Qui a dit que l’Algérie attendait le père Noël ?

Lesoir; le Mercredi 19 Decembre 2012
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Par Badr’
Eddine MILI
La naïveté politique est, probablement, la pire des infirmités dont
puisse être affligé un Etat dans les relations qu’il lui arrive, par la
force de la géographie et de l’Histoire, d’entretenir avec ses voisins.
Heureusement que le nôtre a, de temps à autre, des éclairs de lucidité,
dans son travail d’évaluation et de prospective des événements et des
scénarios attendus ou espérés de son environnement international, pour
ne pas se laisser piéger par les leurres destinés à lui faire lâcher la
proie pour l’ombre ou, pis, à lui faire prendre les vessies pour des
lanternes. Quoique… Depuis plusieurs mois, certains milieux des deux côtés de la
Méditerranée s’échinent à présenter le président François Hollande sous
les traits de l’heureux détenteur d’une pierre philosophale dotée du
pouvoir de transformer les divergences séparant l’Algérie et la France
en autant de ponts d’or, par la grâce desquels une montagne de
contentieux vieille de 182 ans s’effondrerait, d’un claquement de
doigts, comme par enchantement, un couplet déjà entendu lors des
déplacements de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand, de
Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy qui se sont avérés, par la suite,
être, tous, des attrape-nigauds, fabriqués dans les arrière-boutiques des
gros intérêts néocoloniaux. Dans ces plans, dressés sur les terres d’une
mystérieuse comète, François Hollande camperait même le rôle d’un père
Noël qui viendrait déposer dans les cheminés des chaumières algériennes
des cadeaux qui émerveilleraient petits et grands. La visite d’Etat,
préparée, certes, avec beaucoup de soin, est déclarée réussie, avant
même d’être entamée, un peu à la façon des congrès des partis uniques
dont les résultats sont connus plusieurs semaines précédant la tenue de
leurs assises. Il n’ y a pas à dire, la stratégie du marketing visant à
vendre l’image présidentielle a été bien ficelée mais, malheureusement,
pour ses spin doctors, la cible est hors de portée, car vaccinée depuis
longtemps. Que l’on s’entende bien, ce n’est pas la personne du
président français qui est en cause. Bien au contraire. François
Hollande est connu pour être un homme d’une grande gentillesse, le plus
BCBG de la classe politique française, le défenseur des valeurs
humanistes héritées de ce qu’il y avait de plus honorable dans la
branche progressiste du socialisme français, ce à quoi s’est ajoutée
cette «normalité» promise, pratiquée et assumée depuis qu’il est entré à
l’Elysée et, au nom de laquelle, il apparaît dans le costume d’un
citoyen qui fait ses courses à pied, voyage, officiellement, en train,
prend des bains de foule, sans protection ostensible, rédige ses
discours sans l’aide de porte-plumes et va jusqu'à ramasser, par terre,
sous l’œil des caméras, des documents qui lui avaient échappé des mains.
De là à ce que ses concitoyens le croisent, un jour, circulant, dans les
rues de Paris, sur un vélib’, à la mode des souverains scandinaves, il
n’y a qu’un pas qu’il n’hésiterait pas à franchir si la situation le
nécessitait. Et, ce qui ne gâche rien, il est, avec Michel Rocard et
Jean-Pierre Chevènement, un vieil ami de l’Algérie, en tant que personne
mais, aussi, dans le passé, en tant que dirigeant de parti et,
maintenant, en tant que chef d’Etat, une position à partir de laquelle
il a fait des déclarations sur notre pays que les Algériens n’avaient,
jamais, entendues chez ses prédécesseurs. Mais encore une fois, ce n’est
pas la personne qui fait problème, c’est la politique de l’Etat français
vis-à-vis de l’Algérie, passé, présent et avenir, qui est en débat.
