Pensée de Malek Bennabi : 11) Le problème de la culture

Lesoir; le Dimanche 29 Novembre 2015
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Par Nour-Eddine Boukrouh
nouredineboukrouh@yahoo.fr
Ce livre, paru en version arabe au Caire en juin 1959, se compose d’une
introduction et de quatre parties : Psychanalyse de la culture,
Psychosynthèse de la culture, Coexistence des cultures et Culture et
mondialisme. A l’occasion de sa réédition à Damas en 1972, Bennabi lui
annexe une nouvelle partie intitulée «l’anti-culture» qui est en fait la
reprise du «Post-scriptum» rédigé en 1969 en complément au «Message»
qu’il a adressé au Congrès des écrivains africains réuni en mars 1959 à
Rome. La version française comporte en outre un Appendice où il a
rassemblé quelques articles des années 1960 («Politique et culture»,
Révolution africaine du 16-10-1965) ; l’«Appel de Constantine », Révaf
du 10-04-1968 ; «Langue et culture», Révaf du 19-05-1968 ; le Message et
son Post-scriptum ; ainsi que des «Réflexions isolées sur la culture»).

Au moment où la pensée de Bennabi est encore en gestation dans les
années trente et quarante, la culture est au centre d’un intérêt
particulier dans la littérature et les universités occidentales où
l’ethnographie et l’ethnologie se nourrissent de la découverte des
peuples colonisés ou marginalisés et s’enthousiasment pour l’étude des
formes de vie des sociétés dites «primitives». Le regard de l’Occident
veut s’humaniser et considérer autrement qu’à travers une perception
raciste les sociétés traditionnelles. L’anthropologie sociale et
culturelle se développe en France et aux Etats-Unis avec Lévy-Bruhl,
Lévi-Strauss, Kardiner, Ralph Linton, Margaret Mead, Paul Radin, Ruth
Bendict, etc. Elle considère en gros que «toute société, quelles que
soient ses dimensions ou sa situation historique, présente une certaine
culture»(1).
Bennabi s’écarte d’emblée de ces théories qu’il juge inadaptées à son
objet. Vivant lui-même la condition d’une civilisation décadente et
appartenant à un pays colonisé, il ne comprend pas qu’on applique la
notion de culture à une condition sociale sous-développée. Il répugne à
appliquer ce mot à un état moral, matériel et social caractérisé par le
sous-développement et critique l’attitude des ethnologues qui
l’appliquent indistinctement à toute forme de vie sociale. Pour lui, la
culture ne saurait être «tout ce qui se situe au-dessus du niveau
animal» ainsi que le pense Roheim(2) et rejette cet amalgame.
S’inscrivant en faux contre cette approche, il écrit : «On
compromettrait singulièrement l’intégrité d’un concept d’une aussi
grande valeur historique en lui donnant deux faces : celle qui
représente le développement d’un côté, et celle qui représente le
sous-développement de l’autre. Il n’y a pas de culture du
sous-développement… Si une culture ne parvient pas à élever le niveau
social de l’individu, si elle échoue même dans sa tâche quotidienne,
c’est le test ultime : ce n’est pas une culture mais une inculture plus
ou moins pittoresque, plus ou moins teintée de couleur locale, plus ou
moins parée des charmes du folklore. La fonction sociale de la culture
demande beaucoup à être précisée, surtout dans le contexte politique des
jeunes pays qui émergent de l’ère coloniale et commencent leur
édification.»
C’est dans Les conditions de la renaissance (1949) que Bennabi propose
pour la première fois une définition de la culture. Elle est double :
historique pour la comprendre et pédagogique pour la réaliser. La
première évoque un milieu chimique : «La culture, y compris l’idée
religieuse qui est à la base de toute l’épopée humaine, n’est pas une
science, mais une ambiance dans laquelle se meut l’homme qui porte une
civilisation dans ses entrailles. C’est un milieu où chaque détail est
un indice d’une société qui marche vers le même destin : son berger, son
forgeron, son artiste, son savant et son prêtre mêlant leurs efforts…
C’est cette synthèse d’habitudes, de talents, de traditions, de goûts,
d’usages, de comportements, d’émotions, qui donne un visage à une
civilisation, et lui donne ses deux pôles comme le génie d’un Descartes
et l’âme d’une Jeanne d’Arc.» Cette définition a tout l’air d’être une
photo prise par le subconscient de Bennabi au moment où il découvre la
France métropolitaine des années 1930. Elle n’est pas sans évoquer la
définition de Nietzsche qui voit pour sa part dans la culture «une unité
de style qui se manifeste dans toutes les activités d’une nation»(3).

