SELLAL A PARIS: les vraies raisons d’une visite

Lesoir; le Jeudi 4 Decembre 2014
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Dossier réalisé par Khedidja baba-ahmed
La délégation algérienne, forte de plusieurs ministres et conduite par
le premier d’entre eux, Abdelmalek Sellal, est depuis ce matin à Paris.
C’est aujourd’hui que démarrent les travaux du comité
intergouvernemental de haut niveau que les premiers ministres des deux
pays coprésideront. Sellal sera reçu ce jeudi matin par le chef d’Etat
français.
Depuis quelques mois, l’on annonce, notamment du côté d’officiels
français, qu’il est attendu au cours de cette grande rencontre la
conclusion «d’une vingtaine d’accords emblématiques pour le futur de
notre coopération».
De ce côté-ci, les informations sur la nature de ces accords ne sont pas
très explicites. Mais d’un côté comme de l’autre, les officiels ne
manquent pas de célébrer et de vanter le niveau élevé qui marque la
relation bilatérale, et ce, tant au plan politique, qu’économique, que
militaire.
Au plan politique, l’on ne peut douter de l’accord, qui semble total,
entre les dirigeants des deux pays. Sitôt élu en 2012, le Président
français a fait le voyage d’Alger (les 18 et 19 décembre 2012) et les
deux parties ont conclu cette visite d’Etat par la Déclaration d’Alger
par laquelle les deux parties ont exprimé leur souhait de mettre un
terme aux conflits mémoriels et de donner une impulsion puissante à la
relation bilatérale.
Un verrou de taille venait ainsi d’être levé qui n’a pas tardé à
s’exprimer par ce qui aurait pu être inconcevable il y a quelques années
: la participation d’officiels algériens au défilé français du 14
juillet 2014 et à d’autres commémorations françaises des Première et
Seconde Guerres mondiales.
Toujours au plan politique, les longs séjours médicaux dans un hôpital
militaire français du chef de l’Etat algérien traduisent, s’il en était
besoin, la totale confiance placée par le pouvoir algérien dans ses
relations avec la France. Mieux encore, la tenue de conseils de
ministres restreints (chef de l’Etat, Premier ministre et vice-ministre
de la Défense) en territoire français et dans des infrastructures
hospitalières militaires finit de convaincre du tournant pris dans les
relations avec la France. Au-delà et plus explicite encore, les
félicitations chaleureuses adressées au président Bouteflika à l’issue
des élections d’avril 2014, félicitations complétées et renforcées
depuis par les remarques ô combien bienveillantes des visiteurs nombreux
d’officiels français qui, après avoir rencontré Bouteflika, déclaraient
qu’il avait toutes ses capacités intellectuelles.
L’expression de ces amours intenses n’est naturellement ni fortuite ni
gratuite. Dans une situation économique morose, des plus difficiles, la
France a décidé de donner un sens très largement économique à ses
relations et crée un concept nouveau qui guide dorénavant toute son
action externe et ses relations avec le monde. Il s’agit de la
«diplomatie économique».
Prônée par Fabius depuis sa désignation à la tête des AE, la diplomatie
économique tend à faire des postes diplomatiques français dans le monde,
d’abord et avant tout, engagés dans la réussite des entreprises
françaises. En fait des VRP. C’est dans ce cadre que le 8 novembre
dernier, Jean-Louis Bianco, ancien ministre et secrétaire général de
l’Elysée de 1982 à 1992, a succédé à Raffarin ; le nouveau «représentant
spécial» a déjà séjourné deux fois dans notre pays pour activer cette
relation économique. Plus globalement, les visites dans notre pays de
membres de l’Exécutif français n’ont pas cessé. La diplomatie économique
que prône le ministre français des AE a trouvé tout son sens au regard
des contrats signés et de ceux attendus et pour certains promis.
«Notre ambition a déclaré en novembre dernier Laurent Fabius, est de
renforcer notre partenariat économique.» Et de citer les 4 priorités :
infrastructures et transport, villes nouvelles et normes
internationales, tourisme et innovation en matière d’énergie.
Deux sujets semblent toutefois occuper et mobiliser fortement le
gouvernement français : le gaz de schiste et son exploitation et la
vente des Rafales, cette dernière ayant essuyé par le passé (sous la
présidence de Chadli) un refus de notre pays. Depuis, il y a eu les
événements au Sahel, l’intervention, bénie par l’Algérie, au Mali, le
rôle de chef de file de l’Algérie, béni par la France, dans la tentative
de résolution de la crise malienne... Une donne qui a beaucoup évolué et
qui pourrait faire peut-être évoluer les positions.
K. B.-A.NAOUFEL BRAHIMI EL MILI AU SOIR D’ALGERIE :
«Sellal ne va pas à Paris les mains ou les poches vides»
Les relations algéro-françaises ont connu, comme
rappelé ci-dessus, des évolutions notables. Sur ces évolutions et sur ce
qui anime le couple algéro-français, nous avons demandé à deux
politologues algériens de nous livrer leurs sentiments.
Naoufel Brahimi, docteur en sciences politiques de Sciences PO Paris
(auteur de Le printemps arabe, une manipulation ? Éditions Max Milo), et
Ahmed Adimi, docteur en sciences politiques
et colonel en retraite.
Le Soir d’Algérie : Reprise intense des relations algéro-françaises
depuis l’arrivée de François Hollande au pouvoir ; va-et-vient continuel
de personnalités des deux côtés ; participation officielle militaire au
défilé du 14 Juillet ; visites et séjours privés de hautes personnalités
algériennes dans l’Hexagone... Est-ce une embellie inhérente à une
nouvelle approche des relations conçue comme devant être pérenne ou une
vision imposée à la France par ses difficultés économiques et
l’opportunité qu’offrent le marché et les finances algériennes à une
économie française en difficulté ?
Naoufel Brahimi : Dans les relations franco-algériennes, depuis
l’avènement de Chadli Bendjedid, les embellies ne sont pas une
nouveauté. Le président Chirac était même fervent partisan d’un traité
d’amitié franco-algérien. Il est vrai que les premiers temps du règne de
Sarkozy, vis-à-vis d’Alger, ont souffert de l’adoption de la loi
«portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur
des Français rapatriés». Contexte aggravé «par l’affaire Hasni».
L’après-Sarkozy ne pouvait qu’être porteur d’améliorations. En ce qui
concerne le changement de ton entre Paris et Alger depuis l’élection de
François Hollande, plusieurs facteurs sont à intégrer. Candidat aux
présidentielles, François Hollande s’était recueilli pour la
commémoration du 17 Octobre. Ainsi, il a atténué, même partiellement, le
climat qui pèse sur le registre symbolique. Et ce, afin de se consacrer
à l’essentiel : la visite d’Etat du président français a balisé la
coopération militaire pour les opérations au Nord Mali. Aussi les
Français visent clairement le marché algérien et son potentiel,
notamment sur le gaz de schiste.
Le registre économique n’est pas dépourvu de symbolique : en
contrepartie d’un investissement de Renault en Algérie (créant à peine
trois cents emplois), l’Etat français insiste sur une nécessaire
autorisation pour les capitaux algériens de s’investir en France, au nom
de la réciprocité, principe immuable de la diplomatie algérienne.
Chose faite, Abdelmalek Sellal ne viendra pas à Paris les mains vides,
ni les poches d’ailleurs.

