Pensée de Malek Bennabi : 10) «Idée d’un Commonwealth islamique»

Lesoir; le Jeudi 26 Novembre 2015
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Par Nour-Edine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr
Le monde dans lequel vit Bennabi en 1958 est marqué par la prééminence
de vastes ensembles : URSS, Commonwealth britannique, Communauté
européenne des Six, OTAN, Comecon… Seul le monde musulman est dispersé
car ne possédant ni une volonté collective, ni des intérêts objectifs
communs, ni un continuum géographique. Composé d’Etats nouveaux ayant
accédé pour la plupart à l’indépendance depuis peu, les pays musulmans
sont divisés politiquement, les uns proches de Moscou, les autres alliés
des Etats-Unis ou de l’Europe. Au moment où Bennabi rédige entre le 7 et
le 18 octobre 1958 ce petit ouvrage, l’Égypte et la Syrie viennent de
fusionner au sein de la «République arabe unie» (RAU), mais l’évènement
ne semble pas l’avoir impressionné. Au contraire, ses vues continuent de
s’inscrire à contre-sens du discours nationaliste arabe.
L’étude se compose d’une introduction, de trois parties principales
(projet d’une étude exhaustive, valeur de l’idée dans la société
musulmane, fonction du Commonwealth islamique) et d’une conclusion. Le
besoin d’écrire cette étude s’est formé en lui à la suite d’une
discussion avec un écrivain et un médecin cairotes. Le premier laissa
tomber à un moment «je travaille le désespoir au cœur», tandis que le
second, comme pour lui faire écho, dit en soupirant : «J’avoue que chez
les musulmans je ne trouve rien à sa place.» Une fois seul, ces
impromptus font remonter à la mémoire de Bennabi des souvenirs plus
anciens : celui d’un condisciple chinois connu dans les années 1930 qui
présentait constamment l’air d’un homme mal à l’aise dans sa peau à
cause de la situation de son pays confronté à l’impérialisme japonais
et, plus tard, celui d’un autre Chinois rencontré au lendemain de la
fondation de la République chinoise en 1949 qui, lui, arborait un air
fier et conquérant, ce qui avait inspiré à Bennabi cette réflexion : «La
révolution chinoise n’a pas supprimé les problèmes, mais elle a modifié
fondamentalement l’attitude de l’individu à leur égard.» Dans Vocation
de l’islam (1954), il avait signalé cette attitude psychotique chez le
penseur Mohamed Iqbal devant le problème de la condition féminine en
terre musulmane : «On le voyait hésiter entre la coutume orientale qui
sépare la femme de la réalité par un voile ou par un “moucharabieh”, et
la conception occidentale d’“émancipation” inconditionnelle qui la met
de plain-pied avec la réalité. Cette attitude témoigne du trouble
général de la conscience musulmane moderne, déroutée entre deux
solutions qui lui paraissent également déplorables… Il faudrait trouver
là sans doute la cause de ce trouble des meilleurs esprits d’où résulte
une sorte de pause dans l’évolution des idées puisque la société
musulmane ne peut plus revenir en arrière, au stade post-almohadien, et
ne peut se lancer plus avant, aveuglément, dans son mouvement vers
l’Occident. Le monde musulman donne ainsi l’impression de se trouver
dans un no man’s land historique entre le chaos post-almohadien et
l’ordre occidental.»
Dans L’afro-asiatisme (1956), il adresse une critique générale aux
intellectuels musulmans chez qui il devinait «une sorte d’hypocrisie se
traduisant par une incapacité à poser et à penser sincèrement et
convenablement les problèmes du monde musulman… Cette liaison viciée du
musulman avec un état de choses qu’il idéalise, parce qu’il y voit comme
l’impression de l’idée islamique dans la matière sociale, crée chez lui
une certaine inhibition, une sorte d’insécurité intellectuelle qui lui
fait parfois détourner les yeux de certains problèmes de peur, en les
abordant sincèrement, de se heurter à un tabou religieux résultant de
l’idée inhibitrice». Il prend un exemple en la personne de Sayed Qutb,
le théoricien des
«Frères musulmans» : «Parfois, quand il s’agit d’un intellectuel voulant
étudier positivement les problèmes du monde, c’est une certaine
limitation forcée qui s’impose à sa pensée ayant pour effet une sorte de
dénaturation de ces problèmes… Un de ces penseurs avait voulu tracer le
plan d’un travail dont il avait sans doute, à juste raison, choisi pour
titre “Vers une société musulmane civilisée”. Mais, réflexion faite,
l’homme rectifia son titre et l’écrivait : “Vers une société musulmane”.
