Tendances: Novembre, ma douleur !

Lesoir; le Mercredi 6 Novembre 2013
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Youcef
Merahi
merahi.youcef@gmail.com
Novembre revient à ma mémoire comme une lancinance, non pas du fait de
cette chaleur qui profite de la moindre seconde, mais du retour de
l’histoire d’une révolution qui a bouté hors du pays une colonisation de
plus d’un siècle. A quelques mois de la célébration du soixantième
anniversaire de Novembre 1954, il est juste de se rappeler, quel que
soit l’âge du citoyen, la volonté d’un groupe de patriotes, Didouche
Mourad le pur, Larbi ben M’hidi homme jusque devant la mort, Boudiaf
l’espoir assassiné, Krim «le lion des djebels», et d’autres bien sûr, de
soulever un peuple contre la soldatesque française.
Novembre, ma douleur, revient pour soulever en moi des souvenirs d’un
enfant de la guerre qui, par école interposée, puis par ratissages
subis, a intériorisé la peur de ces années de fer et de sang. A l’école,
j’étais «le petit Gaulois» dans le manuel, mais le pouilleux, le
crasseux et la graine de fellagha pour l’instit qui débarque de
Métropole pour me civiliser et m’apprendre les rudiments de la langue
française. J’étais enfant, mais je garde encore les traces de cette
violence, jusqu’à nos jours. Se déchausser avant d’entrer en classe pour
vérifier la propreté des pieds : comment pouvaient-ils l’être alors que
nos godasses étaient trouées et que nos pistes étaient boueuses ?
Exhiber les oreilles, le cou, les ongles : enfant, je n’avais pas
l’esprit à cela, j’étais un petit colonisé, perdu dans un village
minuscule occupé par une caserne de fantassins qui, eux et leurs
supplétifs, les harkis, laissaient traîner derrière eux la peur-panique.
Quoi ? Sale morveux, donne ta règle. Une belle règle en bois. Vlan, sur
le crâne. La règle se casse en deux par la violence du coup. Ce n’est
pas une boîte crânienne, crie l’instit, c’est la tourelle d’un tank.
Quoi ? Il a des poux. Voyons voir. Oui, en effet ! Toi, le dépouilleur
en chef (il a réellement existé, je le jure), fais sortir ce sac à puces
et remplis sa tête de DDT. Et qu’il reste dans la cour jusqu’à la
cloche. La température avoisinait le zéro, les hivers étaient rudes à
l’époque. Je n’ai pas voulu, ni réussi à garder les bons moments de la
récréation quand on s’égaillait dans la cour le temps, juste le temps,
d’un oubli, avant de réintégrer notre salle de classe, non de torture.
Personnellement, je l’ai vécu ainsi. Je revois encore l’instit qui,
carabine à plomb à la main, visait les moineaux qui se posaient sur le
chêne, dehors, pan, pan, le pauvre volatile chutait et l’un de nous
allait le ramasser en courant, montre à la main. Ni moi, ni mes
camarades ne faisions, à l’époque, de différence entre une carabine
(pour jouer) et une arme de guerre.
Novembre, ma mémoire, me revient en mémoire pour revoir ces colonnes de
GMC transporter des troupes vers les piedmonts avoisinants pour «casser
du fel’». Et ces «bananes», monstres volants, d’où s’éjectent les
parachutistes pour surprendre un village qui aurait accueilli les
maquisards. Cris. Portes fracassées. Tout le monde dehors.
Perquisitions. Pour qui ce sac de semoule ? Et cette viande ? Les
ikoufan sont à ras-bord de figues sèches. Ça sert pour les felouzes.
Allez détruisez tout. Les harkis étaient les plus virulents. Un avion
mouchard survole le village. Il surveille. Il tourne, tourne, tourne.
Jusqu’au vertige de nos cœurs. J’ai peur. Nous avons peur. Yaouled,
aroua mena. Traduis. Question indécente. C’est une femme. Du vécu, tout
cela. Oui. Un cauchemar enfoui. Qui ressort. Qui revient. Hantise. Il
faut le dire. Il faut l’écrire. L’école est à trois kilomètres du
village. Il faut y aller. Bessif. Draâ. Lakul. Sartafika. Lbirou.
C’était cela le rêve de la maman. De tout Algérien. Mais pour faire le
trajet, il fallait passer à proximité de deux casernes, mon cauchemar,
subir les insultes des sentinelles quand on traîne les pieds, connaître
les quolibets des harkis. Faire vite. Eviter de traînailler à proximité
de ces lieux maudits, la caserne. Si on t’y enferme, tu n’en sors plus.
