NORDINE AÏT LAOUSSINE AU SOIR D’ALGÉRIE : : «Gaz de schiste : nous sommes obligés d’y aller»

Lesoir; le Jeudi 13 Decembre 2012
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Interview réalisée
par Khedidja
Baba-Ahmed
khedidja_b@yahoo.fr
Nous avons profité de la conférence Algeria Future Energy, qui s’est
déroulée dernièrement à Alger, pour rencontrer Nordine Aït Laoussine,
ancien ministre de l’Energie, expert international et actuel président
de Nalcosa SA. La conférence a regroupé un nombre impressionnant
d’experts internationaux et a essentiellement traité «des énergies
renouvelables, des non-conventionnelles et des activités en amont dans
les hydrocarbures». Outre les énergies renouvelables sur lequel l’ancien
ministre s’est longtemps attardé avec nous, il nous a donné son point de
vue d’acteur du secteur sur les réussites et les échecs de notre
politique dans ce domaine depuis l’indépendance, comme il nous a
également brossé un état des bouleversements que connaît actuellement
l’énergie à l’échelle mondiale et leurs incidences sur la politique
énergétique nationale. Le Soir d’Algérie : Vous étiez en charge du portefeuille
ministériel de l’énergie et plus antérieurement encore, vous étiez un
des acteurs de la création de Sonatrach. Par rapport aux objectifs qui
étaient fixés à SH pour la contribution au développement national, l’on
est forcé de constater qu’avec une économie nationale qui reste encore
aujourd’hui aussi dépendante des hydrocarbures, l’on est loin d’avoir
atteint cet objectif. Qu’est-ce qui, selon vous, a conduit à cette
situation ?
Aït-Laoussine : Lorsque fut décidée la nationalisation des
hydrocarbures le 24 février 1971, l’objectif essentiel poursuivi était
d’utiliser le pétrole pour en faire un outil de développement, autrement
dit, faire jouer au pétrole un rôle de catalyseur, de dynamo, pour
entraîner le reste de l’économie. Souvenez-vous, à ce sujet, de la
fameuse parole de Houari Boumediène : «Il faut semer le pétrole pour
récolter le développement.» Pour ce faire, il fallait d’abord prendre le
contrôle de nos ressources pétrolières. On ne pouvait pas demander aux
sociétés internationales opérant dans ce domaine et présentes à l’époque
de faire jouer ce rôle aux hydrocarbures. Ces sociétés venaient chez
nous, cherchaient le pétrole, le trouvaient, l’exportaient, payaient
leurs impôts et c’était tout. L’avenir du pays ne les concernait pas,
tout au moins à l’époque. S’agissant du contrôle, nous l’avons
effectivement réalisé. Dans le pays aujourd’hui, aucun acte lié au
développement de nos hydrocarbures — pétrole et gaz — ne se fait sans
l’accord de SH. Nous avons créé une société nationale qui a fait la
fierté du pays et que certains pays du tiers-monde nous enviaient. Sur
ce plan précis du contrôle, nous avons réussi et gagné cette bataille.
Une fois le contrôle de la production réalisé, il fallait en assurer la
commercialisation et faire en sorte d’augmenter les revenus pétroliers
en défendant le prix de nos exportations sur la scène internationale.
C’était là le deuxième objectif.
Au sein de l’Opep...
Nous menions un véritable militantisme et œuvrions d’une façon
constructive au sein de l’Opep. Alors que nous n’y occupions que le 10e
rang par le niveau de notre production, nous étions, à l’époque, aussi
influents que l’Arabie Saoudite ou l’Iran. Avec ces deux pays, nous
avions une influence considérable sur les prix. Donc, non seulement nous
avions gagné la bataille du contrôle, mais nous avions également gagné
la bataille de l’augmentation de la rente. Nos revenus avaient été
multipliés par 15. Quant au 3e objectif, à savoir comment mettre cette
dynamique au service du développement, là nous sommes bien obligés de
dire que nous avons échoué. Et pour quelles raisons ? Un économiste vous
l’expliquerait mieux que moi, mais ce que je peux vous dire, c’est que
cet échec est imputable à plusieurs raisons.
La raison essentielle, selon vous ?
