Mais qui donc de la France ou du FLN a remporté la guerre d’Algérie ?

Lesoir; le Dimanche 16 Decembre 2012
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Par le Dr Mourad Preure (*)
Notre poète Bachir Hadj-Ali, paraphrasant Aragon, disait dans un de
ses magnifiques poèmes : «Nous n’avons pas de haine contre le peuple
français. » Il importe plus que tout aujourd’hui de projeter notre pays
dans le futur pour le mettre en phase des challenges structurants du
siècle qui s’ouvre.Nous avons combattu et remporté la victoire, nous n’avons que faire
de la rancœur et de la haine, quand bien même nous y sommes invités avec
insistance par des comportements de personnalités françaises
représentatives d’une manière ou d’une autre d’une partie de la société
française. La France est une grande nation qui a les ressources morales
et l’incrément de vision nécessaires pour construire une relation
qualitativement nouvelle avec l’Algérie, ouverte sur le futur. Car la
France est aussi et surtout la patrie de Jaurès, de Voltaire, la patrie
du général de la Bollardière, ce militaire qui démissionna pour
protester contre la torture et les exactions infligées aux Algériens, la
patrie des Porteurs de valises, de Sartre, mais aussi de Camus, il faut
lui rendre justice, la patrie de Chevènement, ce ministre de la Défense
qui démissionna car il désapprouvait la guerre que son pays s’apprêtait
à mener en Irak. C’est aussi la France de la Déclaration universelle des
droits de l’homme, pas celle pour autant des lumières tant ces lumières
ont pudiquement détourné leur regard devant les horribles crimes
coloniaux commis contre notre peuple, ces lumières qui, pas plus que
l’esprit de 1789, n’ont illuminé plus loin que les côtes sud de la
France, ce nouveau limes, frontière au-delà de laquelle l’Empire romain
situait déjà la barbarie. Il ne serait pas sage de l’ignorer, cette
France, dans les jugements que pourrait nous inspirer le dérisoire geste
de quelque sombre héritier de la honte pétainiste. Nous ne pouvons pas
généraliser car ce pays mérite mieux comme représentants que ces
gardiens jaloux et honteux d’une mémoire coloniale tourmentée,
incapables d’en assumer la triste et peu glorieuse issue. Tous les
stratèges le savent bien, l’interprétation de l’issue de la guerre est
un acte de guerre à part entière, on pourrait même dire l’acte de guerre
ultime, absolu. Si vous arrivez à convaincre le vainqueur d’une
confrontation armée que l’issue de la guerre lui a été défavorable, s’il
a la naïveté de le croire, alors quand bien même vous fûtes vaincu, la
victoire finale vous revient. Faute de ce travail de mémoire, ce travail
de deuil, cet exorcisme (les Etats-Unis l’ont fait avec l’aide de leurs
écrivains, de leurs cinéastes concernant la guerre du Vietnam), on a au
contraire pensé utile en France de vider l’indépendance algérienne de
toute substance. Un travail de communication systématique et soutenu
s’est acharné à convaincre les Algériens de trois choses : (I) la nation
algérienne est de création récente ; (II) la France a remporté une
victoire militaire sur le FLN ; (III) la gestion de l’Algérie
post-indépendance est un échec absolu. Ces trois idées vont ensemble et
se nourrissent l’une de l’autre. Tout ceci a pour intérêt d’amoindrir la
légitimité du combat libérateur d’une part, d’autre part, la faillite de
la gestion de l’Algérie par les Algériens souligne bien tout l’intérêt
qu’il y avait pour eux de ne pas contester l’ordre colonial, de le
laisser perdurer. La patrie de Massinissa — ce chef d’Etat dont la tombe
tarde à être fleurie à El Khroub — devrait d’ailleurs insister davantage
pour dire l’ampleur de sa profondeur historique, toute la richesse
symbolique et le pouvoir fédérateur de son passé numide. Un historien
français à la mine fort sympathique, autoproclamé spécialiste de
l’Algérie et par ailleurs très en cours dans notre si naïf pays, se
charge régulièrement de distiller avec beaucoup de conviction, de
compétence et d’efficacité cette vision. Et, vous ne le croirez pas, ça
marche ! Ça marche ! Certains Algériens pensent sincèrement que le FLN a
perdu la guerre d’Algérie, que leur nation est de création récente !
