Les systèmes de valeurs et les spécificités culturelles face aux effets de la mondialisation et de l’universalité: Les valeurs : le noyau et son environnement: (: Etude synthétisée dans une intervention présentée à l'APN: )

Lesoir; le Lundi 30 Novembre 2015
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(3e partie et fin)
Dr Mohamed-Larbi Ould khelifa
Le système de valeurs et le déluge de la mondialisation
Vers la fin de la première décennie du siècle en cours, le monde a été
témoin d’une série de phénomènes liés au système de valeurs, notamment
les valeurs sociales et politiques ; un grand débat oppose aujourd’hui
les élites savantes et politiques à travers le monde au sujet de leurs
natures et causes. Plusieurs hypothèses et scenarii sont avancés sur
leurs conséquences à long et court termes : s’agit-il de mutations
socioculturelles, ou d’alternatives locales à des situations révolues
dont le bilan négatif ne peut plus être défendu par le discours
traditionnel, ou est-ce une conséquence de l’écart entre les
défaillances de ce bilan et les réalisations enregistrées ?
De nombreux chercheurs en sociologie culturelle et politique
s’interrogent sur les énergies ou les forces de propulsion qui les
animent, et sur la catégorie des nouveaux-anciens modes dans laquelle on
pourrait les classer. Ces interrogations vont se transformer en
inquiétude, voire en étonnement dès qu’on apprend que ces mutations
s’opèrent sans direction habilitée, sans personnalité charismatique et
en dehors des organisations partisanes légales ou clandestines ; il se
trouve que la majorité des demandeurs de changement sont des jeunes qui
n’ont qu’un seul souci : bâtir un avenir différent ; autrement dit,
reconstruire le système de valeurs, notamment en matière de relation
entre l’Etat et le peuple.
Le processus de mutation culturelle et politique est, parfois, qualifié
de mouvement de protestation dont la signification s’apparente à la
révolution, d’où les appellations «Printemps arabe» «colère pacifique»,
et même «soulèvement» (uprising) ou encore «redressement» ou «réveil» (awakening).

Toutefois, le bilan provisoire de cette expérience dévoile un discours
critique de certaines étapes passées soutenu, la plupart du temps, par
la mobilisation contre l’extrémisme et la confrontation avec les groupes
terroristes.
En Europe, et à un degré moindre aux Etats-Unis (occupation de Wall
Street), les phénomènes de mutation et d’opposition prennent des
appellations et une dynamique similaires mais sous l’étiquette de la
démocratie mécanique qui signifie l’alternance des mêmes partis,
organisations et leaders du système en place, avec quelques différences
dans la pratique.
Dans la sphère nord du monde, précisément dans le sud de l’Europe,
l’Espagne a été le théâtre de la plus longue et importante manifestation
menée par un parti socialiste contre un libéralisme accentué (!). En
Grèce, l’Etat a déclaré faillite et la gauche a fait un come-back malgré
les pressions de la droite au sein de l’UE. Au Portugal, l’économie est
depuis des années dans un état comateux. Aux Etats-Unis, la dette a
atteint un niveau dramatique (14 290 milliards de dollars en 2011)
détenue en grande partie par la Chine.
L’endettement de l’Espagne, l’Italie et la France réunies s’élève à 6
000 milliards de dollars. Face à l’ancien club des puissants et
décideurs mondiaux, des exemples prometteurs se dressent, représentés
par la Chine, le Brésil, certains pays du sud-est de l’Asie et la
nouvelle Russie.
Tous passent par des mutations à la recherche d’une autre philosophie
pour la relation de l’Etat avec la société et avec son passé et son
futur… Quel serait cet avenir au moment où un siècle s’éloigne et un
autre pointe à l’horizon ?