Nous n’avons, par exemple, pas été en mesure d’intéresser suffisamment
le secteur privé. Il n’est pas possible de diversifier l’économie
nationale en ne comptant que sur les seules sociétés nationales. C’est
là un des aspects. L’autre aspect concerne la gestion. Est-ce que nous
sommes véritablement capables de bien gérer nos affaires ? Il est vrai
qu’il y a eu des changements, des modifications de régime, de nouvelles
politiques, etc. Le fait est là : l’exportation de notre richesse en
hydrocarbures — pétrole et gaz — représente toujours plus de la moitié
de notre produit national brut (PNB). En Norvège, par exemple, cette
part n’est que de 25%. Nous ne sommes toutefois pas les seuls dans cette
situation. Les autres pays de l’Opep sont à peu près dans le même cas
sauf, peut-être, les Emirats arabes unis. La moitié de la richesse
produite dans l’année provient des hydrocarbures. C’est la preuve que
notre économie n’est pas diversifiée. Nous restons toujours tributaires
du cours du pétrole : si le cours du pétrole chute, c’est tout le pays
qui risque de se trouver par terre. Quant aux recettes d’exportation des
hydrocarbures, elles atteignent 95%, voire plus, du total des recettes !
Il est vrai que nous avons tout fait pour encourager le secteur hors
hydrocarbures mais malgré toutes les mesures prises, nous continuons
toujours de dépendre massivement des hydrocarbures. Autre élément, et
non des moindres, est le taux de chômage, notamment celui des jeunes
entre 15 et 24 ans. Les statistiques officielles, qui ne donnent que le
chiffre de chômage global, sont loin de refléter la réalité cruelle du
chômage de nos jeunes. Ce sont ces éléments qui font que nous restons
une économie tributaire des hydrocarbures. C’est dans ce sens-là que je
dis que nous avons échoué. Alors que nous avons gagné la bataille du
contrôle, gagné celle de la rente que nous avons augmentée, nous avons
perdu celle de la diversification de notre économie parce que nous
n’avons pas été en mesure de recycler convenablement la rente
pétrolière.
Le secteur de l’énergie dans le monde connaît actuellement de très
grands bouleversements. En quoi ces bouleversements touchent-ils notre
pays ? L’Algérie s’y est-elle préparée ? Si oui, de quelle manière ?

L’industrie énergétique mondiale connaît, en effet, un certain nombre de
transformations fondamentales. Pour ce qui est de l’Algérie, s’il y a un
fait sur lequel j’insisterai, c’est que notre production d’hydrocarbures
est en train de baisser. Ceci intervient à un moment où la demande
mondiale connaît un certain fléchissement, compte tenu de la situation
économique et de la récession à travers le monde. En termes de
consommation, celle des pays de l’OCDE, par exemple, qui représente plus
de la moitié de la consommation mondiale, baisse depuis 2005. Lorsque
vous regardez les prévisions à long terme, vous vous apercevez qu’aucune
projection ne permet de penser que la consommation de l’Europe, des
Etats-Unis ou du Japon va se relever. Il faut donc se préparer à une
baisse de la demande pétrolière. Les pays riches se sont, en effet,
organisés pour dépendre de moins en moins du pétrole…
Et qu’ont-ils fait pour s’y préparer ?
La consommation dans ces pays est en train de baisser essentiellement
pour des raisons de substitution par les énergies renouvelables et par
l’efficacité énergétique, autrement dit ces pays sont en train de créer
la même richesse tout en consommant moins de pétrole. La très légère
augmentation de la consommation à l’échelle mondiale est le fait de la
consommation des pays asiatiques (3 à 4 % d’augmentation chaque année),
notamment la Chine, l’Inde et d’autres pays de la région. Il est donc
clair que la demande pétrolière à l’échelle mondiale ne va pas augmenter
outre mesure. Au même moment, il y a d’énormes découvertes qui se font.