La seconde définition met en relief l’objet et les moyens de la culture
qui «n’est pas une science particulière réservée à une classe ou à une
catégorie de gens, mais une doctrine du comportement général d’un peuple
dans toute sa diversité et toute sa gamme sociale… Elle doit donc être
générale pour inspirer à la fois le berger et le savant et les maintenir
dans le même cadre de vie… Sa fonction dans une civilisation se
rapproche assez de celle du sang où les globules blancs et les globules
rouges sont véhiculés par le même courant, le plasma. Elle est l’élément
nourricier, le sang d’une civilisation, le sang où les idées techniques
des cadres et les idées pratiques du peuple ont néanmoins un fonds
commun fait de dispositions, d’idées, de tendances identiques…». Ainsi,
toute réalisation sociale, tout produit de civilisation est dans son
essence une synthèse des quatre éléments fondamentaux qui forment la
culture : une «éthique» pour déterminer le comportement collectif, une
«esthétique» pour déterminer le goût général, une «logique pragmatique»
pour déterminer des modes d’action communs, et une «technique»
appropriée à chaque catégorie d’activité.
L’Ethique désigne les croyances, les normes morales, l’idéologie. Elle
n’est pas à considérer sous l’angle philosophique mais sous l’angle
sociologique : «Il ne s’agit pas de disséquer des principes de morale,
mais de signaler des forces de cohésion nécessaires entre les individus
d’une société qui forme ou qui peut former une unité historique. Ces
forces ont leur origine dans l’instinct grégaire de l’individu qui
partage la vie d’un groupe… Une société qui naît ou qui renaît a sa loi
de cristallisation et de cohésion dans un Ethos. Réciproquement, quand
le sens éthique disparaît d’une société celle-ci se disloque, se
désagrège, s’émiette. Cette dislocation a sa cause dans la réapparition
chez l’individu des instincts antisociaux. Ce phénomène devient sensible
quand le principe moral religieux, et plus tard son résidu laïque — la
contrainte sociale — ne sanctionnent plus les actes de chacun.»
L’éthique réalise l’union subjective entre les individus, les dote de
mêmes référents moraux et institue entre eux un système de valeurs.
L’Esthétique reflète le style de vie d’une société. Elle imprègne
l’environnement social et les manières de vivre des membres de la
société (le fameux savoir-vivre). Les couleurs, les formes, les sons,
les mouvements, la révèlent et forment une ambiance générale. Ecrivant à
des fins pratiques, Bennabi indique que le sens du beau doit manifester
sa présence dans la rue, l’habillement, les lieux publics. Il écrit
(dans les années quarante) : «Il faudrait que dans nos rues, dans nos
cafés, on trouve la même note esthétique qu’un metteur en scène doit
mettre dans un tableau de cinéma ou de théâtre. Il faudrait que la
moindre dissonance de son, d’odeur ou de couleur, nous choque comme on
peut être choqué devant une scène théâtrale mal agencée.» Le bien ne
peut être conçu sans le beau. Bennabi traduit ce postulat en langage
sociologique : «Les idées sont le canevas subjectif des actions. Elles
sont liées à des générateurs concrets, à une ambiance faite de couleurs,
de formes, de mouvements, de sons, de visages. En fait, il s’agit bien
d’une esthétique quand on considère la source des idées, donc des
actions. Même l’activité la plus insignifiante est liée à une certaine
esthétique car il y a la belle manière de penser et d’agir et même de
faire la politique ou de porter seulement un paquet… L’esthétique, c’est
tout le problème de l’art, de la mode vestimentaire, de nos usages ;
c’est une manière de faire un geste plus ou moins élégant ou gracieux,
de balayer devant notre porte, de peigner nos enfants, de cirer nos
chaussures quand on en a, de marcher sans indolence comme le recommande
le Coran… L’esthétique, c’est la “face” d’un pays dans le monde. Il faut
sauver notre face pour sauver notre dignité et imposer notre respect au
prochain à qui nous devons nous-mêmes le respect». Jonas Salk appelle
«sens esthétique» cette faculté propre à l’homme de rechercher
intuitivement la beauté et l’ordre.(4)
