme en recourant à une sorte de tribunaux
d’inquisition. Au Royaume-Uni, la reine est le chef de l’Eglise
protestante de Canterburry, symbole des trois territoires en plus du
Canada, de l’Australie et des autres pays membres du Commonwealth,
présidés à titre honorifique par la reine représentée par un gouverneur
général. Au Portugal, des centaines de milliers de catholiques célèbrent
l’apparition de la sainte Fatima avec des prières et des invocations.
Les exemples sont nombreux sur l’enracinement de la dimension religieuse
en tant que valeur fédératrice ; toutefois, les superstitions sont
toujours présentes dans les sociétés occidentales, y compris les plus
modernes et les plus avancées ; un jour, une retraitée des chemins de
fer britannique résidant à Londres m’a demandé de ne pas utiliser
l’épingle et le fil à la maison les dimanches, cela risquait, d’après
elle, d’attirer un malheur aux locataires de la demeure et même à leurs
voisins.
Je ne pourrais dire l’ampleur de cette croyance mythique, mais je sais
que dans notre culture traditionnelle ancrée dans les villes et les
villages, il existe des idées similaires.
Par souci de synthèse, nous ne nous étalerons par sur le cas de l’Inde
et ses rites religieux, en particulier la cérémonie qui rassemble des
millions de personnes sur les rives du Gange et à Allahabad où les gens,
toutes confessions et races confondues, se rencontrent bien que chacun
d’eux ait son propre Dieu et sa propre foi ; la solution pour eux a été
l’adoption de la langue anglaise comme langue officielle et fédératrice,
notamment pour l’élite. En terre d’exil, une autre idée géniale a vu le
jour, il s’agit de la maison de l'Inde, House of India, qui les
accueille tous, sikhs, bouddhistes, brahmis et musulmans, une fois par
semaine et les jours de fête officielle. J’ai eu à suggérer cette idée à
nos responsables au niveau des Affaires étrangères il y a quelques
années, en pensant particulièrement à nos citoyens émigrés en France et
dans les pays à forte concentration algérienne, et ce, en remplacement
ou en accompagnement du Centre culturel qui a sombré dans un long
sommeil avant de se réveiller au cours des derniers mois.

La langue : pluralité et points communs
La quatrième valeur-pôle (remarquons que cet agencement n’a pas une
vocation de classification comme c’était le cas précédemment puisque
chaque valeur peut s’avérer être la première ou la dominante) est la
langue dont les deux composantes (arabe et amazighe) ont été livrées à
l’épuisement, l’affaiblissement et l’exclusion ; si l’épuisement a été
la conséquence de l’arriération qui a ravagé la région,
l’affaiblissement et l’exclusion ont été le fait d’une politique sauvage
systématique, visant à noyer la société algérienne dans l’ignorance,
appuyée par la politique du «diviser pour régner» pour laquelle la
France coloniale a désigné des linguistes, des sociologues, des
ethnographes et des ethnologues. Il existe un héritage colossal en
connaissances relatives au passé de l’Algérie avant et après l’invasion
romaine, mais il n’a eu aucun impact sur les Algériens qui ne faisaient
aucune distinction entre l’Islam et la langue arabe étant donné la
relation directe entre cette dernière et la pratique religieuse, comme
si tous les musulmans étaient arabophones. C’est ce que nous avons
appelé «valeurs dominantes» dont certaines se transforment, dans les
moments difficiles, en valeurs-refugess. Il serait utile de souligner,
dans ce contexte, que certaines personnes dont la langue amazighe était
la langue maternelle (mother language) ont rendu de considérables
services à la langue arabe et ses sciences, alors que d’autres dont
l’arabe était la langue maternelle n’ont rien donné à la langue amazighe
et ses dialectes, laissant ainsi le champ libre aux Français pour
prendre le sujet en main avant et après l’iIndépendance pour des raisons
scientifiques et politiques à la fois. Vers la fin des années 1940, le
Mouvement national qui s’apprêtait à annoncer la révolution dans
quelques années (1948-1954) a connu un dangereux différend qui a failli
ébranler ses bases, mais la majorité écrasante de la population kabyle,
acquise à Messali Hadj, est restée fidèle à la cause jusqu’au