Les élites du Nord ont inventé des théories et des philosophies qui
s’adressent au monde entier dans une logique qui dépasse la
mondialisation vers la globalisation, une sorte de raz-de-marée total ;
ces théories ont trouvé écho auprès des élites du Sud. On en cite la
thèse de F. Fukuyama sur la fin du monde, celle de Dolle sur l’histoire
et l’idéologie ou encore celle de B. Lewis qui évoque des fatalités
inévitables dont la plupart favorables à Israël et à la suprématie de
l’alliance euro-américaine, visant à porter atteinte à l’islam et ses
adeptes. Si Huntington parle de monde divisé en deux blocs opposés dans
une lutte de vie ou de mort, Z. Brezinski, lui, évoque les causes de la
force technologique et son rôle dans la suprématie, le contrôle, la
domination et le triomphe sans recours à la guerre à travers ce que les
experts des centres de recherches stratégiques appellent la troisième
vague (The Third Wave) sous le slogan de la démocratie dans les pays du
«Printemps arabe» qui a abouti, au bout de quatre années, au chaos, à la
destruction de l’Etat sur le plan stratégique ou la restauration
d’anciens régimes qualifiés également de révolutionnaires, mais cette
fois à la solde d’un empire qui vise à étendre cette ancienne stratégie
assimilationniste renouvelée à l’Algérie, mais sans chance aucune grâce
à la cohésion de la société algérienne, à la vigilance de ses énergies
vives et à la perspicacité du Président Abdelaziz Bouteflika.
La globalisation fait face aujourd’hui à une réalité internationale
culturelle et géographique totalement opposée à ses slogans, une réalité
marquée par des politiques de ségrégation et d’exclusion culturelle à
travers le refus de la différence en termes de religion et de coutumes,
et à travers le confinement des communautés émigrées dans ce qui
s’apparente à des ghettos, mais surtout l’amalgame qui fait que le
musulman est soit un potentiel terroriste, soit un ennemi de la culture
du pays d’accueil supposée être supérieure à la sienne.
Partout, les obstacles et les barrières sont érigés ; c’est le cas de la
plus grande muraille séparant les Etats-Unis et le Mexique construite
sur 1 800 km pour stopper le flux des émigrés et le trafic de drogue ;
il y a aussi le mur de l’apartheid entre la Cisjordanie et Israël qui
était à 402 km en 2006. L’autre exemple est le mur dressé par le Maroc
au Sahara occidental dans les années 1980 du siècle passé qui s’étend
sur 2 000 km pour séparer les territoires libérés et des territoires
occupés par Rabat dans l’objectif d’assiéger et étouffer les Sahraouis
qui ne demandent que le droit d’autodétermination, sans oublier le mur
qui sépare Israël et Sinaï dont la longueur devrait atteindre 266 km au
cours de cette décennie.
Rappelons que le territoire palestinien de Ghaza est encerclé de toutes
parts ; pire, il est assiégé, y compris du côté égyptien. Il faut dire
que les barrières physiques et juridiques n’ont cessé de se multiplier
entre les nations pour diverses raisons sécuritaires, économiques et
racistes.
C’est cela le vrai visage de la globalisation qui prend ce qu’elle veut
obtenir et ne cède que ce qui sert ses intérêts, son pouvoir économique
et sa domination politique à travers le monde. Rappelons un autre mur
qui divise le monde et crée un Sud dépossédé de tous ses biens abritant
70% de la population mondiale dont une grande partie survivant avec
moins d’un dollar par jour. Eprouvés par la misère et la faim, ces êtres
sont poussés à l’émigration à bord d’embarcations de fortune dites «de
la mort». Au lieu d’aider les pays dont les richesses ont été pillées
pendant de longues décennies à se développer, certains politiques
occidentaux ne trouvent comme solution à cette tragédie humaine que la
destruction de ces embarcations primitives sur place, c'est-à-dire dans
les ports de départ.

Les valeurs et leurs normes selon la mondialisation des forts

Les études expérimentales en psychologie et en sociologie ont démontré
que le système de valeurs exerce une grande influence sur les attitudes
des individus et des groupes de personnes ; il peut être assimilé à un
réservoir d’énergie qui alimente les motivations et les attitudes des
gens de même que leur jugement sur le bien et le mal. Les behavioristes
vont jusqu’à lui accorder un rôle dans la maîtrise des instincts. C’est
pourquoi, il est nécessaire de connaître la structure culturelle d’une
société donnée, autrement dit son système de valeurs avec tout ce qu’il
renferme comme points communs et spécificités secondaires, avant tout
référendum ou sondage initié par l’Etat, les partis, les associations ou
la presse dans l’objectif de connaître l’opinion de la majorité sur un
évènement ou une politique. Ces sondages lancés par des instituts
spécialisés peuvent viser à orienter l’opinion publique sur un sujet
précis, une personnalité politique, artistique ou sportive.