Dans ce cas, on voit que la liaison viciée intervient sous forme
d’inhibition intellectuelle imposant la rectification en question. Je ne
crois pas que l’éminent penseur se soit rendu compte que le mot
retranché de son titre a précisément dénaturé le problème dans son
esprit, l’escamotant ou l’assoupissant en quelque sorte dans sa
conscience… En voulant croire et nous faire croire qu’une société
musulmane est par définition “civilisée”, l’homme éminent a éludé le
problème crucial du monde musulman.» Il a évoqué une nouvelle fois le
sujet dans le Problème de la culture (1959) écrivant : «Sa (le musulman)
conscience est envahie d’un malaise parce qu’il se rend compte de sa
présence insolite au milieu d’un monde où il n’a pas le sentiment
d’avoir sa place, mais il s’explique incorrectement l’origine de son mal
en l’attribuant au fait que dans son armoire il manque beaucoup de
“choses”, alors qu’il y manque surtout des “idées”… Les pédagogues dans
les pays arabes et musulmans devraient enseigner à la jeunesse non pas
la manière d’emboîter le pas aux Russes ou aux Américains dans leurs
voies en expliquant comment on peut les suivre, mais au contraire lui
enseigner comment elle peut découvrir une voie où elle pourra marcher en
tête de l’humanité. Et si par exemple cette jeunesse faisait sienne le
problème de l’intégration de l’humanité en y mettant toute son
intelligence et tout son cœur pour en faire son message personnel, elle
prendrait la tête de la marche dans une direction que semblent suivre
inévitablement les destinées humaines. Ce faisant, elle aura dissipé le
malaise qui plane aujourd’hui dans nos âmes et certaines chimères qui
planent dans notre esprit.»
Le désarroi détecté par Bennabi dans l’attitude des trois intellectuels
égyptiens et du penseur indo-pakistanais (Iqbal) est le même que celui
repéré par al-Kawakibi près d’un siècle auparavant dans le comportement
de ses contemporains, désarroi lié au poids de la religion sur leur
pensée à la suite de quoi le penseur syrien du XIXe siècle avait écrit :
«Il n’est pas sage que les gens de notre époque se sentent liés par les
opinions de ceux qui les ont précédés de dix siècles… Dieu connaît les
bienfaits du destin qu’Il vous a tracé et Il vous a laissé le libre
choix de vos décisions dans vos affaires afin que vous les adoptiez aux
exigences de votre époque qui, elles, n’ont rien de fixe.
Par conséquent, si vous abordez la plupart des questions de la vie
courante avec une tranquillité de cœur et une liberté de décision, ce
sera bien mieux que si vous les abordiez embarrassés, ne sachant si vous
agissez en accord ou en contradiction avec l’ordre de Dieu. Ainsi, vous
vivez dans la peur, non pas dans cette crainte de Dieu qui est à la base
d’une sage conduite, mais dans cet embarras de l’esprit et cette
incertitude de décision qui entraînent un manque total d’initiative et
d’énergie dans les affaires.» Plus d’un siècle après al-Kawakibi et un
demi-siècle après Bennabi, le problème ne s’est pas dissipé mais s’est
au contraire amplifié et généralisé aux masses musulmanes qui, faute de
trancher en faveur d’un choix clair et cohérent, entre la société
moderne et la société religieuse traditionnelle, ont choisi de ne pas
choisir, cumulant les attributs et les signes extérieurs des deux
cultures dans un syncrétisme du plus mauvais effet.