La Technique représente les moyens d’action d’une société, ses modes de
production, son inventivité. Elle recouvre les sciences, les métiers,
les talents et toutes les activités économiques et sociales qui assurent
son entretien économique et son développement. La Logique pragmatique,
elle, exprime la capacité d’une société à faire face aux problèmes
pratiques qui se posent à elle (le fameux savoir-faire). C’est la
logique de l’action, l’acte approprié au but, le lien logique entre une
politique et ses moyens, entre une idée et sa réalisation, entre une
culture et son idéal. C’est cette donnée qui semble à Bennabi manquer le
plus chez les musulmans, et c’est de son absence que résulte
l’inefficacité généralisée qui leur est imputée : «Si tout le monde sait
à peu près intuitivement établir un syllogisme, très peu de gens
possèdent la logique de l’action. C’est cette logique qui est déficiente
chez les musulmans, et non celle de la pensée… On dit que la société
musulmane vit selon le précepte coranique. Il serait cependant plus
juste de dire qu’elle parle selon le précepte coranique, parce qu’il y a
absence d’une logique dans son comportement islamique. Prenons un cas
concret : regardons marcher un imam ou un cadi et un prêtre catholique.
Qui a l’air vif, décidé, et l’allure rapide ? Ce n’est pas le musulman à
qui pourtant le précepte coranique qu’il connaît parfaitement enjoint
“d’avoir le pas décidé” ou encore ceci : “Il ne faut pas marcher en se
pavanant”… On ne pense pas pour agir, mais pour dire des mots qui ne
sont que des mots. Mieux, on hait ceux qui pensent efficacement et
disent des mots logiques, c’est-à-dire des mots qui deviennent sur le
champ des actions. C’est de là que viennent nos inefficiences sociales…»
Pour lui, chaque phase de développement social se caractérise par la
prépondérance d’un de ces éléments. C’est ainsi que l’élément éthique
est ce qui marque le plus une société naissante, alors qu’une société à
son déclin sombre dans un esthétisme qui «s’éloigne d’ailleurs de plus
en plus des normes d’une véritable esthétique» (Naissance d’une société,
1962). Dans le monde arabe des années cinquante (en fait jusqu’à
maintenant) la notion de culture est appréhendée dans le sens de
«divertissement», de «culture de masse», et un peu dans le sens de
«science», de «savoir». Bennabi s’élève contre ce qui lui semble être
une dérive sémantique encouragée par la lutte idéologique qui souhaite
orienter l’esprit arabe vers les futilités et le paraître. Revenant sur
cet important sujet après l’indépendance de l’Algérie, il veut le
nettoyer des scories qui lui ont été collées par des intellectuels
superficiels. Pas plus qu’elle n’est l’expression des loisirs, la
culture n’est le produit de l’instruction, de la formation ou de l’école
: «Celle-ci ne donne à l’élève les qualités précises du rendement social
ou de l’efficacité que dans certaines conditions qui débordent le cadre
scolaire… L’individu ne doit pas ses qualités sociales à sa formation
scolaire mais à des conditions propres à son milieu».
Voulant expliquer par ce biais le phénomène du sous-développement, il
indique que celui-ci n’est pas de nature économique mais culturelle :
«Le sous-développement est le résultat ou la résultante des
inefficacités individuelles ; c’est une inefficacité à l’échelle d’une
société. L’inefficacité ne peut être réduite par une formation conçue
uniquement dans le cadre scolaire. Le problème du comportement relève de
la culture, mais la culture conçue et élaborée dans un cadre social qui
embrasse toute la société, non pas une certaine catégorie sociale…
L’individu ne doit pas ses qualités sociales à sa formation scolaire,
mais à des conditions propres à son milieu. Dans notre comportement
négatif à l’égard de tel ou tel problème, ce sont toutes les causes
d’inefficacité propres à notre milieu qui nous rendent inefficaces»
(Perspectives algériennes, 1964). Un demi-siècle après, nous pouvons
mesurer la justesse de ces vues en considérant la crise de l’école
algérienne avec ses déperditions, son inadaptation aux besoins de
l’activité économique et son incapacité à « éduquer» la société.