L’on a pensé, pendant très longtemps, y compris chez nous, que le plus
gros des découvertes avait été fait et qu’il ne restait éventuellement
plus que des petits gisements à découvrir. Or, il y a eu des découvertes
qui ont surpris les géologues. Le brésil, par exemple, a fait des
découvertes considérables. Les progrès technologiques ont même permis
d’aller très loin dans l’exploration et la recherche de nouvelles
ressources, y compris dans l’Arctique. Ce sont les américains qui ont
lancé l’exploitation des hydrocarbures de schistes. Chez nous, nous ne
parlons que du shale gas alors qu’il s’agit de schistes contenant à la
fois du pétrole et du gaz. Aux USA, ils sont en train de produire plus
de pétrole et de gaz. Ils ont été, cette année, le pays qui a le plus
augmenté sa production de pétrole brut alors qu’elle baissait depuis 15
ans. En ce qui concerne le gaz, l’on s’aperçoit que l’Afrique détient
des réserves immenses. Du gaz a été découvert au Mozambique, au Kenya,
en Tanzanie. Il y a ainsi de nombreuses découvertes qui voient le jour
et pour la première fois, la fameuse certitude de certains géologues
très connus qui affirmaient que l’on avait atteint le Peak-Oïl ou pic
pétrolier, autrement dit, que la planète avait révélé tous ses secrets,
ce mythe est en train de s’effriter. Tous s’accordent à dire aujourd’hui
qu’il y a encore des découvertes à faire parce que la technologie nous
permet aujourd’hui d’exploiter des régions vierges.
Mais en quoi ces découvertes vont-elles bouleverser la donne énergétique
mondiale ?
Aujourd’hui, les USA ont trouvé tellement de shale gas qu’ils envisagent
de l’exporter sous forme de gaz liquéfié ou GNL. Vous savez qu’en termes
de GNL, nous avons été les pionniers. La première usine a été construite
chez nous en 1964 et nous avons été, pendant très longtemps, le premier
exportateur mondial. Aujourd’hui, dans l’ordre d’importance des
exportateurs de GNL, il y a le Qatar, suivi par la Malaisie,
l’Australie, le Nigeria, l’Indonésie… Nous n’arrivons qu’à la sixième
place. Il y a quelques années, une bonne partie du GNL produit dans ces
pays — notamment au Qatar — était vendue aux USA. C’était avant la
révolution du shale gas. Depuis, les Etats-Unis ont installé une
vingtaine de projets de liquéfaction destinés à l’exportation. En fait,
il se dit qu’à l’horizon 2020-2025, les USA exporteraient 60 à 70
millions de tonnes de GNL, soit le double de nos exportations. Cette
quantité considérable de gaz déversée sur les marchés européen et
surtout asiatique va naturellement avoir un effet dépressif sur le prix
du gaz. Il s’agit là d’un autre bouleversement important.
Et face à tous ces bouleversements, encore une fois, que fait notre pays
?
Je pense que l’Algérie s’y prépare, mais toute la question est de savoir
si elle est bien consciente que ces changements vont se réaliser. Il y a
quelques années, lorsque l’on parlait de révolution du gaz de schiste et
que l’on voyait venir les premières données sur les quantités
considérables de gaz produites aux USA, les exportateurs de gaz, pour
qui cette nouvelle donne n’était pas la bienvenue, en l’occurrence la
Russie, l’Algérie, le Qatar, déclaraient alors «que c’était de l’intox,
que cela n’arriverait jamais !» Tout le problème est donc là : est-ce
qu’on est conscient de ces changements ? Est-ce qu’on les prend au
sérieux et est-ce qu’on s’y prépare sérieusement ? L’on parle chez nous
de l’éventualité d’une production de gaz de schiste comme si on avait le
choix de nous en passer. Nous sommes dans l’obligation d’y aller. Le
potentiel algérien en gaz non-conventionnels est considérable, même si
s’il faut se méfier des estimations du volume des ressources en place
publiées çà et là. Les réserves récupérables dépendent de nombreux
paramètres en cours d’évaluation tels que la qualité de la roche mère,
le prix de revient du mètre cube produit et la technique de production
utilisée. On peut cependant tabler, selon les données préliminaires
connues à ce jour, sur des réserves récupérables équivalentes aux
réserves conventionnelles restantes, soit de l’ordre de 2000 BCM
(milliards de m3). Mais l’exploitation du gaz de schiste prendra du
temps et nécessitera des moyens matériels, humains et financiers
considérables. Au rythme actuel d’évolution de notre consommation
nationale (30 BCM cette année, +6% l’an) nous ne disposerons pas, à
moyen terme, de réserves suffisantes pour assurer la pleine utilisation
de nos capacités d’exportation existantes ou en construction qui
s’élèvent globalement à 85 BCM environ. Comme nous ne pouvons pas
ralentir, outre mesure, la consommation nationale dans l’avenir
immédiat, car la contribution attendue des énergies renouvelables
prendra également du temps, il faudrait, soit lancer, sans tarder, le
développement des gaz non-conventionnels, soit se préparer à réduire nos
exportations. Mais, pouvons-nous réduire nos exportations de gaz naturel
et, partant, nos recettes en devises, alors que notre production
d’hydrocarbures liquides semble, elle aussi, avoir atteint son pic ?