Les velléités de tourner définitivement la page du contentieux mémoriel
semblent être partagées par les politiques des deux côtés. Avez-vous
d’abord ce sentiment et si oui, qu’est-ce qui expliquerait ce désir des
autorités algériennes d’abandonner les demandes de reconnaissance et/ou
d’excuses pour les méfaits de la colonisation en Algérie alors qu’elles
apparaissaient comme une revendication forte et récurrente ?
Quand le premier responsable du parti historique, dépositaire de
l’héritage spirituel du 1er Novembre, est titulaire d’un titre de séjour
français, lui accordant une résidence de dix années dans un appartement
cossu de Neuilly-sur-Seine, la demande de repentance perd beaucoup en
crédibilité. Aussi, le choix de Paris, plus particulièrement un hôpital
militaire pour les soins du président de la République algérienne, ne
renforce pas forcément un discours musclé en faveur de la repentance.
Plus généralement, une majorité de porteurs de l’étendard du combat
contre «hizb França», une fois écartée du pouvoir, prennent leur
retraite dans l’Hexagone.
On peut penser que la succession de Bouteflika, quelques mandats plus
tard, coïncidera éventuellement avec un renouveau générationnel, pour
qui les questions mémoriels n’auront pas de centralité particulière dans
les relations bilatérales.