Bennabi estime que «c’est le rôle d’une culture de créer le liant
social. Et c’est justement dans cette fonction que les cultures semblent
s’être différenciées en deux types, selon deux vocations… Les peuples
sémites ont fondé leur culture sur le respect de la règle, c’est-à-dire
sur les valeurs éthiques, les peuples aryens sur les valeurs
esthétiques, sur la forme qui a atteint sa perfection à Athènes qui en a
transmis le culte à la renaissance de l’Europe… Cette différenciation
fondamentale remonte à leurs origines : la culture occidentale a hérité
du génie gréco-romain le goût du beau, la culture musulmane a hérité du
génie sémitique le sens du vrai». Il attribue ainsi le processus de
singularisation et de différenciation des cultures à l’intériorisation
des idées primordiales par l’inconscient : «Abandonné à sa solitude,
l’homme se sent assailli d’un sentiment de vide cosmique. C’est sa façon
de remplir ce vide qui déterminera le type de sa culture et de sa
civilisation, c’est-à-dire tous les caractères internes et externes de
sa vocation historique. Il y a essentiellement deux manières de le faire
: regarder à ses pieds, vers la terre, ou lever les yeux, vers le ciel.
L’un peuplera sa solitude de choses : son regard dominateur veut
posséder. L’autre peuplera sa solitude d’idées : son regard
interrogateur est en quête de vérité. Ainsi naissent deux types de
culture : une culture d’empire aux racines techniques, et une culture de
civilisation aux racines éthiques et métaphysiques. Le phénomène
religieux apparaît là où l’homme dirige son regard vers le ciel. C’est
là qu’apparaît le prophète : l’homme de la mission, du message, l’homme
qui a des idées à communiquer comme Jérémie, Jésus, Mohammad. L’Europe,
berceau de tant de grands hommes, semble exclue cependant du phénomène
religieux au niveau de ses messagers, comme si la nature de l’Européen,
trop plein de son humanité, ne laisse pas de place au divin. Par contre,
le Sémite semble voué à la métaphysique. Le divin laisse peu de place
aux préoccupations terrestres» (Le problème des idées dans la société
musulmane, 1971).
Lorsqu’on considère l’état actuel des musulmans, la pertinence du
raisonnement de Bennabi n’en devient que plus éclatante. Les Arabes sont
connus pour leur hospitalité, leur générosité, leur désintéressement,
mais pas pour leur sens social ou leur efficacité. Lawrence d’Arabie qui
a vécu parmi eux au moment des grandes manœuvres pour le démantèlement
de l’Empire ottoman note dans ses Sept piliers de la sagesse : «On peut
lier les Arabes à une idée, comme à une longe… On les entraînerait aux
quatre coins du monde rien qu’en leur montrant les richesses et les
plaisirs de la terre. Mais qu’ils rencontrent sur leur route le prophète
d’une idée, sans toit pour abriter sa tête et sans autre moyen de
subsistance que la chasse ou la charité, et ils le suivent aussitôt, en
abandonnant leurs richesses… Ce peuple passe sans cesse par des spasmes,
des sursauts ; c’est la race des idées, du génie individuel… Leurs
convictions procèdent de l’instinct… Ce qu’ils fabriquent le plus, ce
sont les croyances»(5).
Bennabi donne comme exemple de cette différence culturelle fondamentale
les réactions de spectateurs orientaux et occidentaux devant un même
spectacle : le spectateur européen résonne par la fibre esthétique et le
spectateur musulman par la fibre éthique. Ils ne sauraient avoir les
mêmes réactions. Il cite le film Othello inspiré de la pièce de
Shakespeare projeté dans une salle où sont présents des échantillons des
deux cultures et note : «Quand Othello tue Desdémone et se suicide,
l’émotion du spectateur européen atteint son apogée parce que son
ressort est esthétique : il voit la fin de deux beaux êtres. Tandis que
l’émotion du second reste plate à cet endroit parce que son ressort est
éthique : il voit un meurtre et un suicide» (Le problème de la culture).
