Novembre 1836, la marche sur Constantine: Une débâcle retentissante de l’expédition française

Lesoir; le Mercredi 2 Decembre 2015
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Par Abdelhamid Benzerari
Si la conquête de l’Algérie décidée par Charles X en 1830 et
poursuivie par son successeur Louis-Philippe donna très rapidement le
contrôle d’Alger à la France, il en est allé différemment pour le reste
du pays.

Les régions montagneuses orientales ont résisté à la conquête française
pendant des années. Les troupes françaises ont souffert pour la conquête
de Constantine, principal centre urbain de l’Est algérien. La ville a
constitué un enjeu non négligeable. Par deux fois, les troupes
françaises ont essayé de s’en emparer. Les 22 et 23 novembre 1836, la
tentative des troupes du général Clauzel, composées de 8 800 hommes
environ, se solda par un échec considérable.
Constantine, par sa situation géographique, par le rôle qu’elle a joué
dans le passé, constituait un symbole de force, facteur de direction et
de commandement. Elle était la forteresse armée, isolée mais imposante,
dictant ses ordres à une immense province refusant de s’incliner devant
l’échec d’Alger.
La ville imprenable ! Elle vivait sous cette réputation, confirmée les
22 et 23 novembre 1836, où l’hostilité de la nature conjuguée à la
résistance héroïque des hommes, avait eu raison d’une première attaque
française, écrivait E. Vallet dans son livre Constantine, son passé, son
centenaire.

La préparation au départ
Le corps expéditionnaire français, réuni à Bône (Annaba) et au camp de
Dréan situé à 22 km de la ville, comprenait 8 800 hommes et 14 pièces de
campagne. Le maréchal Clauzel fait appel aux troupes d’Alger, d’Oran et
de Béjaïa après avoir établi un camp opérationnel à Dréan (ex-Mondovi).

Le duc de Nemours, le maréchal Clauzel et le reste de l’armée se mirent
en marche le 13 novembre à 8 heures du matin. La composition de cette
expédition était la suivante : le 59e régiment de ligne, une section
d’artillerie de montagne, un escadron du 2e chasseur d’Afrique, 3
compagnies du 1e et 2° génie, une batterie d’artillerie de campagne, une
batterie d’obusiers de montagne, le quartier général et l’intendance,
les services, le parc du génie et les convois de ravitaillement.
L’armée, le 18 novembre, franchit le col de Ras-El- Akba. Après un
campement à Oued-Zenati, elle se mit toutefois en marche le 20 novembre.
A Bou-Nouara, près du Kroubs, elle est harcelée par les cavaliers
d’Ahmed Bey qui infligea les premières pertes tant humaines que
matérielles. De multiples assauts à cet endroit ont transformé l’avancée
des assaillants en un véritable cauchemar d’où leur réflexion :
«Constantine, la ville du diable.» L’armée d’Ahmed Bey se composait de 5
000 cavaliers et de 1 500 fantassins environ.

Arrivée à Constantine
Le maréchal Clauzel occupa le plateau du Mansourah avec le duc de
Nemours et les troupes du général Trézel. Le général de Rigny eut ordre
de s’emparer de Koudiat-Aty et de bloquer cette porte. Le Bey Ahmed et
son lieutenant Ben-Aïssa installèrent une solide défense redoutable
composée de 2 400 soldats entre fantassins et cavaliers autour des
remparts de la ville, bien déterminés à la défendre.
Le plateau du Mansourah est séparé de la ville par les gorges du Rhumel.
Ce côté de Constantine apparaissait inabordable ; le pont existant
d’El-Kantara semblait fort étroit et trop long pour se prêter à la
préparation convenable d’une attaque. La ville est placée sur un rocher
dont trois côtés sont isolés de la terre, seul le plateau du Koudiat-Aty
au sud n’est séparé par aucun obstacle naturel.

Préparatifs d’attaque
Au Mansourah, les assaillants furent reçus à coups de canon (batterie
installée à la casbah et à Bab-El-Kantara, commandée par le lieutenant
Ben-Aïssa). Le maréchal prit conscience que la situation était
compliquée. Ahmed Bey, de son côté, se distingua par la mise en œuvre
d’un plan très judicieux en maintenant 2 400 soldats sur les remparts de
la ville, principalement sur les portes de celle-ci, pour repousser
l’ennemi et dévier la tactique de Clauzel. Les troupes constantinoises
étaient divisées en deux, le plus gros, formé de cavaliers, parcourait
la campagne environnante pour harceler l’ennemi.
Le 22 novembre, les Français s’affairèrent à préparer le siège.
L’artillerie fut mise en position et l’après-midi, elle tonna contre les
batteries de la ville, surtout contre la porte d’El-Kantara. La battue
en brèche de cette porte bardée de fer n’avait fait que l’ébranler assez
fortement pour faire apparaître un peu plus en arrière une seconde porte
intacte.
Une tentative analogue sera faite du côté du Koudiat-Aty. Du côté ouest,
la ville était défendue par un mur d’enceinte fermé, sans ouvrages
extérieurs ; l’avant-garde passe le ravin du Rhumel et occupe la
position du Koudiat, la batterie fut établie en face de la porte d’El-Djabia,
mais son tir fut sans effet. On essaya aussi de hisser un canon sur la
butte du Koudiat, mais sans y parvenir sous le feu nourri des postes
avancés constantinois. Le même feu nourri qui empêchera le soir une
incursion de reconnaissance sur le pont d’El-Kantara.