Ces exercices peuvent se rapprocher ou s’éloigner de la réalité telle
quelle suivant l’objectif tracé en plus d’autres facteurs liés à
l’échantillon ou à la grande mobilisation dans le cas d’élections
générales sans dépasser toutefois les valeurs qui constituent le noyau
fixe.
Cependant, il est un autre système de valeurs supranationales qui
acquiert une force référentielle repérable dans la Charte des Nations
unies ; ces valeurs se transforment en lois universelles, les Etats qui
les enfreignent sont alors taxés de pays traîtres (Core States) et sont
soumis à l’isolement, au blocus ou forcés militairement à accepter
ladite «volonté de la communauté internationale», représentant dans la
plupart du temps les intérêts des vainqueurs de la Seconde Guerre
mondiale et composant le Conseil de sécurité à côté de la Chine
populaire. De temps à autre et d’un pays à un autre, les valeurs de la
charte onusienne changent de normes en fonction des équilibres des
forces et des intérêts.
C’est pourquoi les membres de ce club tiennent à le maintenir fermé
alors que tous les pays indépendants sont membres de l’ONU et de son
club élargi qu’est l’Assemblé générale qui peut condamner ou saluer à la
majorité mais ne peut prendre de résolution contraignante ; c’est la
preuve que la démocratie perd les normes de ses valeurs lorsque la
décision est entre les mains d’une minorité de puissants et non aux
côtés de la liberté, du droit, de la justice et du bien, les principes
qui ont constitué les grandes valeurs à travers l’histoire de
l’Humanité.
Les relations internationales ont toujours été et resteront probablement
ainsi étant donné les coalitions des forts et les conflits futiles des
faibles.

Le modelage et l’être «marchandisé»
Aussi bien dans la sphère nord que la sphère sud, la confiance des
peuples a été ébranlée dans le système libéral tel qu’il a été appliqué
et tel que défini par B. Barber «marché mondial sans barrières ni
frontières» (Mac World, à l’image du modèle Mac Donald et Big Mac). On a
fait croire aux peuples des pays sous-développés marginalisés que le
déluge de la mondialisation et la globalisation n’aura aucun effet sur
les valeurs et les cultures locales. Les concepteurs et initiateurs de
cette philosophie dans la sphère nord ont trouvé dans la démocratie et
les droits de l’homme le cheval de Troie pour imposer davantage de
tutorat et d’asservissement à travers ce qu’ils possèdent comme moyens
de contrainte et de sanction, après tous les massacres barbares
perpétrés par ces Etats impérialistes pendant des dizaines d’années.
Aujourd’hui les gouvernements de l’UE ne trouvent comme solution au
problème des émigrants noyés dans la Méditerranée, que le bombardement
des embarcations qui les transportent après avoir détruit les
infrastructures, décimé leurs pays et sous-estimé leurs cultures taxées
de primitives et d’arriérées sans que les organisations des droits de
l’homme et du droit à la vie soufflent mot. Si les drames incombent, en
partie, aux dirigeants des pays exportateurs de l’émigration clandestine
(faible taux de développement et désespoir généralisé), les pays de la
sphère nord assument la plus grande part de responsabilité ; c’est cette
vision qui a été exposée et défendue par la délégation parlementaire au
congrès des présidents des Parlements de la Méditerranée réunis à
Lisbonne en mai 2015.
Au lendemain de la chute du bloc socialiste marquée par l’échec de ses
systèmes politiques et leur incapacité à faire face à l’adversaire
s’infiltrant derrière le rideau de fer et également par le repli
progressif des mouvements de libération nationale à travers le monde au
cours des deux dernières décennies du siècle passé, le bloc occidental a
été gagné par une sorte de prétention idéologique et s’est mis à louer
les mérites de l’économie monétaire et du marché libre imposés par la
Banque mondiale, le FMI (entreprises économiques créés après la Seconde
Guerre mondiale) et l’OMC. Ce faisant, il a dévoilé son modèle
technologique avancé au nom de la société de communication et la toile
mondiale géante «le www» dans l’objectif de détruire les frontières et
enterrer les spécificités culturelles des peuples prêchant l’après
Etat-nation au nom de «la société globale» au moyen de ce que Brezinski
appelle «la révolution techno-électronique», de l’influence qu’elle peut
exercer grâce à sa force tranquille (Soft Power) et de la démocratie du
marché basée sur une compétitivité inégale.