Puis il ajoute : «Les choses et les idées du milieu social qui entourent
l’individu sont assimilées par lui par une sorte de dissolution qui les
intègre à son être moral, comme les éléments du milieu biologique qui
l’entoure sont captés par lui et intégrés à son être physique par
l’intermédiaire de la respiration et l’assimilation. L’individu, dès sa
naissance, est plongé dans un monde d’idées et de choses avec lesquelles
il est en perpétuel dialogue.»
Une culture où l’éthique prédomine génère une société où les facteurs
moraux et les principes métaphysiques priment sur le reste. Une culture
où c’est la dimension esthétique qui prévaut donne lieu à une société où
le beau tient lieu de vrai ; une culture où c’est la logique pragmatique
et la technique qui dominent débouche sur une société où le rendement et
la performance deviennent des buts en soi, comme au temps du
stakhanovisme en URSS. Il écrit dans le même livre : «Avant d’être
marquée par sa technique et par sa logique pragmatique qui déterminent
les bases matérielles de sa vie, une société est marquée par son éthique
et son esthétique, et plus précisément par leur rapport qui définit
toutes ses impulsions, tous ses mobiles, toute son orientation et sa
vocation dans l’Histoire. Et selon que ce rapport est en faveur de
l’esthétique ou de l’éthique, on a une société d’un type donné. En gros,
on peut dire qu’il existe deux types de société : celle où les mobiles
sont principalement d’ordre esthétique et celle où les mobiles sont
principalement d’ordre éthique… Les deux sociétés, ainsi différenciées
par leurs cultures, n’évoluent pas dans le même sens et parfois, dans
des circonstances données, elles prennent le contre-pied de l’une et
l’autre : ce que l’une ne veut pas et ne peut pas faire par raison
morale, l’autre peut le faire et le fait volontiers par raison
esthétique. Prenons deux exemples simples pour éclairer ces
considérations :
a- La société occidentale a cultivé parmi ses arts la peinture, et la
peinture du «nu» en particulier, par raison esthétique. La société
musulmane a exclu de son art la peinture, et la peinture du «nu» en
particulier, par raison éthique.
b- L’évolution vestimentaire dans la société occidentale est partie d’un
point déterminé : donner le plus d’accent possible à la beauté de la
femme en public. L’évolution vestimentaire dans la société musulmane est
partie d’un tout autre point : masquer le mieux possible la beauté de la
femme en public.
Cette différenciation a des implications : lorsque la culture de
civilisation sombre dans la décadence, les individus deviennent
mystiques, dévots, fanatiques (le maraboutisme hier et l’islamisme
aujourd’hui en sont des preuves dans le cas musulman). La culture
d’empire, elle, dégénère en frénésie matérialiste, en impérialisme, en
immoralité : «Une culture peut s’achever en sombre dogmatisme, exploité
par le marabout, une autre en orgie effrénée sur laquelle règne quelque
Messaline ou encore, éventuellement, en cataclysme nucléaire». On peut
appliquer cette règle à l’Empire romain qui a fini dans la débauche et à
l’Occident actuel qui a légalisé le mariage homosexuel. Spengler ne dit
pas autre chose quand il écrit : «Chaque culture a son propre mode
d’extinction psychique, et elle n’en a qu’un seul, résultant avec une
nécessité profonde de sa vie tout entière… La religion étant l’essence
de chaque culture, l’irréligion est celle de toute civilisation»(6).