Vous proposez dans votre intervention à cette conférence d’Alger (du 4
au 6 novembre) que le pays se tourne résolument vers les gaz de schiste
et vous avez largement argumenté pour cette voie. Même si vous ne faites
pas des gaz de schiste la panacée, vous le proposez tout en encourageant
la poursuite de l’effort dans le conventionnel en nous engageant dans
l’exploration des zones non encore explorées et sur celles déjà en
production, et ce, en appliquant les techniques de récupération
secondaire et tertiaire. Vous pensez que c’est là une voie vers laquelle
le secteur énergétique algérien s’oriente ?
Au lendemain de l’indépendance, compte tenu des réserves importantes de
gaz naturel dont nous disposions, de notre faible consommation interne
et de notre grand besoin en devises, nous avions l’ambition de
construire l’infrastructure nécessaire à l’exportation de notre gaz. Il
se trouve qu’aujourd’hui nous avons une capacité d’exportation
importante. Bientôt, lorsque Skikda et Arzew seront opérationnelles,
soit dans un an, nous aurons une capacité annuelle d’exportation de 85
BCM, sans compter le projet Galsi. Cette capacité est là ; les tuyaux
qui vont vers l’Italie et l’Espagne sont là. Aujourd’hui, Hassi R’mel
est en train d’étouffer : les découvertes prennent du temps, et notre
consommation interne est en train de grimper. Au vu de nos réserves
largement entamées, il n’y aura donc pas suffisamment de gaz pour
remplir les tuyaux ou alimenter les usines de liquéfaction. Bien
entendu, nous ne pouvons pas sacrifier la consommation nationale et
sommes obligés de répondre aux besoins grandissants du marché national
qui reste une priorité. Il est vrai qu’avec le renouvelable on pourrait
réduire la consommation domestique de gaz, l’électricité étant en grande
partie produite aujourd’hui par le thermique gaz. Nous allons produire
de l’électricité solaire mais cela va prendre du temps. Ainsi, réduire
la consommation tout de suite n’est pas possible, cela prendra du temps,
le renouvelable ne pouvant être prêt que dans une dizaine d’années.
Quelle est l’alternative alors ?
Nous ne pouvons pas nous permettre de sous-utiliser une
infrastructure de transport pour laquelle des investissements
considérables ont été consentis. Si on veut utiliser à pleins tubes ces
investissements, nous sommes bien obligés de trouver plus de gaz. Il
faut aller chercher du gaz conventionnel, il y en a, et pour ce faire,
attirer les investisseurs étrangers comme la nouvelle loi pétrolière se
propose de le faire. Si le conventionnel est insuffisant, il faut aller
vers la production des gaz de schiste. Nous n’avons plus le choix. Si on
ne le fait pas, il y aura, à terme, des conséquences désastreuses sur
nos équilibres financiers.
Les gaz de schiste sont pourtant aujourd’hui, dans plusieurs pays,
l’objet de controverses nombreuses venant, notamment, et pas seulement,
des écologistes. Ces derniers, par exemple, trouvent qu’il est dangereux
au plan écologique alors que d’autres soulignent le coût élevé de sa
production ou encore que la recherche n’a pas encore livré tous les
secrets inhérents à son exploitation.
Il ne faut pas oublier que le processus de développement d’une
source d’énergie entraîne des conséquences néfastes pour
l’environnement, quelles que soient ses formes. Mais il faut savoir
aussi que l’industrie a atteint un tel niveau de développement qu’elle
est capable aujourd’hui de gérer des accidents éventuels inhérents à
l’exploitation des hydrocarbures. Le grand problème, qui se pose pour
l’heure, est le coût des gaz de schiste produits chez nous. Aux USA, ce
coût est bas aujourd’hui, mais il devrait doubler à terme.
Pourquoi des prix bas aux USA, alors que partout ailleurs, on soulève la
question de la cherté d’exploitation des gaz de schiste ?