déclenchement de la Révolution. Personne ne s’était interrogé sur les
origines ou la filiation de Messali. Cet aspect positif a constitué
l’une des constantes dans la Révolution clairement soulignées dans son
communiqué fondateur. Les dirigeants de la Révolution se déplaçaient à
travers les quatre coins du pays sans que personne se préoccupe de leur
région d’origine ; c’est là le génie de la Déclaration du 1er Novembre
1954, axée sur une revendication fixe : la liberté, la justice et le
progrès pour tous les Algériens partout où ils se trouvent. Au cours des
années 1980, le discours politique et culturel s’est entaché d’un manque
de considération à l’égard de la langue l’arabe et d’un mépris ou rejet
à l’égard de la langue amazighe ; un échange d’accusations s’en est
suivi portant sur la langue la plus authentique et la plus proche de
l’identité nationale. L’échange s’est amplifié et a abouti à des
mouvements de protestation que certains activistes affiliés à des partis
politiques et des organisations de la société civile ont tenté de lui
donner un ancrage populaire sous l’étiquette de la démocratie en
fouinant dans l’histoire et même la préhistoire à la recherche
d’arguments, tandis que d’autres maintenaient que toutes les langues du
monde sont dérivées de la langue arabe (voir une étude de l’auteur
intitulée : «La problématique culturelle et les questions de la langue
et l’identité», 2003). Notons, à ce propos, que la poésie populaire dite
malhoune renferme un énorme trésor de valeurs constituées de proverbes
et de dictons puisés dans le langage quotidien des gens et que nous
relevons dans la poésie de Lakhdar Ben Khallouf et M’hand u Mhand ; des
couplets entiers de leurs poèmes, chantés à l’occasion des fêtes et des
cérémonies religieuses, peuvent exprimer des valeurs sous forme de
conseils destinés à l’éducation des enfants et l’orientation de la
jeunesse. Sachant le caractère conservateur de la société, la plupart
des chansons de l’époque, y compris les chansons d’amour, commençaient
toujours par des louanges destinées au Prophète (QSSSL). Laissons
l’aspect historique et scientifique du sujet aux linguistes et
philologues dont beaucoup sont des scientifiques objectifs, car ce qui
nous importe c’est le fait que les deux langues, arabe et amazighe, dans
leurs formes orale et transcrite, représentent avec l’islam la base du
triangle de l’identité nationale avant et après la naissance de
l’Etat-nation. Les valeurs qu’elles transmettent expriment une
spécificité locale et renferment des points communs entre les citoyens
algériens ; ce fonds commun, dans son ensemble, nous appartient et nous
lui appartenons. Il nous a été inculqué et grâce à lui nous avons
toujours coexisté. A ce propos, nous maintenons que la langue, seule, ne
peut pas constituer un indice suffisant prouvant le patriotisme d’une
personne, son côté progressiste ou rétrograde. L’Algérie a bien connu
des collaborateurs avec le France coloniale aussi bien arabophones que
francophones ; il en a été de même concernant certaines zaouïas alliées
à l’administration française. Rappelons aussi que pour les terroristes
et les semeurs de la division, la langue et la religion n’étaient que
des outils de séduction et de leurre. On peut affirmer globalement que
certaines valeurs enracinées et même répandues peuvent connaître des
phases de stagnation à un moment donné de l’histoire d’une nation. Elles
sont, alors, délaissées par les élites savantes et politiques, et, donc,
remplacées ou doublées d’autres valeurs soit pour influencer, dans le
cas des nationaux, soit pour appâter dans le cas des étrangers. Il est
très aisé de s’en rendre compte en procédant à l’analyse du discours des
années 1970 en Algérie ou des slogans des années 1990. Dans le premier
cas, on ne parlait que du volontariat, des trois Révolutions et du
dialogue civilisationnel ; dans le second, un slogan scandant «Ni charte
ni Constitution, Allah a décrété, le Prophète a rapporté, l’islam est la
solution» résonnait dans les cieux. Un changement apparent est venu
bouleverser le mode d’habillement féminin et masculin ; le phénomène est
resté visible de nos jours.