Ce modèle de démocratie a dépouillé l’individu dans la société
occidentale de sa particularité humaine en le transformant en valeur
matérielle pure Homo economicus et affaibli ses attaches naturelles par
l’encouragement des organisations sociétales qui proposent une
appartenance affective et une protection contre des changements
imprévus. Il l’a, ainsi, délesté de sa valeur humaine et l’a «marchandisé»
pour le mouler dans une culture mondialisée, celle de Hollywood, Mickey,
Disneyland et autres modèles occidentaux. Cette analyse n’a pas
l’ambition de porter un jugement sur la société européenne et
américaine, ni prédire le devenir des mouvements de protestation qui ne
cessent d’amplifier et leurs conséquences sur l’être humain, la société
et l’Etat-nation en tant qu’entité. Cependant, il faut attirer
l’attention sur sa capacité de convaincre au moyen d’un double langage
sur les valeurs de l’égalité, de la démocratie, des droits de l’homme et
du respect de la différence et de la diversité culturelle, politique
qu’elle a pratiquée pendant au moins deux siècles. C’est bien la
République française, brandissant ses trois principes célèbres, qui a
imposé le code de l’indigénat aux Algériens et détruit une grande partie
de leur patrimoine culturel allant jusqu’à leur nier une existence
géographique et historique. Ce monde qui se dit libre a soutenu les
dictatures dans les trois continents et renversé beaucoup de systèmes
démocratiques parce qu’ils ne servaient pas ses intérêts ; c’est là un
exemple de valeurs humaines théoriquement acceptées à l’unanimité, mais
dans la pratique soumises aux intérêts et aux rapports de force,
communément appelés realpolitik (Real Policy). Ni les Européens ni les
Américains n’ont un jour critiqué l’apartheid en Afrique du Sud pour la
simple raison qu’ils le pratiquent eux-mêmes chez eux.
Les derniers évènements de la ville américaine de Charleston (massacre
d’Américains noirs au cours d’une messe dans une église protestante)
prouvent que la couleur et la race peuvent parfois prendre le dessus sur
la religion et la confession. Aucune voix ne s’élève pour dénoncer les
agressions israéliennes contre les Palestiniens, quand cela arrive,
c’est à voix basse que cela se fait parce qu’un musulman ou un Arabe,
même non musulman, est synonyme, dans l’imaginaire européen et
américain, de valeur négative alors que le juif israélien est, depuis la
fin de la Seconde Guerre mondiale, synonyme de valeur positive après
avoir été humilié et persécuté pendant des siècles en Europe même. La
vérité est que les valeurs sont influencées par les courants politiques
et les bouleversements historiques ; ne sont pas épargnées bien sûr les
trois valeurs majeures, à savoir la justice, le bien et le beau qui sont
fixes dans le Coran en particulier et les textes sacrés des religions
monothéistes, en général.

Le fossé entre la réalité et le discours trompeur
Les concepts et les terminologies inventés par les modes intellectuels
et politiques sur l’inter-culturalisme et le multiculturalisme cachent,
en réalité, le contraire de ce qu’elles prétendent, ce que les
communautés émigrées, vivant dans les pays du Nord, y compris la
Fédération de Russie, subissent au quotidien. Il s’avère que ces
systèmes n’ont pas pu se débarrasser de leurs anciennes idéologies ; ils
ont certes changé de nom «Nouveau système mondial» (New World System)
mais n’ont pu changer de mentalité envers l’Autre, resté barbare et
sauvage, qu’il faut dompter par la force ou éliminer pour rendre service
à l’humanité civilisée, même s’il faut, dans le cas des musulmans,
ressusciter l’ancien conflit vieux de plusieurs siècles et rappeler le
temps des croisades pour mobiliser l’opinion publique et diaboliser
l’Autre et le livrer en pâture à la meute (dossier dans la revue
Historia, février 2015). Au moment où les systèmes sociaux et politiques
dans la sphère nord, de manière générale, n’ont pas subi de changement
depuis l’ère de l’industrialisation (plus de deux siècles), si l’on
excepte le bloc socialiste avec un intervalle de sept décennies
(1917-1991), la sphère sud a connu d’énormes chamboulements et
destructions dont plusieurs cas directement manigancés par les pays du
Nord.