Est-ce qu’être gentil et bien éduqué prédisposerait- il un homme à
changer les choses, du tout au tout ? Est-ce que la «normalité»
créditerait- elle son homme de la capacité de lever la chape de plomb
qui pèse sur une perspective et de franchir toutes les lignes rouges et
les barbelés du maquis de l’Etat français pour régler, de son seul fait,
un tel problème. On dit qu’un dirigeant qui accède à une responsabilité
de haut rang est contraint de tenir compte de considérations plus larges
que celles de son cercle partisan, qu’il est obligé de louvoyer,
d’atermoyer et se voir, parfois, forcé de prendre le contre-pied de ce
en quoi il croyait, la veille, sous la pression de pesanteurs
incontournables et des imprévus de la conjoncture. Entre le candidat à
la magistrature suprême et le président en exercice, il y a, a-t-on
coutume de justifier, un monde et même deux, celui dont il a émané et
qui l’a élu et celui qui a voté contre lui, tous formant une nation aux
intérêts et aux préoccupations de laquelle l’Etat lui demande de se
vouer, entièrement et sans discrimination, en tant qu’expression de sa
volonté générale. Et pas seulement, il doit, en plus, selon la même
grille de lecture, compter avec les réalités, les ambitions et les
concurrences des politiques transnationales qui prédéterminent celles de
son propre pays, dans des domaines où c’est, souvent, la loi du plus
fort qui prime. Toutes les opinions publiques, au monde, savent que les
politiciens excellent dans le jeu du grand écart et que, rarement, ils
tiennent leurs promesses, soit par manque de courage politique, soit par
inclination au compromis. Qui n’a pas relevé, de ce point de vue, parmi
ceux qui suivent, assidûment, l’actualité de la politique française, que
le gouvernement socialiste de Jean-Marc Ayraut qui agit sous la
responsabilité de François Hollande, a viré, parfois à 90°, sur de
nombreuses questions internes et externes qui avaient, pourtant, fait
l’objet de motions majoritaires incontestées. C’est le cas, pêle-mêle,
de la révision du traité européen, de la politique fiscale, du logement,
du nucléaire, du pacte de compétitivité, du taux de croissance, des
relations avec l’Allemagne et de la crise grecque, des questions sur
lesquelles se sont opérés, au contact direct avec les problèmes, d’amers
recentrages, face aux menaces et aux exigences du patronat français et
des multinationales, ce qui a fait aliéner à l’exécutif les soutiens
parlementaires communiste et écologiste qui avaient été, pour une part,
à l’origine de l’élection du président, et qui ne se reconnaissent,
désormais, plus dans ses décisions. Sans vouloir l’excuser, les
analystes qui attendaient de lui plus de pugnacité, expliquent qu’il a
fléchi afin de ne pas sombrer dans l’œil du cyclone de la crise
économique et, naturellement, de tenter de ralentir la chute brutale de
sa cote de popularité dans les sondages. Ils avancent que dans la vie
des nations et des gouvernements, la politique dépend de nombreux
paramètres qui font que les vents soufflent, plus souvent qu’on ne
l’imagine, dans des directions contraires à celles souhaitées par les
navires, de la même manière que la santé n’est que la résultante d’un
équilibre physique et biochimique entre variables en constant mouvement.
Soit ! Il peut arriver que la raison d’Etat prédomine sur la volonté des
individus, fussent-ils des présidents, mais il est, pour le moins, exigé
de ces derniers une certaine fidélité aux engagements pris ; des
engagements dont ils ne sauraient se dédouaner avec autant de
désinvolture. Pour ne citer que l’exemple des dossiers sur lesquels les
responsables algériens et français ont dû, déjà, plancher et
continueront, sans doute, de le faire, pendant la visite d’Etat, il y en
a deux qui renvoient à des visions qui sont, constamment, remises sur le
métier, depuis l’indépendance, sans avoir reçu la moindre réponse,
globale ou partielle, satisfaisante. Dans les conditions qui prévalent
actuellement, en France, les observateurs avertis jugent plus
qu’improbable le déblocage du processus menant à un partenariat
exemplaire, tant le jeu est serré et la pollution politique ambiante
corrosive. Fournisseur et client de l’Algérie de premier plan (un volume
d’affaires de 10 milliards de dollars/ an dans les deux sens),
l’Hexagone peine encore à reconnaître le bien-fondé de l’ambition de
notre pays d’accéder au statut de puissance industrielle et le mesure,
seulement, à l’aune d’un marché fonctionnant sur la base d’une sorte de
deal imposé : énergie contre biens de consommation, formation contre
culture et langue, immigration contre commerce, un pacte néocolonial qui
ne dit pas son nom. Les projets arrachés, à l’issue d’un long travail
d’usure, l’usine Renault et l’investissement dans les secteurs de la
pétrochimie, des matériaux de construction, de l’agroalimentaire, de la
pharmacie et de la PMI ne sont pas suffisants, en nombre et en capacité
d’accumulation, pour déclencher une dynamique de développement
généralisée et irréversible telle que souhaitée par l’Algérie.