Cette indécision se remarque notablement dans leur attitude face à
l’islamisme qui les a séduits comme alternative politique dans presque
tous les Etats musulmans où des élections libres ont eu lieu et au
terrorisme qui ne semble pas en avoir fait assez à leurs yeux pour
déclencher en eux un réflexe de rejet franc et une condamnation absolue.
Ceci pour les circonstances dans lesquelles l’idée du livre a vu le
jour. Pour le fond, ce petit ouvrage paru en février 1960 pose problème
lorsqu’on le place dans la perspective ouverte par Vocation de l’islam
et L’afro-asiatisme.
On a l’impression que la pensée de Bennabi opère une rétrogradation
puisque Vocation de l’islam exalte l’aspiration au mondialisme,
L’afro-asiatisme propose une démarche pragmatique pour réaliser la
jonction entre l’Afrique et l’Asie, tandis que Idée d’un Commonwealth
islamique met en avant un critère religieux pour monter un ensemble
politico-économique. Autant dans les deux premiers il a déployé des
trésors d’ingéniosité pour dessiner un futur universel ou à tout le
moins régional à l’islam, autant on s’étonne de le voir se rabattre dans
le troisième sur un Commonwealth d’essence idéologique. Mais est-ce
vraiment le cas ?
Trois mois après son arrivée au Caire, fin avril 1956, Bennabi adresse
au secrétaire général du Congrès islamique qui se trouve être le colonel
Anouar Sadate une lettre datée du 20 juillet 1956 (soit trois mois avant
la parution de L’afro-asiatisme) où on peut lire : «Je me permets de
vous soumettre respectueusement deux documents qui ont trait aux
problèmes du monde musulman. Le premier est un chapitre que je détache
d’un ouvrage intitulé L’afro-asiatisme que j’ai consacré aux problèmes
soulevés à Bandoeng, considérés sous leur aspect sociologique. Dans ce
chapitre, et pour les besoins de la thèse, j’ai cru devoir mettre en
relief un certain aspect pathologique dans l’évolution actuelle du monde
musulman, en mettant l’accent sur la nécessité méthodologique de séparer
dans toute étude de ce genre le “spirituel” du “social”, afin de
considérer plus librement cet aspect des maladies sociales dont souffre
actuellement le monde musulman ; le deuxième document représente le
schéma d’une étude du monde musulman en vue de son organisation sous
forme de Commonwealth… Je crois, si cette étude était entreprise
systématiquement et si sa publication était poursuivie au fur et à
mesure, qu’elle constituerait le meilleur guide pour la génération
actuelle et le meilleur antidote contre le trouble qui envahit sa
conscience en ce moment. Je pense qu’en définissant la fonction d’un
Commonwealth musulman, le Congrès islamique aura donné à la génération
musulmane actuelle le sens de sa mission historique et qu’il aura, par
là même, évité les catastrophes qui se préparent dans sa conscience. Je
dois ajouter, pour dire toute ma pensée, que je crains que dans dix ans
il ne sera trop tard.» On peut penser que Bennabi attendait trop de
l’afro-asiatisme. A peine l’idée lancée, son enthousiasme lui fait voir
une synthèse nouvelle à l’œuvre, une civilisation universelle en voie de
se réaliser. Pourtant il n’ignorait pas que l’idée n’avait pas encore
créé sa substance. Il avait en fait mis à sa charge trop de
responsabilités : sortir les pays sous-développés de leur état et amener
les pays développés à renoncer à la «puissance». Mais il ne s’est pas
trop engagé quant aux chances de succès puisqu’on le voit écrire avec
une certaine prudence dans L’afro-asiatisme : «Bandoeng est surtout un
bilan de virtualités.
Il reste à actualiser ces virtualités en réalités concrètes traduisant
les idées nées au cours des débats en conduites précises, en
réalisations effectives de nature à transformer la condition de l’homme
afro-asiatique.» S’il n’a pas assisté à la première conférence de
Bandoeng d’avril 1955, il a assisté à la seconde qui s’est tenue au
Caire en décembre 1957 où lui est apparue «l’inanité de tout effort
d’unification économique au sein d’une association hétérogène».