Cette main visible ou invisible a bien sûr ses agents de réserve
constitués d’élites intellectuelles et politiques locales qui ont tenu à
s’assurer une force protectrice dans la nouvelle ère, c'est-à-dire la
postcoloniale. Ainsi, beaucoup de décisions prises au sein des
institutions de l’Etat et par l’opposition sont très attentives à la
réaction de l’ex-force dominante, alors que les principales sources
d’information sont les médias transfrontiers des ex-puissances
coloniales. Même les universitaires optent dans leurs recherches pour
les cadres conceptuels et les modèles philosophiques de l’Occident
(européen et américain) conçus initialement pour les pays et sociétés
occidentaux. Dans la tête des hommes politiques de cet Occident et ses
élites intellectuelles, les classes politiques et intellectuelles dans
les pays du Sud leur sont redevables de tout ; à leurs yeux, ils ne sont
que des élèves et ils doivent demeurer ainsi.
Les recherches et études menées au cours des trois dernières décennies
par certaines écoles apportent beaucoup de lumière sur ce pouvoir
colonial resté endigué dans les anciennes colonies. On en cite les
Postcolonial Studies (études postcoloniales) en Grande-Bretagne,
Subaltern Studies (études subalternes) en Inde, Cultural Studies (études
culturelles et anthropologiques) aux Etats-Unis dont la plupart
remettent en question l’héritage colonial et critiquent les modèles, les
théories et les concepts galvaudés durant le siècle dernier que les
élites savantes et politiques ont entonné comme si c’étaient des
évidences absolues (l’universalité du modèle européen en matière de
développement, la validité des principes et méthodes occidentaux pour
tous les peuples du monde puisque considérés supérieurs et plus avancés
selon le prisme de la théorie des valeurs universelles qui prône la
primauté des lois internationales et les chartes onusiennes sur les lois
internes).
Cet état de fait est appuyé par les organisations affiliées à l’ONU, les
organisations non gouvernementales (Médecins sans frontières et autres
organisations clamant la défense des droits de l’homme) qui osent
classer les pays en pays émancipés ou démocratiques sans aucun égard aux
cultures nationales et systèmes des valeurs locales, un globalisme
auquel il est très difficile d’échapper. Derrière cette catégorisation
se dresse un groupe de pays industrialisés qui ont réussi, au cours des
trois derniers siècles, à implanter la société du savoir parmi une
grande partie de leurs classes moyennes et donner naissance à de
nouvelles élites qui ont instauré le siècle des lumières, et diffuser de
nouvelles valeurs en remplacement des valeurs adoptées par l’Eglise et
ses alliés au sein de la noblesse. Ce tournant a vu le jour avec les
réformes de Luther King, suivi de Jean Calvin, qui ont trouvé écho chez
Max Weber (fin du XIXe et début du XXe siècle), figure célèbre parmi les
grands penseurs-inventeurs des concepts de la modernité contemporaine et
la théorie capitaliste fondée sur l’entrepreneuriat, le profit et
l’élévation du travail au rang de la pratique religieuse, et sur
l’encouragement de l’austérité et la mise en garde contre les méfaits du
gaspillage. Toutes ces valeurs prônées par l’islam et les traditions
populaires en Algérie sont aujourd’hui oubliées, reléguées au rang de
simples expressions reprises dans les discours de moralisation et de
prêches sans aucun effet sur les individus, les groupes ou les
politiques.
Il n’est pas dans notre intention de livrer une comparaison entre les
courants réformistes de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord et
le monde arabe et musulman au cours du siècle passé, étant donné la
différence de l’expérience historique et vu le retard cumulé avant et
après la période coloniale. Mais l’on peut avancer que les mouvements
réformistes dans la région Mena (Moyen-Orient et Afrique du Nord) n’ont
pas réussi à pénétrer en profondeur les masses populaires malgré les
énormes efforts de leaders éclairés tels que Djamel Eddine El Afghani,
Mohammed Rédha, Mohammed Abdou et notamment Abdelhamid Ben Badis qui a
lutté toute sa vie durant pour ressusciter les valeurs positives de
l’islam et de la culture populaire algérienne ; malheureusement, son
mouvement a perdu de sa vigueur dans la société algérienne après la
disparition de Cheikh El-Bachir El-Ibrahimi pour des raisons internes et
des raisons liées à des tentatives de polarisation externe.