Visiblement, ce qui semble attirer, aujourd’hui, la France, c’est
l’aisance financière de notre pays auquel elle fait du pied, en lui
faisant miroiter la possibilité de prendre des parts dans le capital de
secteurs importants de l’industrie française qui ont besoin, du fait de
la persistance de la crise, d’argent frais, rapidement injectable, pour
préserver un emploi et un pouvoir d’achat vacillants. Notre pays serait
considéré, tout juste, comme une sorte de Qatar du Maghreb devant servir
à renflouer les caisses d’entreprises à la dérive. En contrepartie de
quoi ? Peut-être d’un peu de prestige et de quelques miettes de
dividendes, sans impact sur son devenir, l’intérêt de l’économie
algérienne étant de développer le pays et non de se porter au secours
des pays européens en faillite, ainsi que le préconisent certains
«économistes» algériens qui font l’apologie de «l’exception française».
L’Algérie, faut-il le souligner, n’a pas vocation à jouer ce rôle.
Peuplée, bientôt, de 40 millions d’habitants, elle aspire à utiliser ses
ressources naturelles et humaines pour déclencher, le plus rapidement
possible, le décollage après lequel elle court depuis la faillite de
1986 et la dislocation de son tissu industriel, tramée quelque part,
dans les cercles qui ne pouvaient, alors, supporter que l’Algérie, sous
la conduite du président Houari Boumediène, fût sur le point de
parachever son indépendance politique par une indépendance économique,
tenue pour proche et sûre. Certes, le projet Renault va susciter des
industries périphériques génératrices d’emplois et de transfert de
technologie, mais on se demande si son dimensionnement et son
rayonnement sur la région ont fait l’objet d’études fiables, de sorte
que l’entreprise, une fois mise en service, ne fasse pas doublon avec
celle implantée au Maroc et ne soit pas contrariée, en termes de
rentabilité, par l’étroitesse de son marché. La visite-éclair de
Jean-Marc Ayraut, la semaine dernière, à Rabat, n’a-t-elle pas eu pour
but de rassurer le Palais, là-dessus, ainsi que sur le Sahara
occidental, un conflit sur lequel la position de la France n’a pas varié
d’un iota ? Là aussi, c’est le souci de l’équilibre qui prévaut, une
constante dans la politique française, sous tous les régimes, de droite
comme de gauche. Comme quoi, les présidents et les gouvernements qui se
succèdent à l’Elysée et à Matignon agissent, dans une parfaite
continuité, dans le sens des orientations inspirées par les grands corps
de l’Etat dépositaires de l’Histoire séculaire de la France et de «sa
grandeur ». Une réalité sensible et perceptible, depuis toujours, et sur
laquelle Benjamin Stora vient de faire des aveux révélateurs dans
l’interview qu’il a accordé, le 15 décembre dernier, à El Watan, levant
le voile sur les intentions de François Hollande à propos du deuxième
dossier que traiteront Algériens et Français, lors de cette visite, à
savoir le dossier de la mémoire. Il déclare, en effet, «qu’il y a un
groupe (en France) dont on ne parle pas beaucoup et qui est très
puissant, c’est l’institution militaire. Il ne faut pas oublier que près
de 2 millions de soldats (français) sont allés en Algérie… et qu’à
l’intérieur de ce grand groupe, une partie des gens reste attachée au
nationalisme français qui s’est bâti au temps de l’Empire colonial et
pas sur les principes républicains portés par la Révolution» et il
conclut par une confidence qui a tout l’air d’être un effet d’annonce :
un chef d’Etat s’attache à reconnaître un passé douloureux, mais, aussi,
veille à rassembler une nation et à ne pas entretenir de fractures»…
entendez, par là, que François Hollande est prisonnier de ce groupe et
qu’il ne peut aller au-delà du minimum consenti, dernièrement, au sujet
des massacres commis par Maurice Papon sur les quais de la Seine le 17
Octobre 1961. Se disant «réformiste, partisan de la reconnaissance, par
étapes, des faits et des exactions commises par la colonisation»
(relevez l’euphémisme), l’historien finit par expliquer que le grand
fossé existant entre Algériens et Français réside en ce que «les
premiers lisent l’Histoire par le commencement et que les seconds la
lisent par la fin». En clair, il nous dit qu’il ne faut pas s’attendre à
grand-chose de cette visite d’Etat parce qu’il n’entre pas dans les