C’est la première brèche dans son rêve afro-asiatique et c’est alors
qu’il reprend le «Schéma d’une étude du monde musulman en vue de son
organisation sous forme de Commonwealth». Craignant justement que cette
idée de Commonwealth n’ait été comprise comme un recul dans sa pensée,
Bennabi s’en justifie dans l’introduction à la réédition de cet opuscule
en 1971 : «Si, il y a quinze ans, c’est dans une perspective surtout
islamique que l’auteur s’est placé pour rédiger ces pages, aujourd’hui
c’est dans une perspective largement humaine qu’il faut reconsidérer le
problème... Or, si depuis quinze ans la première perspective ne s’est
pas considérablement modifiée, la seconde s’est totalement transformée.

Si bien que la réédition de cette étude vient à un moment où l’islam ne
concerne pas les seuls musulmans mais tous les hommes… Le Commonwealth
islamique doit voir le jour comme la réédition d’une civilisation, et
non d’une nouvelle forme d’empire… Il ne peut être conçu comme une
simple structure politique, économique et stratégique adaptée à de
nouveaux rapports de force dans le monde, comme le modèle britannique,
mais comme une structure morale et culturelle nécessaire au dénouement,
non seulement de la crise sociale actuelle des pays musulmans mais au
dénouement de la crise spirituelle de toute l’humanité.»
Esprit positif et clairvoyant, Bennabi n’est pas sans savoir que de la
réduction à l’unité des nombreuses sociétés qui composent le monde
musulman est une gageure, sans parler de leur dispersion géographique.
Le monde arabo-musulman se présente au moment où il écrit ce petit livre
et selon sa propre terminologie sous la forme de six ensembles : le
monde musulman noir ou africain, le monde musulman arabe, le monde
musulman iranien (Iran, Afghanistan, Pakistan), le monde musulman
malaisien (Indonésie, Malaisie), le monde musulman sino-mongol et le
monde musulman européen. Quand il s’agira de la mise en œuvre du projet,
il indique qu’il ne faudra pas procéder à partir d’un point central,
comme cela s’est fait au temps du Prophète, c’est-à-dire à partir d’un
pays donné, mais en partant des différents mondes pour converger vers un
centre qui est l’idée de Commonwealth elle-même. Il ne s’agira pas d’une
fusion de ces mondes mais de leur articulation. Le principe intégrateur
découle de leur unité spirituelle mais «cette unité ne peut remplir
efficacement son rôle intégrateur que si elle prenait corps sous une
forme adéquate représentant la forme institutionnelle de la volonté
collective du monde musulman».
Bennabi s’est contenté au total dans ce petit ouvrage d’indiquer des
pistes plutôt que de s’engager dans des propositions qu’il laisse à la
discrétion des Etats. Le livre s’achève sur cet avertissement (nous
sommes en 1958 !) : «Il faut qu’une révolution sociale s’accomplisse du
dedans, sinon elle viendra de l’extérieur. Il y a donc danger pour les
vingt années à venir.» Et sur cette question-dilemme : «Le monde
musulman peut-il accomplir sa révolution selon un processus déterminé
réglé par un plan préétabli qui tienne compte des éléments
psychologiques et des facteurs sociaux propres à la société musulmane
actuelle ?
Ou bien, faute d’une orientation judicieuse, selon un plan préétabli, se
verra-t-il conduit par les nécessités de son adaptation à une évolution
mondiale qui ne cesse de s’accélérer chaque jour davantage à une
révolution dont il n’aura pas le contrôle ?» Quand il apprend la
création d’un centre d’études afro-asiatiques à Tel Aviv, il note dans
ses carnets : «Ben Gourion, lui, sait que les forces des deux continents
que Bandoeng a rassemblées ne peuvent former une force unique par de
simples discours politiques ou par des édifices installés au Caire ou
ailleurs, mais par une idéologie afro-asiatique qui, jusqu’à l’heure
présente, ne trouve son expression que dans mon livre… Je crois qu’il
faut l’admirer : c’est un homme.» Nous avons plusieurs fois cité ici et
tout au long de cette série le penseur syrien Abderrahmane al-Kawakibi,
contemporain d’al-Afghani et de Mohamed Abdou, pour la proximité de ses
idées avec celles de Bennabi. Il a proposé en effet dans ses écrits un
véritable plan de restructuration de la pensée et de l’organisation
politique du monde musulman.