Comme à nul moment auparavant, Paris et Alger ont engagé une
coopération militaire singulière depuis l’opération Serval au Mali qui a
vu l’ouverture de l’espace aérien algérien aux avions français, le
ravitaillement en carburant, l’échange de renseignements et jusqu’à des
actions opérationnelles communes. Qu’est-ce qui justifierait cette
coopération pour le moins inédite ? La sécurité régionale ? La lutte
contre le terrorisme ou y aurait-il autre chose ?
Hormis le contexte particulier des essais nucléaires à Reganne (accords
d’Evian), la coopération militaire entre Paris et Alger a toujours
existé. A l’époque du conflit tchado-libyen sur la bande d’Aouzou où
l’implication française était très prononcée, Alger (présidence Chadli)
avait autorisé des militaires français à se positionner sur le
territoire national pour mener des opérations d’observation. La
nouveauté pour l’opération Serval, c’est l’absence du fameux
«secret-défense» et encore, la communication n’est pas totale sur les
aspects de la coopération militaire franco-algérienne. Bien sûr, la
France a tenu au soutien militaire de l’ANP car ce type d’opération ne
peut être mené sans la mise en place d’une étanchéité, même relative, de
la frontière algéro-malienne. Il y va de la sécurité régionale. Y
aurait-il autre chose ? Difficile de répondre sauf de préciser que les
conflits «grandeur nature» sont aussi un bon argument pour la vente de
l’armement français.

Au plan des relations économiques, une nouvelle terminologie est
convoquée par l’une et l’autre des deux parties : «le partenariat
gagnant-gagnant». Que recouvre ce concept et son utilisation récente et
insistante n’est-elle pas abusive ? N’a-t-on pas d’ailleurs entendu,
récemment, le ministre français de l’Economie rassurer ses compatriotes
et notamment l’extrême droite qui s’inquiétait de l’inauguration de
l’usine Renault en Algérie, déclarant qu’«il n’y aura jamais de
transfert de savoir technologique».
Le partenariat gagnant-gagnant est la situation idéale mais qui
nécessite du temps pour apprécier les conséquences. Comme mentionné plus
haut, Renault crée en Algérie 300 emplois, alors que le chantier de la
Grande Mosquée d’Alger emploie 25 000 personnes mais chinoises. On peut
déjà supposer que la création d’emplois n’est pas le premier souci des
autorités algériennes du moment, contrairement aux Français. Reste à
savoir gagnant-gagnant pour qui ?

Le Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal et son homologue
français Manuel Valls coprésideront à Paris, le 4 décembre 2014, le
troisième comité intergouvernemental de coopération bilatérale.
Pensez-vous qu’à l’instar de l’initiative de la délégation de l’UE qui a
séjourné récemment à Alger et rencontré les acteurs politiques, la
partie française (peut-être le Président ?) abordera avec Sellal les
aspects politiques internes au pays ?
Il ne faut pas oublier que la partie française qui reçoit le Premier
ministre algérien est détentrice de secrets médicaux sur la santé de
M. Bouteflika, de ce fait elle dispose d’un angle supplémentaire
d’analyse de la situation politique interne. Si Paris évoque lors de
cette visite la nécessité de pallier le déficit démocratique, éclatera
alors une contradiction : on ne peut avoir des marchés avec des
retombées financières sonnantes et trébuchantes et donner des leçons de
morale en même temps. Cette visite est inédite : pas moins de 15
ministres constituent le fer de lance de la délégation algérienne. Si ce
n’était pas le caractère provisoire, on pourrait parler de gouvernement
en exil. Plus sérieusement, la France a déjà abrité une réunion entre le
président algérien et son chef d’état-major, précisément dans les
appartements de la résidence du gouverneur militaire de Paris.
Au-delà de la boutade, Abdelmalek Sellal visite Paris après Washington
mais en force non pas vis-à-vis de son homologue français, surtout dans
une logique de politique intérieure. Le Premier ministre algérien semble
ne plus vouloir jouer le rôle de numéro 2 bis. Cette visite notamment
par une bonne volonté affichée et quelques générosités inhérentes fera
théoriquement de Sellal l’interlocuteur facial privilégié de
Paris. Quelle meilleure capitale pour un politique algérien que de se
mettre sous les projecteurs internationaux de Paris ?