intentions du président Hollande «d’entretenir des fractures» et qu’il
est dans une indisposition qui ne lui permet de se brouiller, ni avec
l’armée, ni avec la droite, ni avec les ex-pieds-noirs et qu’il ne
saurait faire plus qu’il n’a déjà accompli. On est donc, maintenant,
édifié : les Algériens doivent se contenter de la politique des petits
pas, applaudissant à un lancer de fleurs sur la Seine, par-ci,
s’ébaubissant devant un hommage sélectif et tardif rendu à Maurice Audin,
par-là, les enfumés du Dahra, les chaulés de Guelma, les défenestrés de
Massu, les pendus d’Aussaresses et les guillotinés de la Casbah de
Constantine et de Barberousse d’Alger ainsi que les victimes des
massacres collectifs de Kherrata, de Setif et de Skikda devront prendre
leur mal en patience et attendre que Paris daigne se rappeler de leur
supplice dû à une politique coloniale génocidaire, sciemment conçue,
sciemment exécutée et sciemment niée. Et puis, qu’est-ce que ce
sempiternel marchandage : «faites votre travail de mémoire, nous ferons
le nôtre», ce détestable parallélisme des formes sophistes auquel Stora,
malgré ses mea-culpa, revient avec obstination ! Et pourtant, il est
bien placé pour savoir que s’il y a une avancée remarquable opérée dans
le travail mémoriel, c’est bien du côté algérien qu’elle s’est
effectuée, particulièrement, à la faveur de la célébration du
cinquantenaire de l’Indépendance qui a enregistré, à ce sujet, une
production d’œuvres de l’esprit sans précédent. Les premières assises de
la littérature algérienne organisées, dernièrement, à l’initiative de
l’Université d’Alger 2 ont été, à cet égard, très probantes. Les
nombreux écrivains et chercheurs de plusieurs universités algériennes et
étrangères comme Afifa Brerhi, Mohamed Sari, Ratiba Guidoum, Ahmed
Menour, Elisabetta Bevilacqua, Kaddour M’Hamsadji, Aboulkacem Saadallah,
Maïssa Bey, Mohamed Meflah, Rabia Djalti, Amine Zaoui, Yamilé Guebalou,
Mohamed Magani, Djamel Mati, Ahmed Bedjaoui, le signataire de ces lignes
et bien d’autres, invités à communiquer sur le thème de «la littérature
et de l’Histoire», ont compulsé et mis à jour de précieuses informations
sur l’apport du roman, du théâtre et du cinéma à la connaissance
approfondie des innombrables séquences qui ont jalonné les combats de la
Nation algérienne pour sa libération. Les colloques organisés par la
société civile et les contributions qui paraissent, à profusion, depuis
une année, dans les colonnes de la presse nationale sont, là, pour
confirmer cette fulgurante percée qui est toute faite pour réconcilier
le peuple algérien et sa jeunesse avec leur Histoire. Reste que pour
reconstituer l’ensemble de ses pans, les auteurs ont besoin que leur
soient restituées les archives écrites et audiovisuelles qui s’y
rapportent. Toute la société élève la voix pour dire : «Rendez-nous
notre mémoire pour faire le deuil de la perte de la moitié de notre
nation, durant plus d’un siècle, dans le silence indicible de
l’ignominie et de la honte.» A défaut du pardon pathétique qu’un Willy
Brant a eu le courage de demander, à genoux, au peuple polonais, il y a
42 ans, François Hollande entendra-t-il ce cri et accordera-t-il son
intime conviction avec ses actes en faisant de sa première visite
d’Etat, à l’ étranger, un événement qui restera dans les annales ? A
première vue et, selon les déclarations de son «porte-parole officieux»,
Benjamin Stora, la réponse est non ! Alors, le voyage ne sera-t-il, en
fin de compte, qu’une péripétie, à la limite, commerciale et
sécuritaire, dans une relation, en dents de scie, où le froid prend, à
chaque fois, le dessus sur le chaud, accentué par les bruits de bottes
que la partie française tient, coûte que coûte, à faire entendre du côté
de Bamako, en usant de pressions «amicales» pour que l’Algérie s’aligne,
malgré elle, sur l’option militaire arrêtée à Paris ? Raison d’Histoire
et raison d’Etat ne faisant pas bon ménage, en politique, il est à
craindre qu’à part la signature habituelle de quelques contrats, aussi
mirifiques soient-ils, l’on ne donne pas tort, encore une fois, aux
pythies qui prédisent un voyage protocolaire… sans plus.
B. M.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): B. M.

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