Voici donc maintenant que deux clowns grotesques, s’arrogeant le titre
(on ne le leur contestera pas) de dépositaire de cette mémoire coloniale
si tourmentée, on s’en rend compte, en viennent même jusqu’à nous faire
des bras d’honneur. On a tout de suite envie de leur dire : ce bras
d’honneur, pitoyable expression d’un inconsolable dépit, fallait-il
peut-être le faire sur le terrain, durant la guerre d’indépendance, en
remportant une victoire sur les Algériens, en restant en Algérie malgré
la volonté des Algériens. Car la première vérité à dire surtout est que
la France a été vaincue, elle a perdu la guerre d’Algérie. Nous l’avons
montré dans notre livre (1), citant le grand stratège Clausewitz (2), la
victoire était du côté des Algériens, pas de la France, même si, comme
on le rappelle à souhait, les maquis étaient sévèrement affaiblis, voire
dans certains cas désarticulés, par rapport aux 500 000 hommes du corps
expéditionnaire français. La Casbah d’Alger héroïque était sous le
contrôle de troupes d’élite venues pour ce faire des jungles
vietnamiennes. Fallait-il vraiment faire venir de si loin des soldats
d’élite pour mater, en perdant son âme, le petit peuple misérable et
glorieux d’Alger ! On voudrait aussi nous convaincre que pour la
première fois dans l’histoire, le vainqueur d’une guerre, dans un acte
magnanime et totalement saugrenu, aura abandonné au vaincu le territoire
convoité, allant même jusqu’à déplacer une colonie de pieds-noirs dans
la précipitation, dans des conditions épouvantables, allant même jusqu’à
abandonner à leur sort les supplétifs qui au péril de leur honneur et de
leur vie ont trahi leur peuple pour se mettre à son service. La France
victorieuse de la guerre d’Algérie. Cette contrevérité prend en effet
les traits de l’évidence, et une abondante littérature se charge de la
fonder, notre histoire s’écrivant malheureusement ailleurs qu’en
Algérie, le plus souvent chez l’ancienne puissance coloniale. Clausewitz
nous dit que la guerre est la poursuite de la politique par d’autres
moyens. La guerre est un acte politique ultime, elle survient lorsque
les intérêts de deux parties ne peuvent être départagés autrement que
par la violence. Son point de départ est politique de même que sa
conclusion. On ne fait pas la guerre pour faire la guerre, on la fait
pour réaliser un objectif politique qui ne peut être réalisé d’une autre
manière, en l’occurrence ici l’indépendance de l’Algérie, ce à quoi est
parvenu le FLN on ne peut le contester. Clausewitz nous dit aussi que
dans une confrontation armée lorsque l’un des deux belligérants
considère que la poursuite des buts de la guerre ne justifie plus les
pertes (militaires, économiques, politiques) qu’il encourt, il renonce à
la poursuite de l’affrontement et est donc déclaré perdant. N’était-ce
donc pas le cas de la France ? Abondant dans la pensée de Clausewitz,
Basil Liddell Hart, théoricien de référence en matière de stratégie,
nous dit : «La victoire, au sens vrai du terme, implique que l’état de
paix, pour le peuple vainqueur, est meilleur après la guerre
qu’auparavant. Prise dans ce sens, la victoire n’est possible que si un
résultat peut être acquis rapidement, ou si un long effort peut être
proportionné aux ressources nationales. La fin doit être ajustée aux
moyens. Si les éléments indispensables à une telle victoire font défaut,
l’homme d’Etat avisé ne manquera aucune des occasions qui lui seront
offertes pour négocier la paix.» (3) Et qu’a donc fait de Gaulle sinon
négocier la paix ! La guerre d’Algérie est l’un des conflits
asymétriques les plus caractéristiques dont la Déclaration de Novembre
et surtout la plate-forme de la Soummam ont posé les objectifs et les
principes directeurs. Guerre du faible contre le fort, c’est aussi le
seul cas dans l’histoire où la guerre a été portée par le faible, avec
la glorieuse Fédération de France du FLN (4), jusque sur le territoire
supposé sanctuarisé du fort. Les conflits asymétriques sont en effet une
rupture dans l’art de la guerre ; ils y bouleversent les règles, rompant
la linéarité propre aux conflits symétriques, aux guerres classiques, le
succès ne se concrétisant pas par des positions sur le terrain, ni dans
les pertes humaines ou matérielles mais dans l’impact auprès des
opinions, la désorganisation que provoque la guerre dans l’ensemble des
systèmes qui constituent et fondent la force ennemie : économie, image
générale, cohésion sociale, stabilité politique. La Quatrième république
n’a-t-elle pas volé en éclats en France ? La France n’a-t-elle pas
manqué d’imploser alors même que des paras séditieux étaient prévus
d’être parachutés sur les Champs-Elysées? En mai 1958, on a dû faire
appel à un monsieur qui est venu avec ses galons de général prendre les
rênes de l’Etat ; le Premier ministre Pflimlin s’est effacé de même que
le président René Coty, et le pays a été dirigé par un chef d’Etat,
militaire de son état, qu’on a continué à appeler «mon général».