Le gaz de schiste, son exploration et son exploitation par la partie
française sont depuis quelque temps présentés comme quasiment acquis par
la partie française qui pourra ainsi réaliser sur notre territoire ce
qu’elle n’a pas pu faire en France, eu égard au coût élevé
d’exploitation de cette énergie et de ses impacts sur l’environnement,
disent les opposants à cette forme d’énergie. Que suggérerait pour vous
la signature d’un tel accord, s’il venait à intervenir ?
Les projets liés au gaz de schiste semblent être acquis mais n’ont pas
encore atteint le stade de non-retour : rien n’est signé. Toutefois le
gaz de schiste illustre très bien le contre-exemple du partenariat
gagnant-gagnant.
En plus des effets assez néfastes sur l’environnement algérien,
l’exploitation du gaz de schiste fait chuter les cours du baril de
pétrole et les prix du gaz, premières ressources en devises du pays.
Alors que la France évite la pollution sur son territoire et accède aux
hydrocarbures à des prix baissiers. Gagnant-gagnant, nous avait-on dit ?
K. B.-A. 
AHMED ADIMI AU SOIR D’ALGERIE :
«La démocratie ne s’accouche pas dans les chancelleries»
 
Le Soir d’Algérie : Nous assistons, depuis deux à
trois ans, à une embellie dans les relations de l’Algérie avec la
France. Un spectre très large d’interventions, qui touche, y compris le
domaine militaire : ouverture de l’espace aérien algérien aux avions
français lors de l’opération Serval, ravitaillement en carburant,
échange de renseignements et jusqu’à des actions opérationnelles
communes annoncées par la partie française. Qu’est-ce qui justifierait
cette coopération militaire inédite ? La sécurité régionale ? La lutte
contre le terrorisme ? Un rôle et un positionnement nouveaux dans le
Sahel affecté par la France pour notre pays ?
Ahmed Adimi : A mon avis, sur le plan purement militaire, rien ne
justifie cette coopération militaire qui est en effet inédite. C’est
connu, l’armée algérienne est équipée d’un armement russe et beaucoup de
ses cadres ont été formés dans les écoles les plus prestigieuses de ce
pays (la Russie). Si les dirigeants politiques algériens veulent changer
de partenaire dans le domaine de l’armement, ils doivent savoir qu’ils
commettent une erreur fatale car équiper toute une armée par un armement
nouveau serait une opération coûteuse et désastreuse pour nos forces
armées. D’ailleurs, il existe un antécédent significatif, à partir
duquel il y a beaucoup de leçons à tirer si nos dirigeants le veulent
bien. C’est celui de l’Égypte au temps d’Anouar Sadate. Ce président a
décidé d’arrêter toute la coopération militaire de son pays avec l’Union
soviétique au profit de l’Occident, notamment les Etats-Unis d’Amérique
(car une coopération militaire entre un fort et un faible est toujours
au profit du fort). Ce qui veut dire : acquisition d’un nouvel armement
qui a nécessité la réadaptation de toutes les forces armées. Opération
qui a fait perdre beaucoup d’argent, de temps et d’efforts sans gagner
en perfection. J’espère que les politiques algériens n’iront pas jusqu’à
mettre en péril nos forces armées en changeant de partenaire dans le
domaine de l’armement.
Sur le plan stratégique, il est préférable de diversifier la coopération
militaire avec les pays qui sont nos alliés objectifs, c’est-à-dire avec
lesquels on partage les mêmes points de vue sur les questions
stratégiques.
Nous vivons dans une ère de mondialisation très hostile aux pays comme
le nôtre, où les questions de défense nationale ne sont plus la chasse
gardée des seuls militaires enfermés dans des chambres noires où les
portes sont frappées par le sceau «défense». Il est évident que les
intérêts des uns et des autres s’en mêlent et s’entrecoupent dans ce
domaine. Il est normal qu’il y ait des échanges de renseignements ou des
actions opérationnelles communes entre des pays qui partagent le même