Aux USA, le sous-sol appartient essentiellement au privé, l’Etat n’étant
propriétaire que des terrains fédéraux. C’est donc le privé qui perçoit
la redevance. Les sociétés paient l’impôt sur le bénéfice mais le
propriétaire reçoit son chèque-redevance tous les mois. Evidemment cette
situation encourage la mise à disposition de ces terrains. Il y a, par
ailleurs, des infrastructures d’évacuation tellement développées dans ce
pays qu’il est relativement facile d’assurer des débouchés. Tous ces
éléments jouent sur le coût et l’on arrive à des niveaux de l’ordre de 3
à 4 dollars par million de BTU, soit à peu près le 1/3 du prix auquel
nous exportons notre gaz. Il faut aussi noter que la technologie des gaz
de schiste est aujourd’hui essentiellement américaine. Il n’y a pas
d’autres technologies développées ailleurs dans le monde. Toutefois,
d’autres pays ont senti le besoin de s’y intéresser. Il en est ainsi de
la Pologne, par exemple, qui dépend au plan énergétique de la Russie et
paie un prix élevé pour son gaz, de l’Argentine et de la Chine également
qui regardent ça de très près. Il est vrai que la France n’est pas
enthousiaste ; elle peut se permettre de faire l’impasse. Pouvons-nous
le faire alors que nous avons un besoin crucial de devises et que notre
économie n’est pas diversifiée ?
La volonté de transition vers des sources diversifiées de production de
l’électricité a conduit à l’élaboration d’un programme extrêmement
ambitieux de Sonelgaz, consistant, selon son PDG, en une stratégie de
mix énergétique de 40% de renouvelable. Même si ce pourcentage est fixé
pour l’horizon 2030, ne pensez-vous pas que c’est une ambition difficile
à atteindre, compte tenu des technologies dans le renouvelable qui ne
sont pas encore maîtrisées et, partant, des coûts encore trop élevés et
de la formation colossale qu’il faudrait mettre en place dès aujourd’hui
pour la prise en charge de ce programme ?
Lorsque vous regardez le mix énergétique mondial aujourd’hui, le
renouvelable — l’éolien, le solaire, l’hydraulique — ne représente que
10% environ. Le pétrole représente aujourd’hui 32%, puis vient le
charbon avec 27%, malgré son caractère polluant, suivi par le gaz qui
approche les 25%. Mais lorsque l’on regarde les projections à long
terme, le renouvelable va compter pour près de 20% en 2030. Tout cela
prend du temps. Il faut développer de nouvelles technologies et réduire
les coûts. Cela ne se fait pas du jour au lendemain. Il y a toutefois
beaucoup de progrès. L’exemple que je donne depuis quelque temps est
celui de l’Allemagne qui a beaucoup fait en matière de développement de
solaire et d’éolien. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays,
les Allemands ont été en mesure, pendant quelques heures l’été dernier,
de couvrir, avec le renouvelable, l’ensemble de leur consommation
électrique.
Pendant seulement quelques heures et certainement pas en pointe...

Oui, effectivement, pas en pointe, mais se sont là des progrès notables.
Quant à l’Algérie, cela va prendre du temps. La technologie existe et
les coûts sont en train de baisser. Il faudra toutefois faire comme
l’ont fait d’autres pays, à savoir régler une série de questions en
amont et instituer une nouvelle culture. Par exemple, le privé ne se
lancera dans l’éolien ou le solaire que s’il est capable de vendre son
électricité à un prix rémunérateur et non pas au prix moyen auquel le
citoyen paie son électricité aujourd’hui, sachant que ce prix est
fortement subventionné. Il faudra s’organiser pour que les plus démunis
reçoivent la subvention de l’Etat, les autres étant en mesure de payer
le prix coutant. Contrairement au gaz de schistes, le renouvelable crée
des emplois un peu partout, et pas seulement dans les bassins
pétroliers. C’est pourquoi, il faut encourager le citoyen, la
communauté, le village à se lancer dans le renouvelable. C’est là toute
une révolution et je crois que le gouvernement en est bien conscient.

Toujours dans le domaine du renouvelable, où en est-on dans le projet
Desertec et comment s’y positionne notre pays ?