L’attaque de la porte d’El-Kantara
L’opération décisive devait être tentée vers 10 heures du soir. A
l’heure fixée, au signal d’une fusée, toutes les pièces se mirent à
tonner. Le colonel Lemercier s’est réservé le commandement de l’attaque.
Le capitaine du génie Hacket doit faire sauter la première porte, puis
la deuxième.
Aussitôt la première porte brisée, le capitaine Redoutey et ses hommes
doivent transporter les échelles, hâtivement confectionnées dans le
«tambour» séparant les deux portes et soutenues par la compagnie franche
et deux compagnies du 63e de ligne, donner l’assaut aux maisons
avoisinantes, s’en emparer et s’y établir.
Enfin le général Trézel doit ensuite, avec ses troupes, exploiter le
succès et achever de s’emparer du quartier situé en arrière de la porte.
Les hommes de la compagnie franche se précipitent sur le pont. Le feu
des cavaliers de Ben-Aïssa devient insoutenable et porte la confusion à
son comble. L’échec est complet et l’ordre de repli est donné. Opération
délicate, car il faut, sous le feu de l’ennemi, emporter les nombreux
blessés. Elle dure deux heures et nécessite de nouveaux sacrifices.
Le retour au plateau du Mansourah s’effectua à la pointe du jour.

L’attaque du Koudiat-Aty
L’attaque du Koudiat ne réussit pas mieux. Le bataillon d’Afrique, sous
les ordres du colonel Duvivier, doit soutenir l’attaque. A minuit, la
colonne se met en marche et, après un cheminement assez difficile avec
la pluie, la grêle, la boue, le froid, arrive aux abords de l’enceinte
sans avoir été vue par l’assiégé et essuyé son feu. Après une demi-heure
de recherche, on découvre une porte de la ville au bout d’une rue ( la
porte de Bab-El-Djedid).
La colonne s’y engage. On tire sur la porte quelques coups d’obusier de
montagne, mais sans aucun résultat. Le colonel Duvivier fait appeler des
sapeurs avec des haches, mais la porte est bardée de fer et les quelques
coups qui sont donnés ne sont d’aucun effet. Cependant on perd du temps
et les pertes du bataillon d’Afrique s’accroissent à vue d’œil.
L’artillerie constantinoise avait répondu à la nôtre farouchement. Les
défenseurs de la ville avaient derrière eux le dévouement, l’héroïsme,
l’obstination à défendre leur cité. Ils menèrent des attaques rapides,
incessantes et suicidaires. La tentative de faire sauter la porte échoua
en raison du clair de lune qui permit aux assiégés de repousser les
assaillants.
Le 23 novembre, la cavalerie, sous le commandement d’Ahmed Bey, attaqua
divers points du bivouac infligeant de solides pertes à l’ennemi. Ces
attaques poussèrent l’état-major à hâter le moment de l’assaut final qui
fut décidé pour la nuit même. On rapprocha une batterie face à la porte
d’El-Kantara et l’attaque commença au niveau des deux accès : Bab-El-Kantara
et Bab-El-Oued. A minuit, les troupes françaises s’élancèrent à
l’assaut, elles fondirent sur la cité selon deux mouvements, l’un à
partir du Koudiat vers Bab-El-Oued, l’autre du Mansourah vers Bab-El-Kantara.
Les deux tentatives de prendre la ville de force échouèrent.
Cette expédition fût plutôt désastreuse. Aucune des deux portes ne céda.
Le colonel ordonna la retraite qui s’est faite précipitamment et qui est
une cause de nouvelles pertes. Cette attaque au nord n’eut donc pas plus
de résultats que celle de l’ouest.

La retraite de l’armée française
Après ces tentatives infructueuses de la nuit du 23 au 24 novembre, il
ne restait plus effectivement qu’à effectuer cette retraite qui
paraissait impossible. Cette expédition fut désastreuse, 700 morts, des
blessés, des malades furent abandonnés, faute de moyens pour les
transporter.
L’armée laissa sur le plateau du Mansourah deux pièces de montagne, 50
000 cartouches en bon état, puis une partie du matériel du génie, 1000
outils neufs, des caisses d’armes… L’armée se mit en route le 24
novembre, harcelée toujours et de toutes parts par les nuées de
combattants d’Ahmed Bey. Le corps expéditionnaire français, épuisé,
diminué de moitié, attaqué sans répit, avait fait une retraite de 40
lieues pour regagner Bône après une halte à Guelma le 28 novembre.
Le 1er décembre 1836, ce qui reste de l’armée était de retour à Annaba.
Cette défaite qui pourrait se comparer au revers de Russie en 1812
n’était due ni au manque d’habilité, de lucidité ou de rigueur du
maréchal Clauzel qui commandait l’expédition, ni aux illusions fortes de
Yussuf (nommé par avance Bey de Constantine par le maréchal) plus décidé
que les soldats français eux-mêmes par la chute et la prise de la ville,
forteresse et bastion redouté, mais bien à la ténacité donc au refus, à
l’acharnement et à l’amour de la patrie des enfants du pays. La
résistance acharnée, le dévouement à la cause, la fibre patriotique, ces
valeurs dont on ne soulignera jamais l’importance pour l’amour du pays.
«La résistance héroïque de Constantine fut aussi glorieuse que
l’attaque», dira le commandant Jolly.
Cet échec eût néanmoins un retentissement considérable auprès de toutes
les populations. Pour conclure : par devoir de mémoire et contre l’oubli
de cette héroïque résistance reconnue internationalement, ne serait-il
pas honorable d’ériger deux stèles commémoratives, l’une à Bab-El-Kantara,
l’autre au Koudiat-Aty, qui seront le symbole du triomphe de nos aïeux ?
A. B.

Categorie(s): culture

Auteur(s): A. B.

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