espace géographique ou les mêmes intérêts économiques.
En ce qui est des relations militaires de l’Algérie avec la France, le
problème qui se pose ne concerne ni le passé colonial ni une quelconque
hégémonie de la part de ce pays. Il a trait à la compétence et au
sérieux de nos dirigeants politiques : défendent-ils vraiment les
intérêts de l’Algérie en négociant avec les Français ou acceptent-ils de
faire seulement des concessions sans contreparties, ou avec des
contreparties servant plutôt des intérêts personnels ?
Nous savons, et les Français le savent aussi, que seuls des négociateurs
parlant au nom d’un régime issu des urnes propres et honnêtes peuvent
défendre convenablement les intérêts de leur pays. Est-ce le cas pour
nos négociateurs ?
On sait aussi qu’un régime non démocratique est exposé à toutes formes
de pressions de la part des pays occidentaux qui savent très bien
négocier leurs silences en ce qui touche au trucage des urnes, aux
libertés individuelles, aux droits de l’homme, etc.
En reprenant votre question, je peux dire qu’il n’est pas interdit ni
haram d’avoir des relations militaires, ou autres, avec la France, à
condition que ces relations servent les intérêts des deux pays ; or, ce
n’est pas le cas en ce qui concerne l’opération Serval.
L’intervention militaire française au nord du Mali a fragilisé nos
frontières sud et poussé des milliers de civils maliens à quitter leur
terre pour se réfugier en Algérie. Les conséquences sont désastreuses
pour le pays voisin (le Mali), mais aussi, et ça il faut bien le
souligner, pour l’Algérie. Pour l’échange de renseignements, vous savez
que notre région connaît une situation sécuritaire catastrophique due,
en partie, à l’intervention de l’OTAN en Libye.
Cette situation nécessite une coopération entre tous les Etats qui
veulent vraiment vaincre le terrorisme. Cet échange de renseignements ne
doit être ni unidirectionnel (de l’Algérie vers la France) ni gracieux
(tout se négocie et le prix doit servir les intérêts du pays et non ceux
du régime).

Le concept de souveraineté est souvent utilisé par le pouvoir en
place qui se félicite d’en faire un principe intangible. A-t-il un sens
au regard des relations bilatérales algéro-françaises actuelles, par
exemple ? Plus globalement, la souveraineté peut-elle encore avoir un
sens pour un pays affaibli comme le nôtre et face à des répartitions
géostratégiques qui lui échappent ?
Parler de la souveraineté, c’est parler aussi de la mondialisation car
celle-ci a modifié considérablement les formes de gouvernance et
d’exercice du pouvoir.
Quand ils évoquent la souveraineté, nos responsables politiques ne nous
présentent en réalité qu’une image déformée de celle-ci. La souveraineté
ne se résume pas uniquement au territoire. Défendre la souveraineté
c’est aussi garantir le bien-être des citoyens, la liberté d’expression,
la justice, la santé, l’éducation et surtout disposer de la légitimité,
du patriotisme et la compétence nécessaire à la défense des intérêts de
la nation pour ne pas être soumis à une quelconque exigence extérieure,
sauf si elle sert quelque part le pays. C’est ça la souveraineté.
Un peuple dont la nourriture dépend essentiellement du prix d’un seul et
unique produit n’est ni libre ni souverain. Aujourd’hui, on peut dire
qu’au regard des relations bilatérales algéro-françaises et aussi algéro-américaines,
le régime en place n’arrive même pas à nous vendre son image déformée de
la souveraineté. Il suffit d’évoquer le contrat de l’usine Renault en
Algérie ou les déclarations des responsables civils et militaires
américains qui ne voient en Algérie qu’un guerrier qui a cumulé une
certaine expérience en matière de lutte antiterroriste pour comprendre
que notre souveraineté n’est plus ce qu’elle était et n’est pas ce
qu’elle doit être en cette ère de mondialisation.