L’avènement de la Ve République n’est ainsi rien d’autre qu’un coup
d’Etat, par ailleurs salutaire pour la nation française, en réponse à
une situation de chaos dont la cause est, qu’on le veuille ou non,
l’efficace résistance opposée par le FLN aux desseins français et la
violence qui a résulté de cette résistance. Certains universitaires
français ont beau gloser sur la question, autant en France que dans les
tribunes qu’on leur offre obligeamment en Algérie, ils n’y changeront
rien car les faits sont têtus. Dans les conflits asymétriques, nous
n’avons pas deux armées qui se font face sur un théâtre d’opérations, il
n’y a pas matérialité d’un champ de bataille mais un espace opérationnel
englobant l’ensemble des dimensions où la confrontation s’opère,
l’espace humain en est devenu la clé ainsi que l’espace informationnel
ou «infosphère». Les espaces géographique, aérien, etc., n’y jouent pas
le rôle-clé comme dans les conflits symétriques. Le «centre de gravité»
cher à Clausewitz, ce point duquel dépend la force de l’adversaire,
n’est pas ici visé directement. Nous sommes en présence d’une stratégie
indirecte qui vise le système dans son entier et non une partie de
celui-ci. Ainsi, la désorganisation de celui-ci et non l’acquisition de
positions sur le terrain exprime la victoire. Et en général, les
révolutionnaires qui mènent des batailles asymétriques l’entendent ainsi
(5). La guerre du Vietnam en est un exemple frappant. Il y est admis que
les Etats-Unis ont dominé sur le plan tactique sans pour autant
remporter la guerre. Bien entendu, la communication y joue un rôle-clé ;
par elle le faible projette le conflit hors du champ de bataille et
impose au fort un champ de bataille virtuel à son avantage, impliquant
par l’information les opinions publiques, les ONG et les Nations unies.
Les décisions tactiques prises sur le terrain y sont souvent
assujetties. La grève des Six jours à Alger, décision tactique
caractéristique d’un conflit asymétrique, était une réponse du FLN au
discours développé par la France concernant l’Algérie lors de l’examen
de la question algérienne aux Nations unies. «L’une des particularités
essentielles de la guerre asymétrique est qu’elle n’est pas basée sur la
recherche de la supériorité mais sur la conversion de la supériorité de
l’adversaire en faiblesse» (6), nous dit Jean Beaud.Cette démonstration
était utile car il ne s’agit pas de répondre à l’obscénité, juste
peut-être l’ignorer et remettre ce faisant chacun à sa place. Il faut
aussi que nos enfants sachent d’où ils viennent, que la guerre
d’indépendance était surtout le fait d’authentiques héros, le plus
souvent anonymes. Elle est et restera aussi un cas d’école en matière de
stratégie, après Dien Bien Phu, une avancée réelle dans l’art de la
guerre, nous voulions insister sur ce point. Elle s’est surtout soldée
par une victoire indiscutable que nous devons défendre et consacrer
chaque jour par un travail de production de sens. Nous le devons à nos
martyrs. Nous le devons à nos enfants.
M. P.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): M. P.

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