Le projet Desertec est une initiative essentiellement allemande, dans
laquelle des sociétés d’électricité se sont impliquées. L’idée est que
le soleil joue un rôle de plus en plus important dans la production de
l’électricité et la région où l’ensoleillement est le plus fort est le
Sahara. Nous avons, chez nous, un taux d’ensoleillement de 3000
heures/an. Les Allemands se sont dit qu’à partir du moment où une telle
source existe, pourquoi ne pas créer le solaire à grande échelle dans
les pays d’Afrique du Nord, d’où la création de Desertec. Dans ce
projet, les Marocains sont bien avancés. Pour ce qui nous concerne, nous
ne disons pas non, nous regardons. Nous sommes d’accord sur le principe
qui consiste à développer le solaire à grande échelle à condition, bien
entendu, qu’une grande partie reste chez nous même si Desertec s’engage
dans une opération d’exportation à travers des réseaux intégrés. Notre
idée est de produire une capacité de 22 000 MW, dont 10 000 seraient
réservés à l’exportation. Aujourd’hui, ce projet est au stade de
l’étude. Hier, à la conférence, nous avons appris que, de toute façon,
il ne fallait pas compter sur une exportation d’électricité vers
l’Europe avant 2025, le marché étant convenablement approvisionné
jusque-là.
Sommes-nous suffisamment représentés dans ce projet pour faire entendre
notre point de vue ?
Les Allemands savent très bien que nous sommes un élément indispensable
à la réalisation de ce projet et savent également qu’au plan politique,
les Algériens voudront avoir l’œil sur tout. D’ailleurs, le ministre de
l’Energie a énoncé nos conditions : si nous devons produire 22 000 MW,
il faudrait que l’essentiel des imputs, à savoir les panneaux solaires,
les pylônes pour l’éolien, la silice que l’on a développée chez nous,
soient intégrés dans le processus d’industrialisation du pays, ce que
l’on n’a pas, jusqu’à présent, suffisamment fait avec l’exploitation de
nos hydrocarbures conventionnels. C’est d’ailleurs la raison pour
laquelle le PDG de Sonelgaz annonce un taux d’intégration global de 30%
en 2020 et 80% en 2030. Droit de préemption : «Il faut le maintenir.»

Des fusions-acquisitions dans le secteur de l’énergie sont devenues
très courantes sur les places boursières alors que l’Algérie prévoit
l’exercice du droit de préemption chaque fois qu’une entreprise souhaite
céder ses actifs. Pensez-vous que notre pays doit maintenir ce cap ou
adapter plutôt la loi lorsqu’il s’agit du secteur de l’énergie ?
Dans nos partenariats avec les sociétés étrangères, la société
étrangère est, soit seule avec SH, soit également associée à d’autres
sociétés. L’accord de départ stipule que, si demain, pour une raison ou
pour une autre, la société en question veut vendre sa part, SH a un
droit de préemption. Cela est tout à fait normal et cela existe partout
dans le monde. Vous êtes chez moi, vous y travaillez. Si vous voulez
vendre à une filiale, ce n’est pas un problème, cela reste dans la
famille. Mais si vous voulez vendre à quelqu’un d’autre, je veux avoir
un droit de préemption. Autrement dit, j’ai la possibilité de regarder
par qui vous voulez être remplacé ; je peux refuser, par exemple, si je
n’ai pas confiance en cet éventuel repreneur. Je peux m’y opposer si
vous me ramenez «un canard boiteux» qui n’a pas la capacité financière
pour répondre à ses obligations contractuelles. J’ai donc un droit de
regard et, si cela me convient, je me porte moi-même acquéreur, au même
prix. Ce droit de préemption existe partout, il faut le maintenir pour
assurer la bonne réalisation de nos projets. Au demeurant, le projet de
nouvelle loi pétrolière, actuellement en cours d’examen au Parlement,
n’apporte, en l’espèce, rien de nouveau.
Pour finir, que pensez-vous, globalement, de ce nouveau projet de loi ?

A mon avis, il répond essentiellement à une préoccupation majeure, celle
d’alléger la fiscalité pétrolière applicable à la production
d’hydrocarbures dits non conventionnels en raison de leur coût
d’exploitation relativement élevés et de l’évolution du marché
pétrolier. Le projet reste cependant muet sur une autre préoccupation
fondamentale, maintes fois exprimée par les opérateurs pétroliers
étrangers, à savoir le long processus de décision d’Alnaft et de
Sonatrach qui a considérablement retardé le développement de certains
projets et donné lieu à de nombreux contentieux.
K. B.-A.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): K. B.-A.

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