Auteur de deux livres, Oum al-Qora et Tabai’ al-istibdad (les caractères
du despotisme), et d’un grand nombre d’articles de presse, il a imaginé
dans le premier livre un congrès panislamique en vue de jeter les bases
d’une union des Etats musulmans sous forme de fédération d’Etats
indépendants où serait imparti à chaque pays ou groupe de pays un rôle
particulier : «Le congrès, après une recherche minutieuse et un examen
approfondi de la situation et du tempérament de tous les peuples et des
circonstances qui les entourent, enfin de leurs aptitudes, a estimé que
la péninsule Arabique et ses habitants doivent s’occuper de la politique
religieuse… Le soin à apporter à la vie politique et particulièrement
aux affaires étrangères doit incomber aux Turcs ; la surveillance
vigilante de la vie civile et son organisation, il est bon de les
confier aux Égyptiens ; la gestion des affaires militaires doit être
placée sous la responsabilité des Afghans, Turkestanais, Kazaniens,
Caucasiens à l’Est et des Marocains ainsi que des habitants des
principautés d’Ifriqiya à
l’Ouest ; enfin, la direction de la vie scientifique et économique sera
assurée au mieux par les Iraniens, les habitants de l’Asie centrale, les
Indiens et les peuples voisins.»(1)
Oum al-Qora se veut le compte-rendu de ce congrès (imaginaire ou réel ?
la question demeure posée à ce jour) tenu en 1898 à La Mecque en
présence de vingt-trois délégués venus de différents pays d’islam, de
Chine, de Russie et d’Angleterre.
Le but de la rencontre était de dresser l’état des lieux du monde
musulman en décadence et d’arrêter un plan de redressement. Celui-ci
postule une réorganisation du régime du califat qui ne serait plus que
symbolique et la mise en place d’une organisation panislamique
d’éducation qui unifierait les programmes nationaux.
C’est la première fois, de notre point de vue, qu’un cerveau musulman
s’affranchit de la conception purement morale de la «Nahda» et lui
substitue une approche politique et pragmatique. Nous reviendrons encore
sur les idées avant-gardistes de cet homme extraordinaire.(2)
S’il a pu désespérer de voir l’afro-asiatisme s’ériger en jalon sur la
voie du mondialisme, Bennabi n’a jamais douté de l’inéluctabilité de ce
dernier qu’il considère comme la finalité de l’Histoire.
Quand l’OUA fut créée en 1960, il y voit une manœuvre de la lutte
idéologique et note dans un article : «L’OUA est un enfant adultérin de
l’impérialisme et de l’Afrique, mais d’une Afrique qui l’a enfanté sans
savoir même qui était son père, ni que son enfant était tout simplement
venu au monde pour mettre un hiatus entre elle et l’Asie.»
En 1964, il écrit dans Perspectives algériennes : «L’effet de la
puissance qui déclencha les deux guerres mondiales se trouva
automatiquement stoppé par son contre-effet, en faisant apparaître la
perspective d’une troisième guerre mondiale.
Dès lors, les rapports de force font place à des rapports nouveaux,
assujettis à des critères d’idées.
La démocratie, le socialisme et la paix deviennent les préambules de
toutes les constitutions nationales et marquent le point cardinal vers
lequel s’oriente l’évolution de l’humanité. Ces trois idées semblent
préfigurer les éléments d’une Constitution universelle et constituent,
dès à présent, les principes d’une idéologie universelle, pour couronner
l’œuvre de l’homme s’engageant dans l’ère mondialiste.»