Au plan des relations économiques, une nouvelle terminologie est
convoquée par l’une et l’autre des deux parties : «le partenariat
gagnant-gagnant». Que recouvre ce concept et son utilisation récente et
insistante n’est-elle pas un peu abusive ?
«Le partenariat gagnant-gagnant» est un principe noble dans les
relations internationales ; hélas, il ne peut être mis en œuvre que dans
la situation où «tu ne me tiens pas, je ne te tiens pas», c’est-à-dire
quand les deux parties sont égales et qu’aucune d’entre elles ne détient
des moyens pour faire pression sur l’autre. Or, presque chaque jour, la
presse rapporte des informations concernant tous ces dirigeants
algériens qui ont des comptes dans des banques françaises et des biens
dans les quartiers les plus chic de Paris.

Des négociateurs pareils peuvent-ils veiller à l’application du
principe «gagnant-gagnant» dans l’intérêt de l’Algérie et non l’intérêt
individuel ?
Je n’en veux pas à la France. Ce pays à ses enfants qui le défendent.
Parfois, on est jaloux de ces Français qui travaillent, voyagent,
négocient, font pression, etc., pour servir leur grand pays. Pour ce qui
est du nôtre, les «personnes» qui parlent au nom de l’Algérie, à les
écouter seulement, nous en avons souvent honte. Ils nuisent ainsi aux
intérêts et à l’image du pays.

Le premier ministre algérien Abdelmalek Sellal et son homologue
français Manuel Valls coprésideront à Paris, le 4 décembre 2014, «le 3e
comité intergouvernemental de haut niveau». Pensez-vous que les
entretiens qu’aura jeudi matin Sellal avec François Hollande se
limiteront aux aspects économiques ?
On ne peut pas parler d’économie sans parler de sécurité, et on ne peut
pas parler de sécurité sans évoquer le terrorisme et la situation en
Afrique du Nord et au Sahel. Tout est lié. Les grands pays ne
s’aventurent pas dans des relations économiques avec les partenaires du
Sud sans avoir des garanties, notamment politiques et sécuritaires.

Cette semaine, dans son discours au 15e Sommet de la francophonie à
Dakar, François Hollande a souligné que «ce qu’à fait le peuple
burkinabé doit faire réfléchir tous ceux qui voudraient se maintenir à
la tête de leur pays en violant leur Constitution». Avec l’Algérie,
c’est la politique de l’accommodement ?
Cette phrase du discours de François Hollande est un message à tous ceux
qui veulent se maintenir à la tête de leur pays jusqu’à la mort. Un
message pour leur dire que tout a un prix et qu’il faut payer en
contrats et en investissements favorables à la France. C’est ça le
message qui est un des moyens de pression que nous avons évoqués.
La démocratie est l’œuvre d’un peuple et non pas le fruit d’une
recommandation ou d’une obligation imposée par les puissances
étrangères.
La démocratie ne s’accouche pas dans les chancelleries étrangères ou
dans les amphithéâtres des capitales européennes ; comme elle ne peut se
réaliser par les discours politiques des Présidents occidentaux.
D’ailleurs, il n’est pas dans l’intérêt de la France ni d’un quelconque
autre pays occidental, que des pays comme l’Algérie soient
démocratiques, car démocratie veut dire aussi transparence, et surtout
émergence d’une élite politique, patriote qui saura défendre les
intérêts de sa patrie et qui n’acceptera aucune pression parce qu’elle
n’a rien à craindre.
K. B.-A.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): K. B.-A.

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