Le courant prônant le nationalisme arabe et l’union qui s’était propagé,
dès la moitié des années 1950 et repris en chœur dans les arts et les
lettres se transformant en valeur centrale, s’est effrité et a perdu
toute influence parmi les élites et les masses populaires. Cette valeur
sera, alors, remplacée par des valeurs et des comportements dits
islamiques dont la version la plus radicale. Cette remarque est
parfaitement applicable aux valeurs ayant trait au libéralisme et au
socialisme avant et après les années 90 du siècle passé ; notons qu’il
peut y avoir une coexistence pacifique, à l’image du système actuel des
valeurs en Chine populaire dirigée par un parti unique selon le modèle
du marché socialiste, c’est-à-dire une coexistence entre les valeurs
libérales et les valeurs de l’idéologie unique. Parmi les causes qui
maintiennent certaines valeurs en situation d’existence passive,
c’est-à-dire répandue dans la société mais non utilisée pour mobiliser
les masses, on peut citer les crises économiques et les différends entre
les élites gouvernantes à cause du pouvoir, ainsi que l’aggravation des
disparités entre les couches et l’absence d’un projet sociétal à même de
dépasser les contradictions superflues vers un nouveau projet aspirant à
la liberté, à la justice et au progrès. Il faut souligner que le seul
recours aux gloires du passé ne suffit point pour éviter les crises ou
les dépasser. Relevons, au passage, que le nationalisme tel qu’admis
communément en Algérie porte une signification différente de celle qui
lui est donnée en Europe, notamment après la période nazie en Allemagne
; en Algérie, il ne signifie point mépriser les autres races mais
l’appartenance à une terre, à une histoire. La dynamisation des valeurs
inactives, en période de récession économique et de crises sociale et
politique peut être la conséquence d’une ou plusieurs causes ; c’est le
cas aujourd’hui dans certains pays membres de l’UE et dans d’autres
régions du monde où la droite refait surface avec ses discours et ses
politiques d’exclusion et d’enfermement, d’où l’appel à quitter l’UE et
les critiques à l’encontre des communautés étrangères accusées d’être la
cause du taux élevé du chômage, des crises économiques, de la
délinquance, de la violence et du terrorisme.
Le FN en France et autres partis similaires en Allemagne et en Russie
sont l’exemple de cette tendance à ressusciter les valeurs de suprématie
raciale, de radicalisme nationaliste et de chauvinisme que les leaders
de la droite dans l’espace européen aiment exploiter de temps à autre.
Il faut dire que même certains leaders de la gauche socialiste y ont
recours, l’exemple le plus proche est la déclaration faite par le
Premier ministre français à propos du terrorisme évoquant «un conflit
entre deux civilisations». Il s’agit là d’une forme d’asphyxie
civilisationnelle qui est allée crescendo au cours des dernières
décennies. Il n’est pas étonnant dans les situations de crise et de peur
de voir surgir des extrémistes et d’autres plus extrémistes. Il est
certain que le changement et l’échange d’influence au niveau de la
pyramide des valeurs ne dépend pas d’un seul facteur dans une situation
sociale et politique dont la base culturelle et historique concerne une
aire géographique et civilisationnelle pouvant s’étendre sur un ou
plusieurs continents.
L’histoire contemporaine retient de nombreux exemples d’affaiblissement
et de démembrement interne, comme c’était le cas de la Yougoslavie
décimée en plusieurs Etats au prix d’une guerre confessionnelle qui a
fait des milliers de victimes et des dégâts incommensurables.
Auparavant, l’Irak a été au cœur d’une guerre mondiale à petite échelle
; il risque d’éclater en plusieurs entités sur une base confessionnelle
et ethnique. Il est probable de voir apparaître un Etat dans la partie
nord qui a enfanté Salah Eddine El Ayyoubi que beaucoup de gens ignorent
qu’il est d’origine kurde. C’est le même danger qui menace la Libye
après avoir divisé le Soudan scindé aujourd’hui en deux entités suite à
une longue guerre d’usure. Cela pourrait être également le sort du
Darfour à cause du conflit entre la communauté d’origine arabe et celle
d’origine africaine.