A quelques mois de sa mort, il confie à l’un de ses derniers articles
daté de juin
1973 : «Le cours de l’Histoire, chargé de toutes les expériences de
l’humanité et fortement grossi par la crue exceptionnelle de la présente
civilisation, semble proche de son embouchure sur le siècle qui vient,
avec une extraordinaire alternative. L’an 2000 semble, dans l’océan des
temps, désigné comme le seuil d’une parousie qui réconciliera les hommes
ou d’un cataclysme qui abolira leur destin. Nous n’avons pas à faire de
prophétie quant à l’issue de cette alternative. Par contre, il nous est
permis, en tant que musulmans, de définir notre rôle en vue de son
infléchissement vers une issue favorable. Nous savons déjà quel est
notre rôle principal dans tous les cas. Il se trouve défini clairement
dans le Coran : ‘’C’est ainsi que nous avons fait de vous une nation
mitoyenne pour que vous serviez de témoins pour les autres hommes et que
le Prophète soit votre témoin…’’ (2-143). Dans une parousie ou dans un
cataclysme, voilà d’abord notre rôle… Mais, au-delà ou en deçà de ce
témoignage, nous devons aussi, par la nature des choses, assumer notre
rôle de frères des autres hommes pour sauver avec eux notre commun
destin.»(3)
Attaché à la vocation d’un islam éclairé et ouvert, Bennabi, fidèle à sa
pensée, précise : «Il nous faut donner à l’islam pensé et vécu par
chacun d’entre nous la dimension d’une “vérité travaillante”. Cela veut
dire que cette vérité doit se faire promesse d’avenir fraternel pour
tous les hommes.» En avril 2005, la diplomatie tiers-mondiste
nostalgique voudra réanimer le cadavre, en vain.
A cette date, en effet, s’est tenu à Djakarta un sommet réunissant
cinquante chefs d’Etat qui, «attachés à l’esprit de Bandoeng», ont signé
une déclaration appelant à la promotion d’un partenariat stratégique
afro-asiatique et instituant un sommet tous les quatre ans et une
réunion des ministres des Affaires étrangères tous les deux ans. Dans
son allocution, le chef d’Etat algérien a parlé de «renaissance de
l’afro-asiatisme… Le souffle de Bandoeng ne s’est jamais éteint, quand
bien même il a, parfois, perdu de sa puissance». Aucun de ces
engagements n’a été tenu et l’idée a définitivement disparu. Les
derniers évènements connus sous le nom de révolutions arabes ont
largement démontré que les pays arabo-musulmans ne maîtrisent pas leur
destin comme ils ne recèlent pas en eux une vision de ce que pourrait,
de ce que devraient être leur vie et leur avenir parmi les nations du
monde.
Les musulmans ne sont pas en retard, ils sont partis dans une autre
direction ; ils ne sont pas dans la courbe de l’évolution, ils sont dans
une autre dimension ; ils ne sont pas organisés en système vivant,
travaillant à sa survie, mais en système figé qui vit des conquêtes des
autres en échange de ses ressources naturelles.
Les chrétiens ont emballé leurs discutables articles de foi, leurs
dogmes et leurs rites dans d’attendrissantes valeurs morales, humaines
et sociales, tandis que les musulmans ont déshumanisé et désincarné les
valeurs de l’islam : ils les ont asséchées, désocialisées et enroulées
dans l’intolérance et la dureté de l’âme. Le christianisme et le
judaïsme ont marché de pair avec la modernité, l’islam continue son
chemin sans la modernité. Il erre seul, sans but, sans statut, sans
vision de l’avenir, obnubilé par le seul au-delà. Le musulman n’est pas
sur la terre pour remplir une quelconque mission — à part l’illusion
qu’il entretient de voir les autres se rallier un jour à son mode de vie
et de pensée — mais pour gagner des «haçanate», des garanties d’aller au
Paradis, confirmant un hadith : «Un jour viendra où les musulmans seront
nombreux, mais ils seront comme l’écume de la mer…»
L’Inde, la Chine, le Vietnam ont été peu ou longtemps colonisés, mais
ils ont tiré les leçons de leurs expériences passées, ont réévalué leur
capital-idées et sont en train de devenir des puissances de premier
plan. Les musulmans n’ont pas le sérieux, l’humilité, le pragmatisme des
Asiatiques.