Voilà notre conviction. Pire que tout, sur le bord de la route, une
batterie de canons, la gueule fumante, lance ses obus en direction du
village d’en haut. Ici, At Douala où a exercé le sinistre capitaine de
SAS, Oudinot. Retour vers la classe, ma prison. Se tasser le plus
possible pour ne pas se faire voir par l’instit, ce porteur de savoir et
de civilisation (?). Plus particulièrement, celui du cours moyen. Ne pas
se faire interroger. A la moindre petite erreur, la règle en bois se
brise sur le crâne de l’élève. Dix moins un. Neuf. En es-tu sûr ? Heu,
sept. Recompte, dégourdi. Un, deux, trois… dix. Dix moins un. Huit,
monsieur. Sûr ? Non, cinq. Recompte. Dix moins un… Et ainsi de suite.
Jusqu’à la gifle retentissante. Les genoux flageolants. Le souffle
coupé. Le cœur battant la chamade. La joue en feu, cinq doigts imprimés
par le coup. Va à ta place, idiot. Revois ton calcul. Sauf que je savais
compter jusqu’à dix et faire toutes les soustractions possibles. Mais
face à cet ogre, d’il y a plus de cinquante ans, je restais pétrifié.
Tétanisé. Décérébré. Affolé. Muet. Dénué de raison. Arbre calciné.
Enveloppe vide. Mort, pratiquement. Puis, chaque jour, il fallait
repartir vers cette torture. Je n’étais pas le seul à avoir connu ce
terrorisme en classe. Ils étaient nombreux, en ce temps-là. J’ose me
l’avouer. Et l’écrire aujourd’hui. Ma mémoire refuse de l’éjecter de sa
sphère. Je veux me souvenir, je me sens obligé de garder, en moi, cette
trace du passé qui m’a construit. Me construit encore.
Novembre, mon enfance, revient à la surface d’une réalité algérienne
aujourd’hui flétrie par la turpitude politique (ou politicienne, je ne
sais plus s’il y a une différence). A l’époque, en ces temps épiques des
valeureux (Zighoud, Haouès, Amirouche, Zabana, Babouche, Laïmèche,
Souidani, Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Malika Gaïd…), cette
génération bénie de Dieu, j’avais conscience de ces moudjahidine dont
tout le monde parlait, mais que je ne voyais pas, «ombre(s)
gardienne(s)» de notre avenir. Ces Héros étaient là, à côté du village,
accrochaient l’ennemi et regagnaient la sécurité, toute relative, de la
forêt. Izmawen. Sbouâ. Les lions du djebel. Un jour, un maquisard fut
fait prisonnier. A. Nat Djennad. Une jeep le dépose au centre du
village. Un manteau sur les épaules. Une croix blanche lui barrait le
dos. La journée durant, il a fait les cent pas d’un bout à l’autre de
taddart. Sans boire. Sans manger. Sans s’arrêter. Il marchait. Marchait.
Marchait… le regard baissé, il marchait. Comme ça. Sans raison
apparente. Personne ne pouvait l’approcher. Ni lui parler. Ni lui tendre
une tasse de petit-lait, ou d’eau. Rien. Torture de la marche. Il a tenu
le coup. Il a résisté. Il n’a pas failli. Il ne pouvait pas quitter le
village, fuir, les paras étaient tapis partout. J’ai vu cette scène de
mes yeux d’enfant. Personne ne me l’a racontée. J’étais témoin.
Ma mémoire ne me laisse aucun moment de répit. J’ai pris la peine,
depuis près de cinq mois, à lire, ou relire, tout ce qui a trait à la
guerre de libération. Courrière. Alleg. Ferhat Abbas. Haroun. Toumi.
Azzi. Aït Hocine. Yacef. Et d’autres. J’essaie de comprendre le
cheminement de cette guerre, de ceux qui l’ont préparée, ceux qui l’ont
faite, subie, vécue et tente de comprendre le rendez-vous de Tripoli, le
GPRA et son renversement, le Congrès de la Soummam et sa
marginalisation, le clan d’Oujda, le 19 Juin, la Révolution agraire, le
parti unique, le Conseil de la révolution, la guerre des wilayate, le
Maroc de 1962 et celui de notre consulat général de Casa, avril 1980 et
la revendication amazighe, l’islamisme rampant, le terrorisme sanglant,
l’assassinat de Boudiaf, les constitutions versatiles et les volontés «monarchisantes»
(pardon pour ce barbarisme pédant !). J’essaie de comprendre et me
préparer pour «avril 2014», ce printemps à ne pas louper pour l’Algérie
et éviter, par là, les hivers arabes actuels.
Y. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): Y. M.

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