Aujourd’hui, notre société enregistre le retour de certains valeurs et
comportements totalement opposés au projet du renouveau porté par Ben
Badis au milieu du siècle dernier. A l’exception d’une minorité qui
veille à enrichir ce projet culturel et sociologique, beaucoup vivent de
sa réputation et de son héritage intellectuel et sa méthode pratique.
Signalons, au passage, que Ben Badis n’a jamais ambitionné de présider
l’association, ni percevoir un salaire quelconque ; son parcours mérite
de figurer comme définition du véritable «militant».
Il est aisé de dire que la suprématie de l’Occident euro-américain n’est
pas seulement d’ordre matériel, mais moral aussi ; il suffit de comparer
ses systèmes de valeurs, les débats de ses élites intellectuelles et
politiques et les luttes futiles autour de questions secondaires dans
nos pays où les débats révèlent une situation de faiblesse, de
dépendance et d’incapacité à innover et à créer. Il n’y a qu’à suivre
les émissions télévisées et radiophoniques traitant de religion et de
vie séculière pour se rendre compte que les valeurs culturelles et
scientifiques demeurent très peu connues et influentes ; cette
défaillance a bien sûr profité aux plus forts qui ont tenté tantôt la
séduction tantôt le rejet à travers une modernité attirante puisqu’elle
n’a pas d’équivalent dans nos sociétés qui s’évertuent à rappeler la
grandeur des ancêtres ; ou à travers le rejet né de la différence des
valeurs et exprimé par une islamophobie ou xénophobie incitant des
réactions négatives et désespérées sous forme de terrorisme que les plus
forts évitent de définir clairement aussi bien dans le discours public
qu’au niveau des organisations internationales. L’une des raisons de
cette fuite et cette réticence pourrait être imputée à l’intention de
coller cette étiquette aux mouvements de libération nationale, comme ce
fut le cas avec la Révolution algérienne et actuellement avec les
Palestiniens au moment où peu d’observateurs et d’organisations
internationales ont osé condamner le terrorisme d’Israël contre les
civils durant les six dernières décennies.
Le terrorisme est une valeur négative et destructrice quand il prend la
forme d’une agression contre des civils innocents, des groupes ou des
institutions sans cause légitime ayant pour objectif la défense de la
liberté, la justice, le droit au progrès et la dignité humaine, ces
grandes valeurs pour lesquelles notre peuple a combattu pendant toute
son histoire et pour lesquelles il restera fidèle et dévoué.
N’oublions pas que tous les phénomènes, qu’ils soient naturels ou
sociétaux, ont des causes et des facteurs directs ou secondaires selon
la loi de la causalité ; le phénomène du terrorisme est soumis à la même
loi, c’est pourquoi nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les parties
qui étaient derrière l’embrigadement, le financement et la mobilisation
de ses centres durant la guerre des deux blocs. Le pouvoir leur a-t-il
échappé ? Pourquoi le terrorisme a-t-il frappé dans d’autres régions,
telles que l’Algérie, et est devenu aujourd’hui un phénomène
international et une criminalité transfrontalière incluant la plupart
des pays qualifiés d’islamistes et a migré vers d’autres continents ? A
ce propos, le Britannique B. Russel, prix Nobel et l’un des
mathématiciens les plus connus du XXe siècle, a présenté son point de
vue dans une étude intitulée «La morale et la politique», dont voici un
extrait : «Les politiques occidentaux ne regrettent pas et ne tireront
aucun enseignement de la mort des dizaines de milliers de civils et
d’engagés durant les guerres qu’ils ont menées durant les trois quarts
du vingtième siècle.»
E. Morin a, quant à lui, critiqué, dans son étude intitulée «Penser
global — l’humain et son univers», la rationalité dogmatique qui a
transformé des élites et des politiques en Occident et leurs disciples
dans d’autres pays en machines à compter les gains et les pertes. Le
reste est classé dans ce qui est considéré par les autres d’irrationalisable.
C’est ainsi qu’apparaît le monde derrière les rives de la Méditerranée
et de l’Atlantique et c’est ainsi qu’apparaît l’état du reste du monde
que la communauté internationale mentionne en chiffres après une lecture
théâtrale rituelle des systèmes de valeurs, des principes et des chartes
au nom de l’humanité. Machiavel n’est-il pas celui qui a le mieux
décrit, et sans artifice, la politique des cavernes ?
M.-L. O. K.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): M.-L. O. K.

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