Ils se caractérisent par l’arrogance et le mépris à l’égard des autres.
Il faut se rappeler les rodomontades et les tartarinades arabes face à
Israël dans les années 1940, 1950 et 1960, et les comparer à leur
faillite actuelle. Leurs guerres ne sont plus contre Israël mais entre
eux où ils font montre du plus grand acharnement.
La stratégie des Etats musulmans actuels n’est pas centrée sur une
perspective d’union mais sur une perspective de destruction mutuelle au
profit de l’ennemi commun ; dirigeants politiques et hommes de religion
attisent la haine réciproque pour des futilités comme s’ils étaient
missionnés pour détruire le monde musulman et l’islam après qu’ils les
eurent plongés dans la décadence. Le plus grave dans un processus de
décadence n’est pas la perte de territoires ou de capacités militaires
mais la perte du sens des idées. Bennabi appelle ce phénomène la
dévalorisation des idées et écrit dans Le problème de la culture :
«Lorsque l’œuvre d’Ibn Khaldoun a vu le jour dans le monde musulman,
elle ne pouvait plus contribuer ni à son progrès intellectuel ni social,
parce que, dans cette étape, elle représentait une idée isolée du milieu
réel. D’ailleurs, dans une pareille étape, ce n’est pas seulement l’idée
qui perd sa signification culturelle, sa faculté de créer des choses,
mais réciproquement la chose elle-même ne peut plus engendrer des idées.
Par exemple, à quoi aurait servi la fameuse pomme de Newton si, au lieu
de tomber sur l’illustre mathématicien, elle était tombée sur son
ancêtre de l’époque, Guillaume le Conquérant ? Il est évident qu’elle
n’aurait pas créé l’idée de la gravitation, mais tout juste un petit tas
de fumier parce que l’ancêtre de Newton l’aurait tout simplement mangée.
Il est donc clair que l’idée et la chose n’acquièrent de valeur
culturelle que dans certaines conditions. Elles ne deviennent créatrices
de culture qu’à travers un intérêt supérieur sans lequel la vie dans le
“monde des idées” et le “monde des choses” se fige comme dans de simples
musées et perd toute efficacité sociale véritable. On peut interpréter
cet intérêt supérieur par rapport à l’individu comme la liaison
organique qui le lie au monde des idées et au monde des choses. Quand
cette liaison fait défaut, l’individu n’a plus de prise ni sur les idées
ni sur les choses. Il glisse seulement sur la surface des choses sans
les pénétrer et passe à côté des idées sans les reconnaître…»
A. B.

Dimanche prochain : PENSÉE DE MALEK BENNABI : 11) «Le problème de la
culture».
1) Cf. Norbert Tapiero Les idées réformistes d’al-Kawakibi, les
Ed. arabes, Paris, 1956.
2) L’idée d’un congrès panislamique a tout de suite séduit les élites
musulmanes de l’époque. Après la tentative d’un leader musulman de
Crimée, Ismaïl Bey Gasprinsky, d’en réunir un en 1906, l’idée connaît
une éclipse en raison des évènements (guerre mondiale, révolution
bolchevique…) mais l’abolition du califat par le Parlement turc en 1924
la relance et c’est ainsi que se tiennent en mai 1926 au Caire le
«congrès du khalifat» et en juin et juillet de la même année à La Mecque
le «congrès du monde musulman». Le premier tente en vain de désigner un
nouveau calife, tandis que le second achoppe sur les différences entre
le wahhabisme et les écoles sunnites. D’autres «congrès» se tiendront en
1931 à Jérusalem, en 1932 en Inde et en 1935 à Genève… L’idée aboutira
finalement à la création de l’«Organisation de la Conférence islamique»
en 1969.
3) La promesse de l’islam, Que sais-je de l’islam n°10, juin 1973.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): lesoir

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