L’universitaire américain Allan Christelow s’intéresse depuis plusieurs
décennies aux idées de Bennabi. Il est surtout séduit par l’idée de
«frontières culturelles» chez lui et sa recherche d’une synthèse
pluraliste, le mondialisme. Christelow estime que Bennabi peut être
regardé comme un «penseur de frontières globales». Il se livre à une
comparaison entre ses thèses sur la colonisabilité et celles de Bernard
Lewis sur les causes de la faillite de la civilisation arabo-islamique
et conclut que si les deux approches se ressemblent, les conclusions
auxquelles ont abouti l’un et l’autre sont totalement divergentes. Le
professeur américain n’hésite pas à aller à l’encontre des thèses
soutenues par son compatriote Huntington : «On peut suggérer que les
sociétés-clés dans la nouvelle ère ne seront plus les centres de
civilisation classiques tels que la France, l’Irak ou la Chine, mais les
sociétés situées sur les frontières. Ces sociétés-frontières sont un sol
propice à produire des idées, des symboles, des personnalités, des
réseaux aptes à faciliter la communication entre cultures ou
civilisations… Nous pouvons concevoir Malek Bennabi comme penseur de
frontières globales. Comment trouva-t-il ce rôle ? D’abord il passa sa
jeunesse à Tébessa, ville un peu isolée des forces les plus brutales de
la colonisation, ville aussi qui liait l’Algérie au monde musulman, ses
centres d’enseignement à Tunis et au Caire… Puis Bennabi est passé en
France, à Paris, à une époque où tout était mis en question du point de
vue politique et intellectuel. Plus tard, il est passé au Caire,
carrefour du monde arabe et musulman, mais aussi du Tiers-Monde.»
Christelow voit l’Algérie sur la frontière Europe/Monde musulman, la
Malaisie sur la frontière monde musulman/Chine, et le Mexique sur la
frontière Amérique du Nord/Amérique du Sud. Les vues du professeur
américain sont tout à fait fondées car Bennabi avait une claire
conscience de son action d’intercesseur entre les cultures puisqu’on le
voit écrire dans un chapitre du Problème de la culture intitulé
justement «Cœxistence des cultures» : «la nature des choses a opéré
parfois d’importantes synthèses aux frontières de deux cultures sans que
les hommes aient recherché ni voulu cela. Il y a des historiens qui
regardent la Renaissance de l’Europe au XVIe siècle comme une synthèse
réalisée par le temps et les événements aux frontières de la culture
islamique et du monde chrétien. En tout cas les Croisades — c’est-à-dire
une sorte de synthèse à l’envers — ont surgi sur ces frontières. Les
cultures ont leurs foyers en sécurité dans les métropoles des
civilisations, mais les événements les plus importants qu’elles
déclenchent ont généralement pour théâtre le no man’s land de leurs
frontières... C’est dans le no man’s land du Tibet que s’est accomplie
l’importante synthèse bouddhique aux frontières de deux cultures
millénaires, celle de la Chine et de l’Inde.»
Bennabi regrette que la part des hommes soit souvent inférieure à celle
des évènements dans l’œuvre de l’Histoire. Il dit de lui-même qu’il
«travaille aux frontières des cultures» et envisage «la possibilité
d’une synthèse plus large entre deux ou plusieurs cultures ayant des
frontières communes sur une carte géographique, ou simplement qu’il soit
question de leur mise en contact dans un projet conçu à une échelle
géopolitique». Dans le même chapitre, il ajoute : «La conscience humaine
non habituée à travailler aux frontières des cultures se trouve encore,
par des habitudes centripètes millénaires, ramenée à voir les choses
sous un angle particulier.» Dans un autre chapitre intitulé «Culture et
mondialisme», il confirme cette vue : «Le musulman doit regarder les
choses sous leur angle humain le plus large pour concevoir son rôle
propre et celui de sa culture sur le plan mondial… Il y a lieu de
définir aussi une culture dans une perspective mondialiste… Le monde est
bourré de science et de culture d’empire. Il est plein d’esprit de
guerre et des moyens de la guerre. Mais il y a un immense vide de
conscience à remplir.»
N. B.

Jeudi prochain : PENSÉE DE MALEK BENNABI : 12 « Naissance d’une
société»

1) Mikel Dufrenne, La personnalité de base : un concept sociologique ,
Ed. PUF, Paris 1969.
2) Cf. Origine et fonction de la culture, Ed. Gallimard, Paris 1972.
3) Cf. Considérations inactuelles, Ed. Aubier, Paris.
4) Cf. Qui survivra ?, Ed. Fayard, Paris 1978.
5) Ed. Payot, Paris 1992.
6) Op.cité, T.1.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): 6) Op.cité, T.1.

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