Aussi étrange que cela puisse paraître, certains mouvements séparatistes
sont conduits par des partis, comme c’est le cas en Grande-Bretagne,
premier pays industrialisé en Europe de l’Ouest. Malgré la solution
temporaire pour retarder l’indépendance de l’Ecosse intégrée dans la
culture anglo-saxonne, le mouvement séparatiste compte beaucoup de
partisans. Il faut également rappeler le long conflit entre la
Grande-Bretagne et les séparatistes de l’Irlande du Nord (Ulster) ;
c’est le cas également au Québec (Canada), intégré dans la culture
française et confronté à la culture américaine, avec l’encouragement de
la France.
Le comble est que le Canada dans son intégralité prête allégeance à la
couronne britannique qui nomme son gouverneur général symbolique sans
que personne proteste. Il est clair maintenant que les conflits autour
de la langue et la religion ne sont pas les faits du hasard ; ils sont
la conséquence de la faiblesse de l’Etat, de l’absence d’une stratégie
fédératrice non pas basée sur la pensée unique mais sur les droits et
les devoirs de la citoyenneté, et sur une démocratie consensuelle à même
d’immuniser la nation contre la corruption et les différentes tentatives
de corruption, et la protéger du sentiment d’isolement et d’exclusion,
source de désespoir, de découragement et de révolte. Nous ne voulons
accuser personne en affirmant que la plupart des conflits destructeurs
ont été instigués par les grandes puissances, en premier lieu les
ex-Etats coloniaux qui ont mené, au cours la période coloniale, des
études scientifiques sur les caractéristiques des sociétés locales. Une
énorme bibliothèque dédiée à notre culture et nos traditions a été mise
en place et continue d’exister ; elle peut être exploitée à des fins de
vengeance par effet rétroactif à chaque fois que celui qui la détient
observe une régression dans le mouvement de libération ou l’échec de
certains jeunes pays indépendants dans la gestion de leurs affaires. La
plus dangereuse vengeance est l’affaiblissement des jeunes Etats-nation
pour les phagocyter de l’intérieur et préparer, ainsi, le terrain à une
recolonisation saluée et applaudie.
Bien sûr, nous n’avons point besoin de preuves pour étayer nos dires. Il
n’y qu’à voir l’affaiblissement, voire l’inexistence des institutions
constitutionnelles et la situation chaotique en Somalie, en Afghanistan,
en Irak et en Libye à titre d’exemple, ce qui a abouti à l’effondrement
de l’Etat, l’écroulement de l’économie et le pillage de ce qui reste au
vu et au su de tout le monde, sans résistance aucune. Concernant
l’Algérie, la religion et la langue constituent le ciment qui unit tous
les Algériens là où ils se trouvent à travers le territoire national.

J’évoque à cet effet l’analyse de Jacques Berque qui, en parlant des
caractéristiques linguistiques et culturelles locales à l’occasion d’une
conférence présentée en 1976 à l’université d’Alger, a comparé la
diversité à un tapis qui s’étend d’une frontière à l’autre et dont la
forme et la couleur ne peuvent avoir de signification qu’au sein de cet
ensemble aussi étalé que diversifié. Malgré la longue série d’agressions
et d’invasions subies par l’Algérie tout au long de 3 000 ans, l’Algérie
a su conserver la superficie qu’on lui connaît aujourd’hui, et demeurer
la propriété collective de ses habitants originels. Elle n’a jamais été
une terra nullius, le mensonge sciemment colporté par certains
scientifiques et politiciens douteux.
Loin de toute dramatisation, nous maintenons que l’Algérie a figuré, et
figure toujours à la tête des pays ciblés par les tentatives de
déstabilisation et de démembrement pour l’empêcher d’être un modèle dans
la région en matière de souveraineté nationale, de liberté de décision
dans ses affaires internes et ses relations avec le monde des puissants
qui exigent des autres pays d’être obéissants, dociles et
reconnaissants, ce que nous allons évoquer dans l’analyse à venir.
M.-L. O. K.
(A suivre)

Categorie(s): contribution

Auteur(s): )

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..